Projecteurs sur...
Florence Noël

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Visions  extraites du recueil "Le don de simple vue" :
           

[ 1  ]  [ 2  ]  [ 3  ]         

[ 4  ]  [5  ]   [ 6  ] 

Amnios Stellaire

Parchemin de terre

Obstinato cantabile

L'âme de fond

Derrière mon visage


   Huit soleils sur la table de la nuit, de Florence Noël et Stéphane Méliade

  En effeuillant Magritte,  par Stéphane Méliade et Florence Noël


Le Dictionaître
ou l'Abécéd'air de Florence Noël
par Stéphane Méliade
et  Juliette Schweisguth


L'inespéré, un poème de Florence Noël, commenté par Aaron de Najran


Entretien de Florence Noël avec Juliette Schweisguth


Le site de Florence Noël



Entretien avec Florence Noël

par Juliette Schweisguth

Sur le texte "Lettre à ta peau"

Projecteurs sur...


L -"Il m'a fallu revenir des sentiers cerlés de vert."
Le vert semble être une couleur animant tes poèmes .
Est-il lié à l'aurore, la renaissance?


F- Très intimement. Couleur de mon « être là ». Du rayonnement et de la renaissance aussi. De l’espoir disent certains, … une couleur, ou plutôt une palette pigmentée naturellement, frottée à la terre. Mais le vert m’apparaît aussi comme le renouveau intérieur, complètement relié au ciel, principe chlorophilien de régénérescence avec la permission de la lumière.
Donc, une couleur fétiche pour moi, inconsciemment, puisque la renaissance est un thème récurrent dans ce que j’écris. Et d’alliance entre l’organique et le spirituel aussi.

fleur d'eau - Florence Noël


L- Dans cette phrase on a l'impression d'une longue promenade, d'une remontée vers le vivant, vers le souffle aussi. Comment le resssens-tu?

F- Quand je jette un regard sur mes textes.. il est vrai que je m’aperçois que la plupart sont des marches, des courses, des pas, des promenades. Les pas, comptés, liés, étendus, attendus, suspendus, les
pas sont le réel rythme intérieur de mes textes. Ce sont des textes marchés. Il y a là toute une tradition d’initiation, de pèlerinage intérieur, de rêverie et de cheminement qui hante la progression de ma pensée,
et comme tu le dis si bien, donne un mouvement à cette « remontée vers le vivant ».

L- Le vert peut-il exprimer le souffle (celui des arbres, de la lettre qui vient d'un arbre vivant, d'une peau, presque) ?

F- Oui. J’ai repris ce thème dans un autre texte : «les chemins cerclés de vert » qui s’inspire d’un tableau de Paul Klee. Un sous-bois par exemple, peut nous entourer, comme un ventre naturel, mère nature
nous accouche dans la couleur. Le souffle, c’est la vie. L’essoufflement : l’obstacle, l’haleine : la signature d’un cri,.. C’est le témoignage d’une
écriture vécue et non statique.

L - Et quelles sont les autres couleurs marchant dans tes mots ?

F - Toutes. ;-) d’autant plus que je suis une visuelle, je projette les mots comme des taches de peinture sur une feuille. Je suis fascinée aussi par
les univers poétiques pictural et photographique. Mes textes sont tapissés, comme des chambres d’amis et d’enfants, de tonalités dénotant d’univers divers. Je dirais que le rouge hante particulièrement mes textes, pour l’enthousiasme et le ventre-mère. Ansi que le
noir, dans « Le don de simple vue », comme écrin à la lumière. Ces nuances font plus que de planter l’ambiance d’un texte, elles en sont le noyau, la pulsation, autour duquel gravite le sens.

L- La couleur est-elle liée à un état intérieur, à un regard particulier ?

F- La lumière surtout. Ce qui compte c’est la lumière. Ou son absence. Sans elle pas d’éclairage, pas de visons, pas d’élucidation, pas de clairvoyance… pas de couleur sur la palette des mots ;-)

lumière de Toscane - Florence Noël

L- La "lettre à ta peau" marque-t-elle une cicatrice, un tatouage ? On ressent aussi une lettre adressée à quelqu'un, quelqu'un d'intime puisque c'est "ta peau", ou peut-être aussi une intimité dans la peau même, et aussi quelque chose de très doux, vivant.

F- Oui, la peau est ici un intime tour à tour fertile, blessé puis consolé. La peau, témoignage de féminité et de maternité, témoignage de notre filiation. Cette première caresse au sein de la mère. Ici, la peau
représente l’étendue donnnante, mais aussi souffrante. Ce texte aborde la maladie par la mémoire du corps et sa projection dans son étendue affective.

