Projecteurs sur...
Florence Noël

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Visions  extraites du recueil "Le don de simple vue" :
           

[ 1  ]  [ 2  ]  [ 3  ]         

[ 4  ]  [5  ]   [ 6  ] 

Amnios Stellaire

Parchemin de terre

Obstinato cantabile

L'âme de fond

Derrière mon visage


   Huit soleils sur la table de la nuit, de Florence Noël et Stéphane Méliade

  En effeuillant Magritte,  par Stéphane Méliade et Florence Noël


Le Dictionaître
ou l'Abécéd'air de Florence Noël
par Stéphane Méliade
et  Juliette Schweisguth


L'inespéré, un poème de Florence Noël, commenté par Aaron de Najran


Entretien de Florence Noël avec Juliette Schweisguth


Le site de Florence Noël



Le Dictionaître
ou l'Abécéd'air de Florence Noël
Par Stéphane Méliade
et
Juliette Schweisguth
(Pour les lettres D, F, S, T, U, W, Z)

 

Projecteurs sur...

 


A : Ame de fond

"Ici, on ouvre les fenêtres pour faire sortir l'orage." (L'âme de fond)
Une grande maison avec beaucoup de fenêtres : c'est ainsi qu'on peut définir le site de Florence, qui accueille ses mots et ceux d'autres auteurs, à paroles ouvertes. Visiter ce vivier du dire est un bon premier pas. Florence y a notamment exercé ses talents d'hôtesse et de participante autour de thèmes visuels, comme le vitrail, et y invite régulièrement plusieurs voix d'écriture. De recueils invisibles en sillons de thé étoilé, l'âme de fond est un sous-marin de haut vol où les voix errantes des réfugiés poétiques trouvent toujours une chambre d'amis.


B : Belgique

Le calque des références franco-françaises ne se superpose pas complètement à celui des poèmes de Florence. Car elle vient d'un autre pays, très proche et très lointain : la Belgique. Histoire et société différentes, donc pensée différente, en tout cas pas complètement superposable. La pensée belge a notamment une vision moins "cimentée" de l'humain et une préhension du monde plus souple, venue des brumes d'un pays où les hommes sont parfois plus hauts que les nuages.



C : Chant

Chaque semaine, Florence prend des cours de chant et des cours d'art dramatique. Cette petite incursion dans son emploi du chant nous montre que ses textes ne se satisfont pas de leur seul habit d'encre. Et si je vous dis qu'elle a aussi travaillé activement dans le milieu du conte, vous comprendrez que ses mots ne sont pas là pour rester couchés sur les pages, mais pour se lever et prendre voix. D'ailleurs, le rythme qui traverse ses lignes impose presque de lui-même une sorte d'audition interne spontanée du poème.
"Je suis un pétale d'or
A claire voie de ton chant"
(Obstinato Cantabile)



D : Don

Le don chez Florence est essentiel. Dans ses textes, elle cherche à donner les aurores, à donner les sourires. Le don de soi : un jour, en voyant Florence à Paris, dans le métro, elle m'a fait don de son souffle, mais ceci est un secret. Le don est parfois mystérieux. Comme "Tistou les pouces verts" qui a eu ce don
de faire pousser des fleurs très vite pour soigner la vie et l'a tu longtemps, Florence fait pousser des textes qui soignent discrètement le vivant.
"Ce sont mes paumes lisses, de tant de pieux espoirs, qui reprendront ton chant. Tu lanceras tes pensées trop vivantes contre les voûtes séculaires. Le temps d'un souffle, elles deviendront de chair, souples et frissonnantes,en croissance. " Peter Pan (texte écrit pour les enfants atteints de la maladie de l'homme de pierre)



E. Enfant

L'"infans", "celui qui ne parle pas" est plus précisément pour Florence, "celui qui ne parle pas encore". L'enfant traverse chacun de ses mots, irrigue le tout et les parties du texte.
Enfant intérieur, enfant espéré bien sûr, mais, pour élargir le sens, la joie éprouvée à accorder ses yeux au monde qui l'entoure et à le regarder lui est aussi "un enfant".
"Dans le sillage de l'aile
Je mumure tendrement
Tous les noms de ta lignée
De fleur du matin."
(Géographie des nuages)
Il est toutefois indéniable que beaucoup de ses textes sont une gestation et une attente, comme une terre d'accueil pour un perpétuel enfant à venir.



