Essais
de voix malgré le vent
est un recueil d'Olivier Barbarant, paru cette année
aux éditions Champ Vallon, où il a déjà
publié, depuis 1991, cinq autres livres. Voilà
donc une voix qu'on commence à reconnaître, et
à rapprocher en effet ce titre de celui du précédent
recueil, Odes dérisoires et quelques autres un
peu moins, on verra qu'il y a chez Olivier Barbarant
le souci et le pari de faire entendre, malgré les menaces
de dispersion ou d'étouffement, malgré l'assourdissant
bavardage de l'époque, dont les formes enlaidissent
la langue, une véritable voix lyrique. Il y a chez
lui cette certitude, que quelque chose au moins de ce que
nous vivons peut, et doit même être chanté.
Rien de naïf dans cette certitude, où il ne faut
pas voir non plus de consentement à l'illusion ou d'enfermement
dans des charmes dont on pourrait se griser pour oublier:
comme le rappelle l'ombre dans le premier texte du recueil,
"L'avenir véritable est
tapi parmi les racines",
à quoi l'oranger répond: "Si je n'ai
brillé qu'un instant/J'ai du moins décoré
l'horreur".
Le choix du vers, dans des formes diverses et avec une heureuse
maîtrise de la musique et du placement de la voix, c'est
ainsi celui d'une poésie personnelle, qui fait résonner
les bonheurs et les dissonances, c'est aussi le choix de se
faire entendre: ces poèmes se donnent à lire
avec une certaine facilité, et il y a dans ces textes
une réelle séduction, qui fait qu'on se laisse
prendre par cette voix. C'est la voix d'une poésie
personnelle qui a le sens des rencontres, capable de faire
éprouver la texture d'un moment ou le passage d'un
souvenir, mais aussi de capter la couleur d'une époque,
ou ce qu'il y a d'émotion dans un moment historique.
Poésie personnelle au sens élargi, puisque aussi
bien nous sommes faits de ce que nous aimons et de ce qui
nous froisse, faits du même tissu que ceux dont nous
partageons les espoirs, les désirs et les désillusions.
Ainsi, le poème intitulé "Vingt ans
après" évoque avec une douceur amère
le soir du 10 mai 1981, en mémoire d'une sorte d'illusion
lyrique qui fut celle de toute une génération,
et dont il n'est pas sûr que nous ayons beaucoup gagné
à en être guéris: "Dis-moi
dix mai d'un autre millémaire/Que par hasard à
ma fenêtre ce matin un trait de lumière fête/Vingt
ans après ce qui reste des spectres/Désormais
que les cours de bourses tombent en cascade des radios/Pour
qu'au premier café nul d'entre nous n'ignore/La belle
loi de ce qu'on appelle/Sans plus de honte réalité".
A mettre en regard la fête de cet espoir partagé
et ce qu'il en est advenu, ou bien encore, dans l'"Elégie
à Leïla", ou dans la "Complainte
du poème qui peine à s'engager", la
mort d'un enfant sous les balles ou celle d'Allende, et d'autre
part l'impossibilité pour le chant de nous consoler
et même de célébrer l'espoir, les poèmes
de cette section, où le lyrisme s'élargit jusqu'à
prendre en compte ce qu'on pourrait appeler un peu pompeusement
la dimension historique du sujet, sont souvent des poèmes
du désenchantement. Ils disent "L'éclipse
de musique ou d'un espoir pour la porter/En ces temps où
la politique est une icône comme une autre".
"A défaut de discours
j'ai donc parié sur la musique": il
n'est pas sûr que le pari soit perdu, et s'il faut bien
un peu de discours pour que la musique puisse s'éprendre
dans les paroles, c'est bien elle, c'est bien une parole et
une voix qu'on reconnaît. C'est cette voix qui charme
le lecteur de ces textes, et qui peut sinon l'engager directement
à agir, du moins éveiller en lui une émotion
qui est une sorte de rencontre et qui peut en tant que telle,
être déterminante.
