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Fermentations poétiques

par Jean-Michel Bongiraud

présenté par Marie Bataille

Paru aux Editions EDITINTER
dans la collection "l'échappée belle", dirigée par Robert Dadillon

Adresse : 6, square Frédéric Chopin
B.P. 15
91450 SOISY-SUR-SEINE

Prix : 55 F  


La pierre est ma sœur.
Ce qu'elle dit
coule dans ma main.

Elle est la fermentation.
L'acte et le rêve.


Ainsi s'ouvre ce recueil, à l'écriture limpide, puisée à la source claire du verbe. Écriture en touches pointillistes qui rappellent les couleurs douces et fondues des impressionnistes, la musique de Debussy. Écriture qui en appelle aux sens et à l'esprit, ce Tout qui nous appartient et nous échappe à la fois. 
Dès le premier poème, le poète revendique son appartenance au cosmos et à son alchimie : la minéralité transmuable en chair, celle qui délivre une parole, un message. Le chant du monde, aurait dit Giono. Car le chant du monde habite le poète et il appartient au poète de le restituer : "Je remplis la vie", dit-il, "Je m'apostrophe", "Je m'interroge", "Je voyage. Je divague. / Des quais aux labyrinthes. / Des radeaux aux enclumes. / Je cours. Je m'offre. // A vos bouches."
Il est vrai que le monde nourrit le poète. Le monde est ce nectar que le poète, Abeille sur l'écriture, transmue en miel poétique. Cette parole s'échappe parfois, se refuse et le poète, alors, s'interroge, s'inquiète : Je reste figé. / Au travers du miroir. / Près du mot qui ne vient pas. Viennent alors se bousculer les temps, passé, présent, avenir, prêts à s'écrouler tels des châteaux de cartes :

Je ne joue plus aux petites voitures.
J'ai perdu la dernière cet après-midi.
Je ne dis plus de mensonges.
Le poète rôde depuis quelque temps autour de la maison.
Il me reste quelques signes inutilisés.
Je pourrais construire plus tard certains poèmes.
Le monde s'éloigne au fur et à mesure que je l'observe.
Il devient une miniature entourée de gros cubes.
Je ne dois pas faire de si grands gestes.
De cette page tout risque de tomber.

On chercherait en vain, dans ce recueil, un lyrisme exalté. Non. Le poète l'a dit lui-même, De cette page tout risque de tomber. Le chant du monde n'est pas simple à saisir, il fuit entre les doigts, entre les lignes. La vie n'est pas si simple. Écrire la vie, la cerner, la fixer, avant qu'elle ne s'échappe :

La terre. Le limon.
La glaise tassée par les piétinements.
Ma carcasse est fragile.
Je pousse un convoi. De pleurs et de cris.
J'exhorte les pierres, les cascades.
D'occuper l'espace.
Cette page. Mon avenir.


Je ne sais rien. Des linéaments
de la vie.
Est-ce une étoile. Un sac de blé.
Une correspondance.
Une ombre recluse.
Dans le froissement de mes mains.

Écrire pour déjouer l'angoisse, pour saisir l'insaisissable, attendre : Les vendanges sont faites. […] Il reste les désirs. Les choix. / Les insomnies. Les attentes. / La prochaine récolte. // L'ultime avalanche. / Au fond de mon corps. Que reste-t-il, de cette quête anxieuse, sinon la parole, encore et toujours ? Et si l'existence était cela et rien que cela ? Une voix ? Laissons-là donc au poète et écoutons son dernier poème :

Les copeaux jonchent mon atelier.
Je cherche une balayette.

Je requiers une alliance.
Un abreuvoir. Une traverse.
Pour consolider mes pas.
Entretenir la poussée de mes ongles.

L'ailleurs ne porte pas la vérité.
La prière est aveugle. Le vent est seul
A courber les branches.

Ici je sais.
L'extrémité du conduit.
La table couverte de mots.
Les objets que mon corps effleure.
Les mains sur mon visage.

Au fond de moi.
La présence du poème.



Jean-Michel Bongiraud anime la revue PARTERRE VERBAL depuis 1992. Pour les amoureux de la poésie, je vous invite à consulter la rubrique Revues… en revue, animée par Xavière Remacle. Vous y découvrirez ses analyses sur les dernières parutions, dont PARTERRE VERBAL.

Marie Bataille