Projecteurs sur...

Nicolas Kurtovitch



Sur  l'écriture...



Je crois m'être mis à l'écriture parce que je ne pouvais être musicien. Même si par la suite j'ai pu faire de la musique, j'ai tout de suite compris que je ne saurai créer quoi que ce soit en musique, ni même me contenter. J'ai donc accepté l'idée et l'acte, les actes, d'écrire. Je parle de lorsque j'avais quinze seize ans. Depuis, périodiquement je me re-engage dans l'écriture, je pense, j'en suis certains même, d'y trouver de quoi me faire vibrer et de quoi mieux connaître le monde autour de moi et en moi. J'acceptais d'écrire un peu à mon corps-défendant. " J'écrirai " me disais-je, " tant pis, " en regrettant de ne pas avoir une véritable oreille. La littérature ne comptait pas, aujourd'hui elle compte davantage sans plus, et si je lis beaucoup je lis ce qui me tombe sous la main, sans projet de lecture.
D'une part, écrire est pour moi un moyen de connaissance. Est-ce que j'aime triturer, travailler la langue, la mettre à mon service ? Non, pas vraiment. Les mots ? Peut-être, à l'occasion, je vais passer quelques minutes, quelques heures à trouver celui ou ceux qui me conviennent, sinon je prends ce qui se présente et j'y vais avec confiance. C'est comme ça que j'ai le sentiment de me découvrir, de découvrir une direction, un commentaire, une indication. Ainsi l'écriture m'a toujours aidé à comprendre, à aimer et même à être heureux. Il me semble, parfois, que les mots, les phrases, les vers, sont là, autour de moi, que j'ai un peu de grâce pour les entendre et ne pas les abandonner, les reconnaître, reconnaître en eux une certaine force, de l'idée, une ou plusieurs pensées qu'il ne tient qu'à moi de développer, de faire mienne, d'identifier, de donner sens et présence.
D'autre part, l'écriture m'est tout autant, interpellation. Un moyen d'interpeller mon entourage dans le rayon de mon pays. En ce sens, dans cette dimension essentielle pour moi, ce que j'écris s'inscrit dans l'histoire contemporaine de la Nouvelle Calédonie. Le pays est en crise, depuis toujours, une crise perpétuelle, non pas économique, pas davantage qu'ailleurs, mais intellectuelle, une crise de la pensée, de l'imagination, une crise de l'utopie, une crise artistique permanente aussi. Ce que j'écris n'est pas politique au sens pamphlétaire, tract, partisan d'un parti, mais c'est politique au sens de l'interpellation des gens de pouvoir ( à la seule condition qu'ils me lisent et tachent de comprendre !), interpellation de la pensée de chaque citoyen à propos de son vécu quotidien dans une Nouvelle Calédonie si particulière, véritable Interface Culturel, qui peut-être soit une chance de vivre quelque chose d'enthousiasmant, soit un piège de vivre dans l'illusion et l'aveuglement d'une population plusieurs fois subdivisée. J'essaie d'écrire pour éveiller le regard et le cœur, l'esprit et l'intelligence. Je n'apprendrai rien à personne en disant la difficulté pour l'art, toute forme d'art, de prendre le pas sur les discours politiques, démagogiques ou superficiels dans la mesure où ils n'interpellent qu'une seule dimension de l'homme, alors que l'art interpelle l'Homme dans son unité, dans un effort synthétique de reconstitution de soi. Cet homme, cet humain, nous, qui ne pouvons être réalisé qu'en vivant nos multiples dimensions, toutes à la fois.
Voilà, je ne peux pas écrire davantage sur le fait que j'écrive. Sinon de faire de la redite et du développement. 

 

 

Nicolas Kurtovitch Nouméa Janvier 2002