Le polar a souvent été un mort qui se porte bien

 

par Mary Telus

 

Le polar a souvent été un mort qui se porte bien

Dans les années 1860, le roman « classique » se caractérise par une perte de la structure narrative en s’orientant vers une sorte d’esthétique, de poétisation et un manque certain d’action. Il prend le chemin de « l’anti-roman ». Cependant, le crime et son mystère ont toujours été présents dans ce type de littérature

Le roman policier a réussi à s’imposer et à durer. Sa popularité découle de sa finalisation. Sa composition se base sur une information initiale qui mène inévitablement vers une solution finale. Il tient donc le lecteur en haleine jusqu’au bout en trompant son attente. Il facilité le processus d’identification. La méfiance y règne et la culpabilité est générale.

« Depuis Maigret (...) nous savons que le bon détective est précisément celui qui a la faculté d’entrer dans le peau de l’autre, de s’identifier à lui ... »*

J. Dubois p.44

Il invite le lecteur à s’interroger sur son identité, constate l’instabilité de l’être, confronte avec la faute, joue avec la mort. L’identification du coupable lui donne une assurance momentanée.

C’est un type de roman international qui peut donc aisément franchir les frontières.

Il est écrit le plus souvent dans un rythme est soutenu, avec une syntaxe narrative et un titre souvent stimulant. Il invite le lecteur à participer au raisonnement du narrateur. Il profite de l’esprit positiviste et de la naissance de nouvelles sciences telle que la psychiatrie qui, à son tour, a permit de développer une « anthropologie criminelle ».

«…les personnes dites intelligentes, n’aiment pas voir les « grands romans profonds » s’entasser sur le rayon (…) dont nul ne s’approche (…) tandis que de vieilles dames se bousculent devant le rayon des « policiers »…Les gens qui passent pour éclairés n’aiment pas que « des livres vraiment importants »  se couvrent de poussière sur le rayon des rééditions alors que La mort porte des jarretelles jaunes, tiré à cinquante ou cent mille exemplaires, est en vente dans tous les kiosques – et manifestement pour un certain temps »

Chandler préface Nouvelles

Le roman policier racontant des crimes ne prétend pas transmettre une leçon de moralité. De même, les policiers et les détectives peuvent être corrompus et enfreindre souvent la loi. Cependant, il devient un genre de plus en plus lu et apprécié par les lecteurs mais également plus reconnu par la critique.

Le genre policier a de quoi séduire le lecteur : récit à suspense, intrigue condensée, plaisir de l’enquête, peu de description, langage familier, humour sous toutes ses formes, sensations fortes, angoisse et frisson. Il possède également un indéniable attrait de transgression

des normes et des règles du jeu de la société. Il s’agit d’un subtil dosage entre un peu de mystère, un peu de suspense, un peu de psychologie et de sociologie voire de politique.

Le roman policier reste très souvent lié à son époque et à son histoire sociale.

Je cherche un coupable et je veux le trouver 

Le roman policier est tissé autour de deux morts : celle, bien réelle, de la victime et celle, parfois symbolique, du coupable.

La structure de l’énigme impose la reconstitution de l’histoire et l’identification du coupable. Même dans le roman noir, où l’on décrit la société comme injuste et désorganisée, le coupable est finalement individualisé. Cependant le suspect, dans ce cas, devient victime à son tour.

De ce point de vue, le début et la fin du roman possèdent un code limité et fermé. Le mouvement est rétrospectif. Chaque témoin présente un double visage et peut s’avérer être le coupable, on ne peut faire confiance à personne. La tension est donc progressive et intentionnellement entretenue. Parfois elle est à la limite du supportable.

Au départ c’est donc le chaos et le désordre, le trouble et l’obscurité, puis la narration nous amène peu à peu vers la lumière, vers le règne de l’ordre. On redécouvre la nouvelle personnalité du coupable qui était jusque là sciemment dissimulée. Dans une intrigue bien tissée, la déception du lecteur est inévitable, le coupable apparaît soudainement, comme après un coup de baguette magique, puisque le procédé même du polar empêche de découvrir la solution.

