Chansons

Sommaire
Éditorial
Coup de projecteur

Poèmes

Chansons

Si la nuit,

Si la nuit comme un foulard
S'en vient tendre étendre un soir
Sa main froide à tes yeux pers
Sa main percluse au hasard
Sur ta bouche de kermès
Sur ton sein où vit l'albâtre
Du cœur dessous qu'on sent battre
D'un remuement d'oisillon
Dans son nid .

                      Si la marâtre
Nuit te prend dans son giron
Et sans un bruit t'ensommeille
Comme le gel prend l'abeille
Dans un souffle.

                                  Si la nuit
Te promet monts et merveilles
Au-delà des rêveries.
Bien au-delà des maremmes
D'ici.

          Pense à moi quand même
Et dis à la Mort qui passe 
Que ton faiseur de poèmes
Te suivra : quoiqu'elle fasse.




Saltimbanque


Il faudra bien un jour lever mon cul du banc
Et me tenir debout
Debout 
Debout devant
Les marchands les vendeurs les vendus les comptables
Négociants débitants margoulins respectables
Les encaisseurs en ronds
Les bâfreurs de galette
Les faiseurs de fortune et les fortunes faites
Planquées dans des placards
Farcies de naphtaline

Ceux qui gagnent leur vie et jamais n'imaginent
Qu'ils pourraient simplement la vivre
Simplement
Vivre comme le vent mène sa vie de vent
Un jour baisant la mer l'autre troussant des anges
Chialant dans des osiers
Se frottant aux mésanges
Tandis que les rats font dans les caves des banques

Il faudra bien qu'un jour m'avouant saltimbanque
Buveur de l'impossible 
Avaleur d'éphémère
Cracheur de feux follets
Polisseur de lumières
Je me relève enfin et déployant les bras
J'envisage le ciel là-bas Là-bas Là-bas



A Ré,


Aux joncs s'agitent les sarcelles
Lorsque sur Ars le soir s'abat
Le vent fait frémir les lilas
Près des tonnelles

Quand les lilas de vent frémissent
Vont s'enlacer les amoureux
Et le jour reflue peu à peu
Vers ses abysses

Lorsque les amoureux s'enlacent
Montent les voix des relégués
Sur la mer tout autour de Ré
A marée basse

Quand les voix des relégués lèvent
Parmi les flots en gerbes bleues
La nuit s'épanche au fond des yeux
Viennent les rêves

Et sur les flots de bleu gerbés
Passent les voiliers de sarcelles
Elles fuient l'île et avec elles
A tire-d'aile
La liberté.




Banquettes rouges


Sur des banquettes rouges
Aux coins élimées
Par ici percées

Sur des banquettes rouges
Dans l' odeur de bière
Le bruit clair des verres

Sur des banquettes rouges
Où le temps s'égare
Au trou du billard

Sur des banquettes rouges
Tanguant dans la brume
Des mégots qui fument

Sur des banquettes rouges
J'ai dû oublier
Mes seize ans légers

Ah ! petits baisers
Au goût d'orangeade 
Sur des bouches fades.






Océano night


En dérive dans le caniveau
Fumant du clope comme un cargo
A la grande ourse des lampadaires
Traçant ma route
Privé d'amer
Je suis en rade
Du remue méninges
Dans le radar
Mais d'où donc vins-je 
J'avance au lof
Du vent dans l'aile
En me drossant sur des poubelles
Et louvoyant aux becs de gaz
Comme un rafiot cherchant sa base
Par forte houle Place Beaufort
Le trottoir tangue bord à bord

Pour radouber au bar d'attache
Où le marin vogue au Pernod
J'avais pourtant mon air bravache
Quand j'ai déchiré la photo
Qu'elle a laissé sur mon piano
Avec un mot sans orthographe
" salo " !
D'accord, mais j'prends pas d'O.



Négatifs

On vit en non-lieu
Sans en être sûr
On vit comme on meurt
Secoué en vain d'ardentes nonchalances
Remué de violentes non-violences
Celles qui rassurent

Comme l'eau sur le feu
On vit en non-lieu

On parle en non-dit
Sans vraiment y croire
On dit comme on pleure
Et nos longs discours tièdes non-valeurs
Sont tramés de mots qu'on vomit par cœur
Ou bien de mémoire

De peur qu'on s'oublie
On parle en non-dit

On va en non-sens
Sans savoir jusqu'où
On va quelque part
Guidé par les chants qu'on aime à l'oreille
Les tendres babils d'un bleu nonpareil
Les cris d'amour fou

Au bonheur la chance
On va en non-sens

On naît pour non-être
Sans rien y pouvoir
On est comme on est
Mort sitôt parfois que mourût l'enfance
Nonobstant toujours il faut qu'on avance
Du blanc vers le noir

C'est la vie peut-être :
Naître pour non-être.



Évidence


Je veux dire cette évidence
Le goût de ta bouche aux baisers
Celui des cerises garances
Et dans tes yeux l'incandescence
D'un soleil l'été sur les blés

Le tambourin qui bat ma tempe
Quand dans mon cou tu parles bas
Comme un loriot picote au pampre
Comme l'éphémère à la lampe
Quand ma main frôle sur tes bas

Dire la senteur des savanes
En mille fleurs dans tes cheveux
Cette fragrance et ses arcanes
Mon arc-en-ciel qui s'y pavane
Lorsque tu vas sous le ciel bleu

Dire la ferme certitude
De mes doigts à tes doigts tressés
Nos concordances sans prélude
La melliflue béatitude
De mon réveil à tes côtés

Dire l'angoisse où je t'espère
Dans mes miroirs où tu n'es pas
Mes idées fixes pendulaires
Les tremblements de ma colère
Quand la vie t'éloigne de moi

Et que les nuits parfois me tuent

Aux nuits noires de ton absence
Je ne suis qu'un marin perdu
Sur la mer où le vent s'est tu
Je veux dire cette évidence
Je n'ai que toi pour providence.





