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Territoires du souffle


d'Andrée Chedid

Flammarion, 1999

par Renée Laurentine

SOMMAIRE

 

 

Andrée Chedid et le pouvoir de la parole
un article de Renée Laurentine


Une source essentielle...
Bien qu'Andrée Chedid soit aussi romancière, nouvelliste et dramaturge, la poésie reste une " source essentielle " où elle ne cesse de puiser depuis ses débuts littéraires en 1943. Subdivisé en douze pistes thématiques, ce nouveau recueil reprend, mais aussi renouvelle les sujets sur lesquels l'auteure s'est penchée de tout temps, et réaffirme l'incomparable pouvoir créateur de son écriture poétique. C'est un art de dire qui, au cours des ans, a évolué, s'est dépouillé et concentré pour d'autant mieux s'élargir.
Les titres de Chedid sont toujours chargés de sens et riches en connotations. Celui-ci ne fait pas exception en se plaçant d'emblée sous le signe du " souffle ", mis en valeur dans les premier et dernier textes qui sont éponymes du volume. Le " souffle " est d'ailleurs un mot-clé dans toute l'œuvre; c'est le souffle du monde, sa respiration, son rythme et son chant, c'est le souffle vital lui-même, et c'est la voix du poète.

Questionnement...

Comme dans les recueils précédents, Chedid part en quête des valeurs qui donnent un but à l'existence ; elle poursuit son questionnement sur le Temps, le mystère du monde, l'Amour, la Vie et la Mort, la violence du siècle. La section en prose " Les réserves de l'incommensurable " est entièrement consacrée à la poésie elle-même, cette "tâche artisanale qui renforce les pouvoirs du verbe " et qui " multiplie nos chemins " (140-141). Ces pages complètent des réflexions parallèles parues quelque trente ans plus tôt dans Visage premier.
On retrouve dans ce recueil certains passages qui font écho à des textes plus anciens : ainsi l' " Instantané " intitulé " New York " (65-68) vient s'ajouter -sans y ressembler-à l'" Entrée de New York sous l'orage " publié en 1979 dans Cavernes et Soleils. " Sœurs ennemies " (60) est une version subtilement remaniée d'un poème de Fraternité de la parole.
Dans " Quinze verbes pour un parcours ", les textes se construisent à partir d'infinitifs dont la liste à elle seule est éloquente: " Saluer, S'exiler, Trébucher, Inquiéter… ", etc. En quelques vers, " Creuser " met bien en évidence la dichotomie qui est un trait fondamental de l'imagerie chedidienne : " Creuser la boue/Cueillir l'étincelle/Creuser l'âge/Recueillir l'instant/Creuser la vie/Accueillir sa fin " (133).
On a souvent (et avec raison) fait allusion à la " parole transparente " d'Andrée Chedid, mais cette parole est loin d'être ordinaire. Des images saisissantes surgissent d'un verbe inattendu, d'une association insolite : " Ces soleils qui s'écaillent " (43); " Le cri flamboie " (84); " Les barbelés de l'Histoire " (81) ; " Le gribouillis des heures " (40). Et, à propos de de la Poésie, l'auteure affirme que " nulle empreinte/n'ossifie son essor " (10).
Andrée Chedid parle de la Mort avec gravité, mais aussi avec sérénité. Elle explore ce thème dans vingt au moins des 96 textes du livre, parfois indirectement, parfois plus ponctuellement comme dans " Le cimetière de Montparnasse " où elle évoque sa propre mort (73) ou dans " La vieille mourante " qui, exceptionnellement, est un tableau plus sombre (105). Très souvent, Chedid parle de la Mort en association avec le cycle vital (" Attelée à la vie/La mort/Échappe/À sa détresse ", 101; ou encore " Nos visages/Se tissent/Dans le ventre des mères/Et puis se détissent/Dans l'enclos du temps", 95).
L'actualité est bien présente ici, avec " L'an 2000 " (39), " Parole motrice " où l'auteure "…interpelle/Ce siècle " (33), et les réflexions sur la guerre lorsque " L'homme assaille l'homme " (59).
La poésie de Chedid n'est pas descriptive dans le sens ordinaire du terme; c'est un " regard qui embrasse de vastes et multiples horizons " (141) et " rien n'est indigne " d'elle (139). Sensible à la modernité sans en être l'esclave, elle s'investit d'une forte densité humaine et véhicule une interrogation permanente d'ordre métaphysique, mais sans recourir à l'abstraction. Scrutant le cheminement de l'être humain dans un univers complexe, elle nous incite à explorer " l'espace du dedans ". En refusant tout lyrisme affecté , tout pathos gratuit, Chedid atteint une véritable intensité et s'affirme poète dans l'acception étymologique du mot : celui qui crée.                        

Renée Laurentine

 
                                                                                  

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