Olivier Barbarant
Essais de voix malgré le vent
Editions Champ Vallon, 2004.

 

 

 

 

 

par   Paul Raucy

Essais de voix malgré le vent est un recueil d'Olivier Barbarant, paru cette année aux éditions Champ Vallon, où il a déjà publié, depuis 1991, cinq autres livres. Voilà donc une voix qu'on commence à reconnaître, et à rapprocher en effet ce titre de celui du précédent recueil, Odes dérisoires et quelques autres un peu moins, on verra qu'il y a chez Olivier Barbarant le souci et le pari de faire entendre, malgré les menaces de dispersion ou d'étouffement, malgré l'assourdissant bavardage de l'époque, dont les formes enlaidissent la langue, une véritable voix lyrique. Il y a chez lui cette certitude, que quelque chose au moins de ce que nous vivons peut, et doit même être chanté. Rien de naïf dans cette certitude, où il ne faut pas voir non plus de consentement à l'illusion ou d'enfermement dans des charmes dont on pourrait se griser pour oublier: comme le rappelle l'ombre dans le premier texte du recueil, "L'avenir véritable est tapi parmi les racines", à quoi l'oranger répond: "Si je n'ai brillé qu'un instant/J'ai du moins décoré l'horreur".
Le choix du vers, dans des formes diverses et avec une heureuse maîtrise de la musique et du placement de la voix, c'est ainsi celui d'une poésie personnelle, qui fait résonner les bonheurs et les dissonances, c'est aussi le choix de se faire entendre: ces poèmes se donnent à lire avec une certaine facilité, et il y a dans ces textes une réelle séduction, qui fait qu'on se laisse prendre par cette voix. C'est la voix d'une poésie personnelle qui a le sens des rencontres, capable de faire éprouver la texture d'un moment ou le passage d'un souvenir, mais aussi de capter la couleur d'une époque, ou ce qu'il y a d'émotion dans un moment historique. Poésie personnelle au sens élargi, puisque aussi bien nous sommes faits de ce que nous aimons et de ce qui nous froisse, faits du même tissu que ceux dont nous partageons les espoirs, les désirs et les désillusions. Ainsi, le poème intitulé "Vingt ans après" évoque avec une douceur amère le soir du 10 mai 1981, en mémoire d'une sorte d'illusion lyrique qui fut celle de toute une génération, et dont il n'est pas sûr que nous ayons beaucoup gagné à en être guéris: "Dis-moi dix mai d'un autre millémaire/Que par hasard à ma fenêtre ce matin un trait de lumière fête/Vingt ans après ce qui reste des spectres/Désormais que les cours de bourses tombent en cascade des radios/Pour qu'au premier café nul d'entre nous n'ignore/La belle loi de ce qu'on appelle/Sans plus de honte réalité".
A mettre en regard la fête de cet espoir partagé et ce qu'il en est advenu, ou bien encore, dans l'"Elégie à Leïla", ou dans la "Complainte du poème qui peine à s'engager", la mort d'un enfant sous les balles ou celle d'Allende, et d'autre part l'impossibilité pour le chant de nous consoler et même de célébrer l'espoir, les poèmes de cette section, où le lyrisme s'élargit jusqu'à prendre en compte ce qu'on pourrait appeler un peu pompeusement la dimension historique du sujet, sont souvent des poèmes du désenchantement. Ils disent "L'éclipse de musique ou d'un espoir pour la porter/En ces temps où la politique est une icône comme une autre". "A défaut de discours j'ai donc parié sur la musique": il n'est pas sûr que le pari soit perdu, et s'il faut bien un peu de discours pour que la musique puisse s'éprendre dans les paroles, c'est bien elle, c'est bien une parole et une voix qu'on reconnaît. C'est cette voix qui charme le lecteur de ces textes, et qui peut sinon l'engager directement à agir, du moins éveiller en lui une émotion qui est une sorte de rencontre et qui peut en tant que telle, être déterminante.
Ces essais de voix trouvent donc leur unité du fait qu'ils drapent un sujet, une personne. Olivier Barbarant ne s'enferme pas dans ses mots, il ne construit pas ses textes comme des monuments ni ne se réfugie dans l'obscurité; la pose n'est pas celle d'un qui vaticine et profère de rares propos étranges. Ni palais, ni tombeaux, ses textes ont souvent une souplesse et une ampleur d'étoffes, et cette image revient souvent dans les poèmes de ce recueil: velours, dentelles, chemises ou toiles peintes, les étoffes ont des qualités que se rêve cette voix. La matière, le grain, le tombé, la finesse et le plissé, la continuité du tissu où le poème taille un lé, ces propriétés se trouvent être, métaphoriquement, celles du texte où se prend la voix. Vêtements, les étoffes habillent le corps sans s'ajuster exactement à lui, comme la voix peut-être épouse, mais de loin, avec du jeu et sans gêne aux entournures, les allures de l'être. Toile peinte, le poème offre un peu de couleur et de lumière à ce qui, sans cela, serait peut-être moins beau à voir; c'est ce que suggère l'"Essai de voix pour la très obscure": "Comme le régisseur cache l'ordure des coulisses/Tu déplies des étoffes peintes et puis d'un geste large célèbres leur splendeur/A qui pourtant feras-tu prendre pour des roches ton cartonnage".
