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ÉDITORIAL

 

Quant aux mots !


S'il me fallait n'en retenir qu'un ce serait : " quiproquo " … et je l'appliquerais à " mot " lui-même.
Moucheurs d'étoiles et trublions du silence passent au patchouli du Littré les mots de tous les jours, cintrent la syntaxe, se maquillent en métaphores et allégories d'à peu près, se claustrent d'hermétisme et d'abstraction étalés à la verticale ; ils se jouent ainsi la grande illusion de l'unicité et de la liberté créative alors qu'ils ne font que rejoindre poings, pieds et vers libres liés, la pléthore des " insignifiants " qui font paître leur chimère dans le marigot de la pensée confuse et qui, accessoirement, les yeux au ciel, collent à la tendance.
Des mots qu'ils voudraient satellites d'une émotion latente ils font des parasites, un bruit de fond et leur poème introverti tourne au vacarme, à la scie, dans l'oreille où il tombe.


Comme la note 
Fût-elle plus suave qu'un fa mineur,
Ne fait pas la musique
Et d'harmonie m'assoiffe sans me désaltérer,

Comme le rouge,
Fût-il plus rouge que mon sang,
Ne fait pas une image
Et sans nuance me laisse aveugle, désespéré,

Le mot, rien que le mot,
Et quel qu'il fût,
Me parle d'abord comme un phonème
Puis s'usant dans le temps, comme une incongruité.


Les mots n'ont pas de sens s'ils n'ont que celui qu'on leur adjuge selon notre plaisir, notre fantasia ou notre fantasmagorie du jour, si nous-mêmes sommes dépourvus du moindre sens commun.
Pour ce qu'ils sont, les mots, fagots de lettres, sont sans odeur, sans saveur, sinon celles que je sais ou crois savoir, que j'ai apprises et que j'apprends encore, que parfois j'imagine, transpose ou ressens à travers eux et que je tente de dire...
Rien n'est plus mouvant que le langage et rien à la fois n'exige plus de concorde ; les mots y apparaissent, mutent ou s'éteignent à l'usage ; tous les mots ont leur mot à dire : les anciens, surannés, à l'odeur de cire… les tout neufs, nés au coin de la rue sans qu'on sache pourquoi et qui imposent leur pertinence… s'il le faut, si le besoin m'en presse ou le désir m'en prend… les mots… j'irais les inventer en toutes lettres ! mais là encore, il faudra bien que les fruits de cette " création " ressemblent à la parole et, ou, à des mots déjà communs, de près ou de façon plus subtile, dans la sonorité, dans la typographie, l'apparentement, l'étymologie ou ce que l'on voudra, pour qu'ils aient la moindre chance de traduire ce qu'il me faut dire, dans l'urgence et dans l'impératif que j'ai de le dire.

Encore faut-il en disant, pour que les mots, sortis de mes nuits ou de mes jours, de mes délires, de mes douleurs, prennent alors un vague sens pour celui à qui je veux les adresser, de vive voix ou par le truchement de l'écriture, que mon imagination et mes sentiments ne s'égarent jamais à oublier ou mépriser les siens ; encore faudra-t-il les lui adresser avec l'humilité bien comprise de l'écrivant ou du diseur qui n'aura que le souci de parler, d'échanger, de fredonner, de donner au lecteur ou à l'auditeur, à son semblable toujours, dans un code accessible et des acceptions admises ; les cris devant rester des cris, de joie ou déchirants, et les tendresses des tendresses évidentes sans autre apprêt que la tendresse, quelle que soit la façon de les pousser ou de les dispenser ; cette façon décidera du concret de la poésie, de sa limpide turbidité et sa complexe simplicité.
Il faut tordre le cou à cette idée commode qui prétend que c'est le " lecteur " qui fait ou défait le poème ; en vérité, en toute évidence, en toute liberté et en toute responsabilité… c'est le poète ! il nous prête ses yeux qui ont vu autrement autre chose mais ses mots pour le dire ne sont jamais que ceux qui nous avaient échappé, un instant.
Il faut tout ça, au risque de ne parler qu'à soi-même, seul, dans la plus dérisoire des vanités.
Cependant je conviens qu' il est possible de ne vouloir parler qu'à soi-même… alors tout est permis…et je n'abhorre pas le soliloque, parfois j'en abuse entre quatre z'yeux dans le miroir… mais dans ces moments-là je n'emmerde personne.

C'est en connaissant le plancher, s'instruisant des lazzis et chahuté par les brutes, que l'albatros réalisa, voulut et sut préciser au monde l'envergure de son vol.

Jean Barbé