F : Florence
Florence est cette jeune femme au regard penché pour mieux écouter la vie. Florence, première rencontre à travers son texte "l'inespéré", car justement, Florence elle croit et nous donne à croire en l'inespéré. Elle me fait penser à "l'enfant penché" de Peeters et Schuiten. Florence a vécu et vit en ombres et en aubes, et si ses aurores nous parlent tant c'est qu'elles remontent vers le vivant.
"Il m'a fallu revenir des sentiers cerclés de vert. Du dos des montagnes
épuisées de glaciers. J'avais des anneaux de nuée à desceller de mon torse.
Et beaucoup de salive à étancher de l'haleine du temps, Mum, pour te
rendre mes bras en aube."
(Lettre à ta peau, voir l'interview
réalisée par Juliette sur ce texte
)




G : Grâce

Les vers de Florence charrient souvent une sorte de grâce inquiète, un mouvement de balançoire entre ombre et lumière.
"Quand je partirai, à la montée du jour,
j'emporterai mon âme sans quartier, entière.
Il y aura une berceuse pour le crime, une autre pour l'amour"
(Une corde à partir).
Toutefois, ce mouvement se fait de la nuit vers le jour. Et surtout, il est toujours en marche, geste d'une vie qui n'est jamais à l'arrêt.



H : Humour

Certes, chez Florence, le choix des mots reflète souvent une pensée teintée de gravité et de profondeur, mais il y court aussi un humour qu'on pourrait presque qualifier de mutin, une tendresse piquante, un sourire pimenté. Il arrive en général juste au moment où on pourrait craindre un poids, ou un souffle un peu trop lyrique.
"Alors je ris très doux pour accueillir le sec
Qui déborde des vases."
(Parchemin de terre)
Esprit d'enfance, sans doute, mêlé à une lucidité très aiguisée qui appelle le rire pour seule réponse à l'absurde.



I : Intrigué

Une des qualités les plus pertinentes en poésie, est la capacité à s'émerveiller ou à s'intriguer, voir dans le monde un phénomène étonnant et toujours neuf. Cette capacité de surprise renouvelle sans cesse le regard de l'auteur et par là même, celui de ses lecteurs.
"A la dernière page, le plus jeune s’avance et de son
souffle réagence l'ordre des portées."
(L'échappée belle)

Loin de nous proposer une vision toute faite et fermée du monde, la poésie de Florence a l'intelligence d'écarquiller les yeux.



J : Joker

Historienne de formation, très concernée par la mémoire et les racines, Florence se réserve et s'accorde toutefois le droit, et même le devoir, d'être le joker du jeu de cartes. Encre rebelle, elle provoque parfois des réactions de perplexité, car l'étiqueter est une tâche impossible. Elle aime être "celle par qui le scandale arrive", car elle n'est pas équipée pour accepter que les vies et les mots se rangent dans un tiroir, s'endorment et se ratent.


K : Kaléidoscope

Quelle palette de couleurs, dans ces textes ! On trouve chez elle notamment beaucoup de verts, et beaucoup de couleurs de la nature. Mais ce sont des couleurs épaisses, denses, palpables. De plus, dans l'univers des écrits de Florence, ce n'est pas tant chaque couleur seule qui compte que les liens entre elles. Notons enfin beaucoup de jeux d'ombres et de lumière, l'une ne se définissant jamais sans l'autre.
"et ton ombre
déroulée
en natte
à même
la lumière
" (Vannier) `


L : Lettre

"J'ai beaucoup pensé à toi aujourd’hui
À l'’envie d’être lu et de ne pas être lu
À ces lueurs qui boivent l'encre du premier des regards
Mais mon visage s’est trompé de destinataire."
(Nos visages sont des
lettres)
Les poèmes de Florence s'ouvrent comme des lettres, avec un expéditeur,
un destinataire, et une enveloppe (charnelle). Il s'agit très souvent d'une poésie-tu, une poésie de "je t'écris". Cette philosophie, cette éthique du dire, du communiquer traverse tous ses textes, en regard déployé, qui raconte, qui demande, qui répond. Plus largement, cette poésie ne se conçoit pas sans l'Autre, ce partenaire du possible, dont la voix est parfois contenue dans les creux mêmes du texte.


