Une source essentielle...
Bien qu'Andrée Chedid soit aussi romancière, nouvelliste et dramaturge, la poésie reste
une " source essentielle " où elle ne cesse de puiser depuis ses débuts
littéraires en 1943. Subdivisé en douze pistes thématiques, ce nouveau recueil reprend,
mais aussi renouvelle les sujets sur lesquels l'auteure s'est penchée de tout temps, et
réaffirme l'incomparable pouvoir créateur de son écriture poétique. C'est un art de
dire qui, au cours des ans, a évolué, s'est dépouillé et concentré pour d'autant
mieux s'élargir.
Les titres de Chedid sont toujours chargés de sens et riches en connotations. Celui-ci ne
fait pas exception en se plaçant d'emblée sous le signe du " souffle ", mis en
valeur dans les premier et dernier textes qui sont éponymes du volume. Le " souffle
" est d'ailleurs un mot-clé dans toute l'uvre; c'est le souffle du monde, sa
respiration, son rythme et son chant, c'est le souffle vital lui-même, et c'est la voix
du poète.
Questionnement...
Comme dans les recueils précédents, Chedid part en quête des valeurs qui donnent un but
à l'existence ; elle poursuit son questionnement sur le Temps, le mystère du monde,
l'Amour, la Vie et la Mort, la violence du siècle. La section en prose " Les
réserves de l'incommensurable " est entièrement consacrée à la poésie
elle-même, cette "tâche artisanale qui renforce les pouvoirs du verbe " et qui
" multiplie nos chemins " (140-141). Ces pages complètent des réflexions
parallèles parues quelque trente ans plus tôt dans Visage premier.
On retrouve dans ce recueil certains passages qui font écho à des textes plus anciens :
ainsi l' " Instantané " intitulé " New York " (65-68) vient
s'ajouter -sans y ressembler-à l'" Entrée de New York sous l'orage " publié
en 1979 dans Cavernes et Soleils. " Surs ennemies " (60) est une version
subtilement remaniée d'un poème de Fraternité de la parole.
Dans " Quinze verbes pour un parcours ", les textes se construisent à partir
d'infinitifs dont la liste à elle seule est éloquente: " Saluer, S'exiler,
Trébucher, Inquiéter
", etc. En quelques vers, " Creuser " met bien
en évidence la dichotomie qui est un trait fondamental de l'imagerie chedidienne : "
Creuser la boue/Cueillir l'étincelle/Creuser l'âge/Recueillir l'instant/Creuser la
vie/Accueillir sa fin " (133).
On a souvent (et avec raison) fait allusion à la " parole transparente "
d'Andrée Chedid, mais cette parole est loin d'être ordinaire. Des images saisissantes
surgissent d'un verbe inattendu, d'une association insolite : " Ces soleils qui
s'écaillent " (43); " Le cri flamboie " (84); " Les barbelés de
l'Histoire " (81) ; " Le gribouillis des heures " (40). Et, à propos de de
la Poésie, l'auteure affirme que " nulle empreinte/n'ossifie son essor " (10).
Andrée Chedid parle de la Mort avec gravité, mais
aussi avec sérénité. Elle explore ce thème dans vingt au moins des 96 textes du livre,
parfois indirectement, parfois plus ponctuellement comme dans " Le cimetière de
Montparnasse " où elle évoque sa propre mort (73) ou dans " La vieille
mourante " qui, exceptionnellement, est un tableau plus sombre (105). Très souvent,
Chedid parle de la Mort en association avec le cycle vital (" Attelée à la vie/La
mort/Échappe/À sa détresse ", 101; ou encore " Nos visages/Se tissent/Dans le
ventre des mères/Et puis se détissent/Dans l'enclos du temps", 95).
L'actualité est bien présente ici, avec " L'an 2000 " (39), " Parole
motrice " où l'auteure "
interpelle/Ce siècle " (33), et les
réflexions sur la guerre lorsque " L'homme assaille l'homme " (59).
La poésie de Chedid n'est pas descriptive dans le sens ordinaire du terme; c'est un
" regard qui embrasse de vastes et multiples horizons " (141) et " rien
n'est indigne " d'elle (139). Sensible à la modernité sans en être l'esclave, elle
s'investit d'une forte densité humaine et véhicule une interrogation permanente d'ordre
métaphysique, mais sans recourir à l'abstraction. Scrutant le cheminement de l'être
humain dans un univers complexe, elle nous incite à explorer " l'espace du dedans
". En refusant tout lyrisme affecté , tout pathos gratuit, Chedid atteint une
véritable intensité et s'affirme poète dans l'acception étymologique du mot : celui
qui crée.
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