Je perds mon temps depuis toujours
Depuis le premier de mes jours
Mon temps se perd
Comme dans l'air
L'air de la flûte
Se perd aussitôt que joué
Note après note

Je perds mon temps 
Inexorablement
Au jour le jour
Je perds des heures entières
De considérables minutes
Des secondes en quantité

Je perds chaque moment
Définitivement
A chaque instant
Même en dormant sur le côté
Ou calme sur mes deux oreilles
Aussi en bayant aux corneilles
En lisant le temps sur la montre
Écrivant la phrase au cahier
Mot après mot

Je perds mon temps
Comme on perd son sang
Désespérément lentement
Rien ni personne n'allant contre

Indubitablement
En regardant le temps passé
Depuis toujours depuis longtemps
Je perds mon temps 
Dangereusement lentement
Sans contretemps
Vers d'incertaines éternités.




Dialectiquement


Je voulais tant vous dire des choses agréables,
Des pardons, des merci de me faire l'honneur
De me tolérer vivre en vos jours et vos heures,
Le bénédicité quand vous passez à table ;

Je voulais tant vous dire vous êtes tous mes frères,
Ensemble allons danser des valses d'allégresse,
Buvons au même verre et dans la même ivresse
Vos yeux seront les miens, la mienne est votre terre ;


Je voulais tant vous dire enfin que je vous aime
Mais vous n'écoutez pas mes plus tendres poèmes,
Étouffant mes soupirs, écrasant mes amours,

Comme un tombereau fou dévale votre vie ;
Alors je vous dis merde et si c'est un peu court,
C'est que bien trop honnête, je ne suis pas poli.





Écrit de Lune


Plus noire est l'ombre sur le mur plus j'imagine la lumière
Quand tous les bruits ont fait silence ah comme chante ma chanson
Comme pour démailler la nuit dans l'herbe chante le grillon
Quand sombre est l'ombre sur le mur j'écris de lune entre les pierres


Pour te penser entre mes bras il me faut peser ton absence
Je ne sais ton regard au fond que lorsque mes yeux sont fermés
J'entrevois le bonheur d'un jour qu'à d'autres malheurs décomptés
Pour bien dire l'espoir vraiment ce qu'il faut de désespérance

Combien de cris sont étouffés dans un arpège de guitare
Ce qu'il faut mordre dans ses poings pour faire taire la douleur
M'arrêter de vivre un instant pour entendre battre ton cœur
Pour dire nos petits matins ce qu'il me faut te veiller tard


Et sur ton ombre qui sommeille écrire de Lune éphémère
Ce roman jamais achevé de ta vie ma vie nos saisons
Comme pour démailler la nuit dans l'herbe chante le grillon
Quand l'ombre est noire sur le mur j'écris de lune entre les pierres.





Contre vents et marées


Contre vents et marées d'un flot de même veine
Contre vents et marées tous les mots que je dis
Avec l'ordonnance de la ruche à sa reine
Et cette implication de la source aux fontaines
Avec la patience des graines dans un fruit
Contre vents et marées c'est pour toi que j'écris

C'est pour toi que je parle avec mes rimes sages
C'est pour toi que j'écris et qu'importe le vent
Qui remue les pensées comme au ciel des nuages
Qu'il étire ou déchire Ô ! les aréopages 
Es Lettres passeront - tout passe avec le temps -
C'est pour toi que j'écris contre marées et vents

C'est pour toi que je veux le meilleur de mon être
Et c'est pour toi que chante une musique en moi
En fluides contrepoints Quelques mots sur la lettre
Que je t'écris le soir quand tombe à ma fenêtre
La nuit sur les toits noirs Ma voix reprend ma voix
Te l'ai-je dit déjà ? je n'écris que pour toi

Et c'est en t'écrivant qu'au monde je peux dire
De mon amour je sais ce que veut dire aimer
Je peux dire " détresse " en te voyant partir
Et raconter l'espoir au coin de ton sourire
Dans tes yeux quelque part j'ai vu l'éternité

C'est ce que je dirai contre vents et marées.




Chanson pour durer


Je suis arrivé jusqu'ici
Sur un fil comme un funambule
Une barque sans aviron
Que tient au gué le tourbillon
Comme un matin après la nuit
Qui déjà pense au crépuscule

Je suis arrivé jusqu'ici
Comme en novembre le nuage
Parmi les autres nues d'Automne
Je passe sans qu'on s'en étonne
Comme le mot qu'au livre on lit
Un doigt déjà au coin des pages

Je suis arrivé jusqu'ici
Comme un vent coulis en masure
Une main qu'on glisse aux cheveux
Quand la tempête y fait des creux
Comme à l'estuaire l'eau de pluie
Se mêle à l'âcre des saumures

Je suis arrivé jusqu'ici
Tenant tant de cris dans ma gorge
Tant de prières de blasphèmes
Forclos pour tous non pour moi-même
Puisque toujours un espoir luit
Tant que braise brille à la forge

J'irai je crois jusque là-bas
Sur mon fil comme un funambule
Une barque sans aviron
Dansant au gré du tourbillon
Chaque matin la nuit s'en va
Et l'aube suit le crépuscule.