Ce lyrisme admet ainsi la possibilité du mensonge, le goût du clinquant, comme un remède à l'angoisse, et il y a dans cet aveu d'un goût, qui a quelque chose d'aragonien, pour la musique un peu facile parfois et les accords de ritournelle, dans le consentement à ses artifices, une sorte de vérité, de lucidité vraie: cette reconnaissance autorise en quelque sorte le poème comme parole de soi et sur soi, puisque aussi bien ce goût pour l'artifice est une donnée de soi. Mais la parole poétique ne trouve sa vérification que dans la menace du silence et du vide, et c'est ce que disent les textes qui composent la première section du recueil. On trouve ainsi à la fin du deuxième poème, qui est une sorte de prosopopée de la mort, ces quelques vers qui ouvrent un vide au creux même de la voix: "Pas plus ténèbre que charnier je suis au rythme la syncope/Et la retraite de ta paume/Décidant des alinéas/J'ai même teinte que ta bouche/Je suis le vide dans ta voix". Après tout, pour que la musique sonne, pour qu'il y ait musique et phrasé, il faut que le rythme s'arrange des temps forts et des temps faibles, des tensions et des relâchements: sans le vide, pas de voix, sans l'évidement au creux du discours de ce manque, il n'y aurait pas de résonance. Dans la "Complainte en cas de résurrection", où il demande, s'il se pouvait qu'il en revienne, à n'être "Rien plus qui pèse en tout cas rien qui pense", le poète ne cherche, dans le jeu avec la possibilité de la réincarnation, aucun supplément d'être. "Toute une vie durant j'ai pris modèle sur la pluie/Battue de vent toujours et qui ne brille qu'effondrée/Plus que tout j'ai craint de m'endurcir": voilà qui justifie le voeu où s'exprime non seulement une image de soi, mais une poétique: "Faites de moi moins au moins que moi-même". Il ya bien là une exigence, celle d'un chant qui fasse sa part aux frissons et aux larmes parfois: rencontres et vertiges, moments non pas de maîtrise et de gloire, mais moments de fêtes où la célébration fait droit à ce qui nous dessaisit de nous-mêmes -- "L'ivresse à tant tourner que le temps aboli n'est plus qu'un vague ressac du vertige" --, moments d'intensité et de fragilité tout ensemble: "Tant que les pierres brûleront sous un brasero d'astres/A qui perd gagne qu'on pariera sur le passage et sur l'éclair/Criant à ce qui scintille/Passez muscade passez/En loques le présent se chrgera d'épices". Et dans le bilan que propose, vers la fin du recueil, un texte plaisamment titré "Soldes monstres avant fermeture", c'est encore sur la célébration des instants et des chutes que le poème insiste: "Si bien qu'on fait des stèles à l'instant qui trébuche et qu'on les donne/Vendant sa vie à l'encan tandis que la nuit monte on la crie sur les toits/Vaille que vaille à qui prendra cette boîte à musique où la danseuse tourne en rond"; et, un peu plus loin: "Dix ans à prendre les pages pour cet étrange mégaphone où le murmure porte au loin sans briser si possible sa première douceur/A croire qu'avec le livre ouvert c'est le frisson qui se propage et qui peut-être se survit".
Ce n'est donc pas le lyrisme plein d'un être assuré de lui-même qui se donne à entendre dans ce livre, mais les essais de chant d'un poète qui reconnaît en lui le manque et le frisson, qui est pris de vertige face à des moments qui se creusent, chez qui l'intensité est toujours prochaine de la rupture. Ces moments-là valent d'être célébrés, parce qu'il y a en eux, dans les choses fragiles, dans l'éclat d'une présence ou le tremblement d'un instant, de quoi éprouver qu'on est vivant et reconnaître la couleur de sa vie.
Il faut souvent, pour que le frisson se propage, une certaine ampleur, mais ces Essais de voix malgré le vent ont une réelle diversité: si les formes longues dominent -- complaintes, élégies, dialogue ou prosopopée --, on trouve aussi, dans la troisième section du recueil, des textes plus brefs qui sont parfois des instantanés, ou qui disent de manière plus aiguë, plus douloureuse, l'émotion d'un instant, l'interrogation sur le sens de la beauté. Ainsi de celui-ci, cité in extenso:
"Cela peut prendre à la terrasse d'un troquet, sur le quai d'une gare,
à peu près n'importe où: il semble alors
que la lumière se dédouble, c'est à peine
si l'on saisit des yeux les noeuds de son tapis,
puisque tout est creusé d'absence, il manque
un presque rien qui fait tout mentir: même à ne pas vouloir
croire aux fantômes, s'en défendre, cela résiste,
ce que l'on peut toucher ne paraît plus que la doublure
de ce qu'il est bien sûr que l'on ne verra jamais."

Si la première section du recueil évoque et conjure la mort toujours présente, si la deuxième élargit le lyrisme en prenant en compte l'histoire et le rapport à l'histoire, cette troisième section, qui comporte des textes plus courts, nous ramène à une dimension plus intime du lyrisme et propose des essais qui ont souvent quelque chose de plus poignant. Dans la dernière partie, Olivier Barbarant rassemble des textes où la voix retrouve plus d'espace et où l'hommage aux peintres et aux poètes aimés, Keats, Shelley, Soutine ou Racine, ou Théophile de Viau reste inscrit dans une perspective très personnelle et dans une histoire qui est d'abord la sienne: la dimension de célébration qui est consubsantielle au lyrisme garde ici un caractère d'intimité qui fait qu'on reconnaît là aussi une voix. Diversité et unité, ces Essais de voix malgré le vent, s'ils sont pluriels, font tous entendre en effet une voix qui nous touche et nous donne cette réelle émotion de la présence, cette impression d'une rencontre qui est l'un des bonheurs de la lecture.
Ce que l'on peut ainsi aimer dans ces poèmes, pour reprendre ce que dit l'un des textes à propos d'un peu de Racine , "C'est retrouver sa propre voix comme plus exacte et rincée".