M : Magritte.

Deux univers proches que celui de Florence et celui du peintre pour qui le réel était la véritable source du mystère. Pour montrer cela, mieux qu'une explication, vous pouvez parcourir cet itinéraire poétique et visuel écrit en commun avec Stéphane Méliade, trois poèmes sur trois tableaux de René Magritte.


N : Naissance

"Prends mon ventre pour chambre
Danse en dedans
Une tarentelle étoilée
Souviens-toi d'allumer en sortant."
(Quelques saisons de retrouvailles)
Tout est dit : chaque texte est un appel vers la naissance. Mais ce mot doit aussi se prendre au sens large. En faisant éclore l'espace entre les lignes on comprend que la naissance est aussi un processus permanent, et qu'il s'agit également de naître à soi-même. Les mots de Flo semblent vouloir animer l'inanimé, et donner vie et mouvement à ce qui semblait ne pas en avoir.


O : Organique

Aux antipodes de l'abstraction, la phraséologie des textes de Florence se réfèrent toujours à un corps, à une matière habitée, et souvent consciente. Ses mots nous offrent une vision du monde très organique, jusqu'au ciel et aux éléments, eux aussi corps, ou élément d'un corps.
Bien sûr, dans ces organismes circulent des sangs et des fluides, s'organisent des concrétions et se distribuent des courants de vitalité.
"Les dernières brindilles des voies lactées
L'ourlé frisonnant d'un grésillement de lave
La caresse emportée"
(Le matin du huitième jour)
Dans ce manège en incessante transformation, ses strophes sont autant d'organes vitaux.


P : Planète Femmes

"D'humeur de poudre, souffler des femmes sur les
sept bougies écartelant vos désirs"
(L'envol barbare)
Si l'homme est une espèce sonnante et trébuchante, la femme le relève souvent. Florence appartient très nettement à la Planète Femme, et les chromosomes XX servent souvent de rayons à sa roue de mots. Imprégnée de conscience sociale féminine, elle s'inscrit également dans une tradition sensorielle et sensuelle, dans son écriture gorgée de féminité, voire parfois de femellité sauvage et primale.


Q : Quête

La quête de "l'inaccessible étoile" est indissociable du mouvement-même des textes de Florence. Pas de maison sans toit, pas de sol sans ciel, pas d'homme sans transcendance.
"A dos de lumière,
J'élucide l’ombre
Je vais l'amble
poussant mon âme cahin caha"
(L'âne vert)
Quête à la fois sensorielle et spirituelle, sa recherche est très personnelle et assoiffée de liberté, tout en puisant dans les traditions les plus enracinées.


R : Route :

Prenez de bonnes chaussures de marche pour parcourir les poèmes de Florence. Les pas et les chemins y abondent, et les très nombreux verbes de mouvement donnent à ses mots une scansion de rêves cheminants. On n'y est que très rarement assis, il y a toujours un but, même si derrière affleurent ouvent en filigrane les mots d'Antonio Machado "voyageur, il n'y a pas de chemin".
Le paradoxe n'est qu'apparent, il y a là au contraire une vraie mentalité du chemin :
"Ne me montrez pas les derniers pas à faire.
Je suis du seuil"
. (Chant du seuil)


S : Source

L'encre des textes puise ses couleurs à la source de l'arc en ciel liant le ciel, la mer et la terre. Les mots irriguent un flux de chants, de danses. Chaque texte puise à une source différente et pourtant unique.
Tous les textes mis ensemble sont autant de gouttes d'eaux reliées à la source secrète. Le texte chante quand une sirène vit dans sa source.
C'est signe de bonne santé. Tout texte devrait chanter.
"Tu reçois des errants. Tu leur sers ton eau vive. Les puits de tes
prunelles. Cils, margelles luisantes de soifs assouvies."
(Sous l'arbre de
sagesse
)


T : Trace

Les textes tracent la mémoire comme l'escargot laisse des traînées de lumière en avançant pas à pas. Les traces gravent des cartes du temps, des cartes de ciel et de terre. Les traces dessinent les ombres, les lumières, les signes de l'humain.
L'écrit trace sa voix et son silence pour nous donner un nom magique à ne pas oublier. Tracer pour lier la mémoire.
" Les élytres éclosent, se mirent aux eaux sans tain, se dressent
étonnées. L'une ouvre le cri. L'éjecte au vent solaire plus d'une
éternité d'étoiles
plus tard. C'est l'experte en signes."
(Amnios stellaire)