L - Quand tu écris
"
Peau
je te courbe, je t'épouse, je te mère, je t'enfante"
Le flou de la personne à laquelle tu t'adresses est-il voulu ? Est-il voulu parce qu'avant tout tu écris à une peau, à la peau humaine ? Pourtant, le "ta" peau me laisse à penser que tu parles à quelqu'un de très particulier, et le surnom de "Mum" met une énorme touche de tendresse dedans.


F - Oui…. Nous sommes tous nos âges à la fois. Ce texte dit peut-être qu’une femme est toujours à la fois fille, femme, mère, grand-mère… Je ressens très fort, depuis toujours cette union des temps dans un
lieu qu’est le corps. Comme dit Sylvie Germain : « Il n’y a pas de temps abstrait ; le temps est toujours celui d’un corps qui le porte et l’éprouve, celui de l’histoire d’un vivant. ». Je n’écris pas à une peau.
Mais j’écris à ce que l’homme porte sur lui d’histoire. Notre peau, c’est notre histoire malgré nous, grâce à nous, les rides, les tatouages, les
plaies du vivant. Ecrire transcende les rapports réels de parenté. Surtout si on trempe son encre dans la tendresse. Comme beaucoup de mes textes, « Lettre à ta peau » est un message, une confidence murmurée à quelqu’un. Juste une lettre . Ecrite en tendresse. De
la peau à la peau. Ce pourrait être moi, ce pourrait être quelqu’un d’autre. Cette histoire se voudrait universelle.

L - "les marches à rebours" "la carte de ton ventre" "les astres du miel" me donnent la sensation d'un espace, d'une géographie, qui grimperaient à reculons, vers la terre et non vers le ciel puisque même les astres viennent du miel. Ces "marches à rebours" me
questionnent toujours. A rebours de la vie, à rebours du temps, à rebours de la mémoire?

F - Plus qu’une géographie, je parlerais d’une cosmogonie. Les mouvements d’un corps, ses formes et étendues me semblent reliées à la carte d’un monde, à ses espaces et à sa topologie. Je ressens le corps comme un réceptacle et un émetteur. En face je mets le
monde visible et invisible entremêlés aussi émetteur et récepteur. Le symbolisme d’un texte, comme lettre à ta peau, s’inspire beaucoup de ces cartes au trésors, carte d’un monde à découvrir, d’un périple ou d’un chemin initiatique.

L - Y a-t-il une géographie de la vie ? D'ailleurs, graphie et écrire ont le même sens, est-ce un moyen de graver la vie ?

F - Oui, La géographie de la vie, c’est la trace. Le repère dans la mémoire et dans l’espace. Nous sommes tous d’un quelque part et d’un temps. L’Histoire personnelle se joue avec les mêmes règles et la même intensité que l’Histoire humaine. En ce sens, nous avons besoin de nous tracer en des lieux, mais aussi au delà des contingences du temps. Ces deux constantes reviennent toujours dans mes écrits, peut-être la conscience de l’historienne veille-t-elle en moi ;-)…
Nous avons une histoire, nous avons été marqués par des lieux. La trace que nous gravons est indissociable du signe que nous diffusons. Du sens que nous portons.
L’emploi des temps n’est jamais anodin. Et si parfois je m’en joue comme les surréalistes l’auraient fait, c’est justement pour mieux montrer leurs constants échos. L’avenir nous en apprend sur le passé, le présent sur toutes nos époques, nous sommes le produit d’une histoire.

aube sur le Nil -Florence Noël

L - "Et beaucoup de salive à étancher de l'haleine du temps, Mum, pour te rendre mes bras en aube." / "Nous avons tous des sources enfuies loin des lumières" / Ces deux phrases sont reliées pour moi, avec la sensation que la grâce naît d'un chemin d'ombres. Voudrais-tu parler de cette traversée des ombres jusqu'à l'aurore ?

F - Je n’ai pas beaucoup plus à en dire que je ne le fais texte après texte. Ces passages de l’ombre à la lumière, ces renaissances comme des aurores apparaissent pour moi non pas comme une thèse , mais
comme un vécu. La conviction profonde que rien n’est jamais fini. Que toute renaissance est possible.
Justement « parce que les ombres ». Je vois cela comme un motif d’enthousiasme. Et je le manifeste par l’écriture, selon l’humeur et la difficulté ressentie.
C’est aussi se mettre en danger, comme tout ce qui nous révèle. L’écrit n’est pour moi qu’une des manières de le témoigner, il y en a des tas d’autres sans doute. Celle-là a l’avantage d’inscrire un ressenti personnel dans quelque chose de beaucoup plus large. Et d’aller en partage à la rencontre de l’autre. Et c’est là seulement… que la trace acquiert son sens entier.

Florence Noël et Juliette Schweisguth