Ces essais de voix trouvent donc leur unité du fait
qu'ils drapent un sujet, une personne. Olivier Barbarant ne
s'enferme pas dans ses mots, il ne construit pas ses textes
comme des monuments ni ne se réfugie dans l'obscurité;
la pose n'est pas celle d'un qui vaticine et profère
de rares propos étranges. Ni palais, ni tombeaux, ses
textes ont souvent une souplesse et une ampleur d'étoffes,
et cette image revient souvent dans les poèmes de ce
recueil: velours, dentelles, chemises ou toiles peintes, les
étoffes ont des qualités que se rêve cette
voix. La matière, le grain, le tombé, la finesse
et le plissé, la continuité du tissu où
le poème taille un lé, ces propriétés
se trouvent être, métaphoriquement, celles du
texte où se prend la voix. Vêtements, les étoffes
habillent le corps sans s'ajuster exactement à lui,
comme la voix peut-être épouse, mais de loin,
avec du jeu et sans gêne aux entournures, les allures
de l'être. Toile peinte, le poème offre un peu
de couleur et de lumière à ce qui, sans cela,
serait peut-être moins beau à voir; c'est ce
que suggère l'"Essai de voix pour la très
obscure": "Comme le
régisseur cache l'ordure des coulisses/Tu déplies
des étoffes peintes et puis d'un geste large célèbres
leur splendeur/A qui pourtant feras-tu prendre pour des roches
ton cartonnage".
Ce lyrisme admet ainsi la possibilité du mensonge,
le goût du clinquant, comme un remède à
l'angoisse, et il y a dans cet aveu d'un goût, qui a
quelque chose d'aragonien, pour la musique un peu facile parfois
et les accords de ritournelle, dans le consentement à
ses artifices, une sorte de vérité, de lucidité
vraie: cette reconnaissance autorise en quelque sorte le poème
comme parole de soi et sur soi, puisque aussi bien ce goût
pour l'artifice est une donnée de soi. Mais la parole
poétique ne trouve sa vérification que dans
la menace du silence et du vide, et c'est ce que disent les
textes qui composent la première section du recueil.
On trouve ainsi à la fin du deuxième poème,
qui est une sorte de prosopopée de la mort, ces quelques
vers qui ouvrent un vide au creux même de la voix: "Pas
plus ténèbre que charnier je suis au rythme
la syncope/Et la retraite de ta paume/Décidant des
alinéas/J'ai même teinte que ta bouche/Je suis
le vide dans ta voix". Après tout,
pour que la musique sonne, pour qu'il y ait musique et phrasé,
il faut que le rythme s'arrange des temps forts et des temps
faibles, des tensions et des relâchements: sans le vide,
pas de voix, sans l'évidement au creux du discours
de ce manque, il n'y aurait pas de résonance. Dans
la "Complainte en cas de résurrection",
où il demande, s'il se pouvait qu'il en revienne, à
n'être "Rien plus qui
pèse en tout cas rien qui pense", le
poète ne cherche, dans le jeu avec la possibilité
de la réincarnation, aucun supplément d'être.
"Toute une vie durant j'ai pris
modèle sur la pluie/Battue de vent toujours et qui
ne brille qu'effondrée/Plus que tout j'ai craint de
m'endurcir": voilà qui justifie le
voeu où s'exprime non seulement une image de soi, mais
une poétique: "Faites
de moi moins au moins que moi-même".
Il ya bien là une exigence, celle d'un chant qui fasse
sa part aux frissons et aux larmes parfois: rencontres et
vertiges, moments non pas de maîtrise et de gloire,
mais moments de fêtes où la célébration
fait droit à ce qui nous dessaisit de nous-mêmes
-- "L'ivresse à tant
tourner que le temps aboli n'est plus qu'un vague ressac du
vertige" --, moments d'intensité et
de fragilité tout ensemble: "Tant
que les pierres brûleront sous un brasero d'astres/A
qui perd gagne qu'on pariera sur le passage et sur l'éclair/Criant
à ce qui scintille/Passez muscade passez/En loques
le présent se chrgera d'épices".
