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Fissures de la pierre, fissures de l'âme 

par Jacques Teissier

Vivante Pierre 

De Colette Gibelin 

Cahiers de Poésie verte (50 F)

Le gravier de Glandon
87500 SAINT YRIEIX

 

Le prix Troubadours  est organisé tous les deux ans par les cahiers de Poésie verte , la revue Friches, dont Xavière Remacle parle dans sa rubrique " les revues…en revue ". Il a été attribué cette année (Troubadours 2000, donc), à ce recueil de Colette Gibelin. 
En quatrième de couverture, Colette Gibelin explicite clairement son propos : 

" la pierre, comme nous, résiste, s'use, s'effrite et meurt. Elle est notre miroir. Elle porte nos désirs, et nos peurs aussi, d'immobilité, de densité, de pureté. Elle nous interroge sur des valeurs fondamentales, le lourd et le léger, le dur et le liquide, l'indifférence et le frémissement, la vie est la mort. Ces textes tentent d'explorer quelques-unes des correspondances entre le monde minéral et le monde humain, entre le rocher souffrant et l'homme qui cherche vainement à bâtir des murailles contre la douleur et l'émotion, et qui les revendique pourtant "

Placé sous le signe de la dualité, ce recueil s'inscrit dans un courant de la poésie contemporaine qui cherche à éviter le lyrisme flamboyant, préfère la force du mot précis, le frémissement sourd d'un rythme adapté au propos, l'allusion à cœur de phrase qui doit être saisie au vol par le lecteur. Bien sûr, à travers la pierre, le rocher, c'est toujours d'elle dont nous parle Colette Gibelin. Il ne s'agit pas ici de simple pudeur, d'un moyen facile pour éviter de parler de soi. Au contraire, Colette Gibelin va sans doute plus loin dans l'exploration d'elle-même, donc de nous même aussi, que si elle se livrait à une introspection avouée. 

" Et nous, imaginant bâtir d'éternelles montagnes, 
Nous, semant les cailloux de nos songes 
Que sommes-nous, sinon statues d'argile et de sable, 
et poussière périssables, 
comme la pierre 
Nous, laves et scories, explosions et fragments " 

On le voit dans ces quelques lignes, il s'agit d'une poésie mélancolique et douloureuse, qui reprend les interrogations qui sont les nôtres, celles de tout être humain, en les poussant au bout. Elles deviennent, ces interrogations, plus précises, plus vives au fur et à mesure que nous approchons de la fin du parcours, de la fin de notre vie comme de la fin de ce recueil. Auto-dérision aussi, car malgré tout, Colette Gibelin ne se prend pas pour le nombril du monde " semant les cailloux de ce monde ", et ces poèmes sont bien comme des cailloux, périssables comme la pierre, paraissant comme elle solides, indestructibles, indispensables à notre univers. Et pourtant…

 " lentement 
une parole pétrifiée 
sculpte la grotte aux stalactites 
et traverse 
dans la nuit des météorites
 le silence de l'Univers " 

Il n'y a pas de plus belle définition de la poésie que celle-ci ; parole pétrifiée, fulgurante étoile filante, n'ayant comme seule destinée possible que de se perdre dans l'infini. L'auteur n'a d'ailleurs pas d'illusion sur l'importance des mots, sur ce qui l'attend, qui nous attend : 

" Il faudra revenir à la terre 
notre matrice 
Nous sommes cette poussière 
Que le vent éparpille 
Avec pour tout viatique 
Cet incroyable orgueil de nos pensées fragiles " 

La poésie, la parole humaine, pousse sur les fractures de nos âmes, fractures qui reçoivent jour après jour un terreau, un humus déposé par des blessures accumulées. Ainsi naît la vie sur la pierre : 

" Saxifrages 
Une fleur pousse sur la pierre 
Explose en couleurs triomphantes, 
En vibrations de sources

Fait-il cette fracture pour aviver l'esprit ?
Naître est blessure
et promesse de lumière " 

A la question posée au tout début : 

" Quel vent des origines anime la matière 
insuffle la vie 
à la roche blessée ? " 

Colette Gibelin apporte à la fin du recueil, sa réponse, la réponse de la pierre : 


" Chaque ravine nous ramène à l'eau des origines 
Les racines creusent la terre, 
Franchissent les crevasses 

Ce monde fissuré nous offre d'exister " 

Fractures, fissures, crevasses, oui, ce sont bien les mots clés de ce recueil, mots associant, dans la pierre comme dans l'humain, les fécondantes et dures réalités qui permettront, après une maturation difficile et sourde, la création du mot, de la fleur qui pousse sur la pierre. Du saxifrage comme de la poésie. Colette Gibelin nous le dit ici avec justesse, force et sensibilité : ce sont ces fissures là qui sont la fragilité de la roche et de l'homme, mais aussi toutes leurs richesses.

Jacques Teissier