U : Ubiquité

Le don d'ubiquité rappelle son "don de simple vue" une série de douze visions, parce que justement, la "simple vue" donne la vision première. L'idée vient d'un livre de Sylvie Germain "la pleurante des rues de Prague" partagé en douze chapitres, d'où les douze visions. L'ubiquité, le fait d'être partout à la fois, est un lien en quelque sorte. Florence relie les textes-visions entre eux et entre ce partage de "la pleurante des rues de Prague" pour donner une vue simple et pourtant omniprésente. Elle est dans un terreau de ciel d'adulte et d'enfance.
"Je suis un cri projeté dans un ciel de chair
Mes pieds accélèrent la mémoire
Franchissent ton corps d'enceinte
En enfance
."
(Mater Cité : vision septième)


V : Vivants (êtres)

Plus qu'un simple assemblage de signes, chaque texte de Florence se veut un être vivant, doué de conscience et de choix. Plusieurs lectures et plusieurs sens y sont proposés au lecteur, peut-être parfois à l'insu même de l'auteur.
Comme tout être vivant, le texte fonctionne par cycles et plusieurs lectures d'un même texte peuvent montrer plusieurs angles de vue. Certains poèmes semblent même doués de croissance et semblent avoir grandi depuis la lecture précédente, comme s'ils étaient constitués de tissus cellulaires. Ils semblent dire :
"Je suis ton heure retrouvée
l'exact relais de ton souffle
" (La pierre d'ange)



W : Wagon

On entre dans un texte comme on prend le train, on part en voyage. Et les textes sont ces wagons reliés les uns aux autres. Chaque texte est un mouvement, une essence. Ils se font écho , ils avancent les sens comme des petits moteurs à réaction. Tous les textes ensemble sont une fenêtre ouverte où défile le paysage de la vie
"Impatient,
U
n train s'offre aux passagers."
(Train de Vie)


X : Rayons X

Le "voir à travers", si cher à Antonin Artaud trouve une application pratique dans les écrits de Florence. Tout y est regard traversant, dépassant les apparences.
"Maintenant je sais
Ce qu'il y a derrière mon visage :
Des châteaux d'eau, des perles noires
Des princesses recluses dans l'antre des prunelles"
(Derrière mon
visage
)
Ce qui est recherché, c'est le sens derrière les mots, la règle derrière le jeu, ce qu'il y a derrière le visage, de l'autre côté du miroir. Sous la peau, ses rayons X , ou plutôt ses rayons F, ne trouvent pas le squelette, mais l'âme.


Y : Ys l'émergée

Jamais loin de l'eau première, les mots de Florence nagent plus encore
qu'ils ne marchent, parfois en sillage de vie, parfois en naufrage :
"Une âme à la mer.
Les bateaux en sang réclament un sillage d’avance,
Une paye sur demain
" (Ame à la mer)
L'eau y goutte sous toutes ses formes, à condition qu'elle soit une eau vive. Ruisseaux, fontaines, océans, pluies, et jusqu'à une nouvelle appelée tout simplement "les eaux", qui se déroule pendant une inondation. Car c'est avant tout d'une eau sauvage dont il s'agit, certes souvent matricielle, mais aussi profondément libre. Carafes s'abstenir.


Z : Zéphyr

Le vent, les textes de Florence épousent le mouvement du vent qui murmure le secret des aurores. Le Zéphyr, parce que souvent plein de mots "précieux" émergent dans ses textes. D'ailleurs, encore une manière de dire que les mots ne sont pas figés en Florence mais qu'elle leur donne naissance et sculpte ses textes comme un orfèvre sculpterait un cristal.
" Frappe le grésil tambour des tempes. Ta voix éveille mon songe, puissant Ange du Nord. Profonde gorge d'où suinte le miel d'une fêlure. De tes ailes acérées, tu tranches, délicat, mes raisons de vivre, les oiseaux de champagne écumant mes ivresses d'âme. "
(Par ton souffle)

Stéphane Méliade et Juliette Schweisguth