Quelques lignes sur "Océane" de Laurence de Sainte Mareville

     
 

-- Océane ou le corps des mots --


"Elle est retrouvée
Quoi ? L'éternité
C'est la mer
Allée avec le soleil"
(A.Rimbaud)

Il est certains textes qui sont des êtres vivants. En les lisant, on éprouve l'insistante sensation qu'ils ne sont pas "quelque chose", mais "quelqu'un".
Je ne reçois pas "Océane" comme un texte d'idéation, mais un texte organique. Il est parcouru de ce que je ne saurais qualifier mieux qu'une sorte de "motricité de l'âme".

Chaque strophe est placée comme un des organes d'un même corps; Elle peut se lire séparément, comme on peut porter son attention sur une main, une oreille, un cou. On peut y trouver des extraits très parlants à mettre en avant, comme ce "en mon premier visage", vrai poème dans le poème que ces quelques mots. Ou ces "lèvres à colorier de craie vive". qui provoquent des strates de lecture, des collusions et collisions de sens. Images où la face interne de ce texte semble presque palpable.
Des groupes de mots, riches, presques lourds de sens, comme des grappes profuses à détacher d'un cep. Et cependant, aucune image pesante, certaines d'entre elles sont légères comme des pattes d'oiseau dans la neige. Certaines autres semblent même pétries de cet "humour tiré de la douleur même" que l'auteur évoque à la quatrième strophe.

Et puis soudain, s'esquisse une Terra ou plutôt une Mare Incognita, un récif de mystère, où s'arrête le geste de lecture, silhouette nocturne, ombre sous-marine projetée par ces mots. Là, nos plus fins sonars, eux-mêmes se taisent. Et de clé d'écume, le poème se fait alors serrure d'abysses. Ce mystère donne encore du relief à Océane". Car, en littérature comme en d'autres domaines, comme l'écrivait Henri Michaux, "c'est de réponses que l'on meurt". Dans cet instant suspendu de silence de lecture réside aussi une des forces du texte.


Alors, oubliant la tentation d'isoler des images comme on examinerait séparément les doigts d'une même main, je suis saisi du besoin d'appréhender à nouveau ce texte dans sa totalité. Pour réaliser qu'il n'est pas un collier d'images fines et fortes, mais aussi et surtout, un mouvement, un courant.
Et c'est bien là, ce qui donne le statut d'"être vivant" à ce texte, ce tissu d'échos immergés, ce réseau d'ondes vives, cercles sous l'eau issus d'un seul et même geste d'écriture.

Océane, "goutte dans la mer humaine, immergée, pas noyée" (Colette-Nys-Mazure). En ayant intégré cela, on peut alors se remettre à la pêche aux images, aux sensations, aux touches nacrées et salées qui se répondent et s'opposent à la fois tout au long de ce texte.

"À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir", écrivait René Char. Les mots d'"Océane" m'ont fait faire quelques pas dans l'eau, et rarement, à la lecture d'un poème, j'ai ressenti qu'écrire et lire ne sont pas seulement actes, mais aussi mouvements.

Une immersion de mots peut-elle aussi être un envol ? A cette question, "Océane" me semble répondre : "Oui".

Stéphane Méliade