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La semaison des signes

par Roger Gonnet

présenté par Marie Bataille

Editions : Cahiers Froissart, 238.

Centre Froissart
Maison des Associations
159, rue du Quesnoy
59300 VALENCIENNES

Recueil fourni avec le numéro 
CF 237 de la revue.
Prix : 35 francs.


"Le désert s'efface, l'esprit est cette colonne de feu. Nous boirons l'étincelle charnelle… nous parlerons avec les mains.

Les instants morts dans la dorure du temps, le corps est cette stèle, le lieu où s'incarnent les signes.
On marche par un beau néant de pierres vers une parole de vie, une brûlure d'éternité."


Premiers mots du recueil. On l'aura compris : je ne parle que de ce que j'aime. Et j'ouvre toujours les rubriques sur les premiers mots. Incipit. Comme on ouvre une porte. Une fois la porte ouverte, reste le balancement : je la referme ou j'entre. 
Les premiers mots de Roger Gonnet m'ont invitée. Je parcours le recueil en invitée. Je suis la visiteuse, curieuse, intriguée, je contourne les phrases, les mots, comme je retournerais les coussins, comme je regarderais derrière les meubles, pour voir ce qu'ils cachent, pour voir si les mots n'étaient pas cette façade trompeuse. 
Mais la phrase de Gonnet ne cache pas. Elle donne sa clé avec tout ce qu'une clé peut comporter d'énigmes. A nous d'ouvrir les portes. A nous de trouver la bonne clé. 
La "semaison des signes" nous plonge dans l'originel, le décryptage. On avance, pas à pas, dans un labyrinthe qui fascine, qui déroute mais on avance sur ce chemin que nous trace le poète :

"Présence, absence, jeu d'entrée, de sortie… on traverse le vent.
Voici l'ombre qui nous sépare, l'endroit du passage.

Au jour de faire la preuve de ce que la nuit efface dans la vérité des archives, belle application de l'homme sur l'écorce des premières ébauches.
Nous verrons la "semaison des signes", la lumière sortir du néant."

Dans les poèmes aphoriques de Gonnet, tout est affaire de regard, de perception. Regard qui tente de capter l'essence des choses, celles qui ne se laissent pas happer. Ce monde toujours en fuite, illusoire, que notre enfance éternelle construit, ne serait-ce que pour lui donner sens. Gonnet ne se fait aucune illusion :

"A pieds joints nous sauterons sur des ciels de marelle, le sommet de nos constructions vides."

Le recueil souligne à chaque pas le sol qui dérobe toutes les certitudes, dans un langage superbe par sa nudité même :

"On a des mains de vent, on tombe comme un soleil à la face des oiseaux."

L'homme est donné pour ce qu'il est, seul avec ses mots, avec ses questions à jamais sans réponse :

"Sur des structures labiles l'écriture ne tient à rien ; les derniers repères s'effacent sur des questions qui nous éblouissent.."

"Nous créons des chemins de traverse dans la nuit que nous conjurons en tenant registre ouvert de ses fruits."

Le recueil tout entier se conjugue sur les tournures négatives, et pourtant. Vers les dernières pages, une lueur, un regard sur ce qu'il peut rester, malgré tout :

"Invisible, inexpressive encore la pensée, neige avant l'avalanche, ou vague de fond que ne trahit pas la surface immobile des eaux…
seul, un vol de mouettes parle une langue que personne ne comprend alors qu'elle dit la faim au ventre et la nécessité immédiate de faire les courses."

Recueil du ressassement du vide, l'angoisse du néant et ces mots, sans cesse, qui reviennent, les mots qui sont ancrés dans la matière. Une dialectique à savourer car les formules sont de chair. 

Marie Bataille