Et dans le bilan que propose, vers la fin du recueil, un texte
plaisamment titré "Soldes monstres avant fermeture",
c'est encore sur la célébration des instants
et des chutes que le poème insiste: "Si
bien qu'on fait des stèles à l'instant qui trébuche
et qu'on les donne/Vendant sa vie à l'encan tandis
que la nuit monte on la crie sur les toits/Vaille que vaille
à qui prendra cette boîte à musique où
la danseuse tourne en rond"; et, un peu plus
loin: "Dix ans à
prendre les pages pour cet étrange mégaphone
où le murmure porte au loin sans briser si possible
sa première douceur/A croire qu'avec le livre ouvert
c'est le frisson qui se propage et qui peut-être se
survit".
Ce n'est donc pas le lyrisme plein d'un être assuré
de lui-même qui se donne à entendre dans ce livre,
mais les essais de chant d'un poète qui reconnaît
en lui le manque et le frisson, qui est pris de vertige face
à des moments qui se creusent, chez qui l'intensité
est toujours prochaine de la rupture. Ces moments-là
valent d'être célébrés, parce qu'il
y a en eux, dans les choses fragiles, dans l'éclat
d'une présence ou le tremblement d'un instant, de quoi
éprouver qu'on est vivant et reconnaître la couleur
de sa vie.
Il faut souvent, pour que le frisson se propage, une certaine
ampleur, mais ces Essais de voix malgré le vent
ont une réelle diversité: si les formes longues
dominent -- complaintes, élégies, dialogue ou
prosopopée --, on trouve aussi, dans la troisième
section du recueil, des textes plus brefs qui sont parfois
des instantanés, ou qui disent de manière plus
aiguë, plus douloureuse, l'émotion d'un instant,
l'interrogation sur le sens de la beauté. Ainsi de
celui-ci, cité in extenso:
"Cela peut prendre à
la terrasse d'un troquet, sur le quai d'une gare,
à peu près n'importe où: il semble alors
que la lumière se dédouble, c'est à peine
si l'on saisit des yeux les noeuds de son tapis,
puisque tout est creusé d'absence, il manque
un presque rien qui fait tout mentir: même à
ne pas vouloir
croire aux fantômes, s'en défendre, cela résiste,
ce que l'on peut toucher ne paraît plus que la doublure
de ce qu'il est bien sûr que l'on ne verra jamais."
Si la première section du recueil évoque
et conjure la mort toujours présente, si la deuxième
élargit le lyrisme en prenant en compte l'histoire
et le rapport à l'histoire, cette troisième
section, qui comporte des textes plus courts, nous ramène
à une dimension plus intime du lyrisme et propose des
essais qui ont souvent quelque chose de plus poignant. Dans
la dernière partie, Olivier Barbarant rassemble des
textes où la voix retrouve plus d'espace et où
l'hommage aux peintres et aux poètes aimés,
Keats, Shelley, Soutine ou Racine, ou Théophile de
Viau reste inscrit dans une perspective très personnelle
et dans une histoire qui est d'abord la sienne: la dimension
de célébration qui est consubsantielle au lyrisme
garde ici un caractère d'intimité qui fait qu'on
reconnaît là aussi une voix. Diversité
et unité, ces Essais de voix malgré le
vent, s'ils sont pluriels, font tous entendre en effet
une voix qui nous touche et nous donne cette réelle
émotion de la présence, cette impression d'une
rencontre qui est l'un des bonheurs de la lecture.
Ce que l'on peut ainsi aimer dans ces poèmes, pour
reprendre ce que dit l'un des textes à propos d'un
peu de Racine , "C'est retrouver
sa propre voix comme plus exacte et rincée".