Le lecteur est poussé volontairement dans une série de fausses pistes, parfois même le détective garde pour lui les informations indispensables pour résoudre l’enquête. Le lecteur devient à son tour l’enquêteur et éprouve le plaisir de la découverte, non sans de fréquentes déceptions. Enfin, une fois le mystère révélé, on éprouve une sensation de soulagement mais on reste souvent frustré par la banalité de la solution.

On peut supposer que cette narration schématique rassure le lecteur : le coupable, ce n’est pas lui. Cela lui permet de se sentir purifié pour un court instant. Vraisemblablement cet apaisement des angoisses est le secret de la fidélité des lecteurs de polars, ainsi que le mécanisme de l’éternel recommencement.

Dès sa naissance, roman policier est vite devenu insaisissable parce que multiforme et indéfinissable globalement. Il existe une infinité de sous-genres : énigme pure, suspense, étude de mœurs, noir, aventures, chronique sociale, politique-fiction, thriller. Certains romans peuvent même en intégrer plusieurs à la fois. On trouve aussi des romans policiers qui se mélangent à d’autres genres comme la science-fiction où l’histoire.

Cependant trois types différents se distinguent assez nettement : le roman policier à énigme, le roman à suspense et le roman noir.

Comme toute classification, celle-ci peut être considérée comme tout à fait artificielle et certains contestent cette typologie. Ils affirment que le roman policier fait tout simplement parti de la littérature et qu’il n’y a pas vraiment de raisons de le considérer comme un genre à part. Effectivement, une grande partie des romans policiers se trouve à la limite de tous les genres et contient souvent un mélange des divers éléments propres à chacun.

Toutefois il existe une différence entre le roman policier français et anglo-saxon. Généralement, le premier privilégie le point de vue du criminel alors que le second privilégie celui du détective.

Le seul genre que les critiques littéraires mettent volontiers à part est le roman noir. Cependant, les différences entre le roman à portée sociale, sociologique, philosophique voire politique sont pratiquement impossibles à établir.

C'est pourquoi, même si on peut distinguer certains traits caractéristiques pour chaque variété de roman policier, en pratique, la frontière reste souvent très floue.

Le roman policier à énigme

Selon A. Peyrnie « Dans le roman policier à énigme, on passe de l’énigme à la solution par le moyen d’une enquête ». C’est un type de roman à deux histoires, la première étant le crime et la seconde l’enquête. Ceci constitue une structure duale, un affrontement intellectuel.

En remontant le temps, il faut partir de l’enquête pour reconstruire le crime qui est un fait isolé et scandaleux.. Dans le roman à énigme, ce n’est pas le crime qui est intéressant mais la clarté de l’enquête. Les émotions n’ont pas beaucoup d’importance, l’angoisse est souvent absente car dans ce roman l’accent est mis sur le jeu intellectuel.

La fin du roman à énigme est la partie la plus délicate à écrire, car elle exige un certain nombre d’explications qui peuvent devenir compliquées, un peu lourdes et difficiles à lire.

La parole a une place plus importante que l’action. Le scénario est souvent restreint, on trouve plutôt les indices dans les dialogues qui tiennent un rôle essentiel. Le roman à énigme peut ressembler à une tragédie classique, avec ses affrontements par la parole et une réflexion toujours présente. Cependant le crime y est plus neutre, isolé et scandaleux que dans la tragédie classique.

Selon le point de vue idéologique l’ordre social n’est pas remis en question et, après l’enquête, se trouve pleinement rétabli. L’univers est clos et les héros appartiennent souvent à une couche sociale aisée. Le criminel est souvent un membre respectable de la société. C’est ne pas un gangster mais un membre de la société bourgeoise. Tout le monde ment et peut être coupable. Chacun possède souvent sa part de responsabilité dans le crime. L’analyse psychologique des personnages n’est pas toujours très approfondie.

Le détective est souvent un amateur un peu à l’écart du monde. C’est fréquemment un personnage égocentrique, mégalomane et socialement isolé. Il est cependant la plupart du temps secondé par un ami ou par un sous-fifre qui lui donne la répartie et lui sert de confident ; cela permet ainsi au lecteur de suivre les pensées du détective.

Le roman policier à énigme possède un charme rétro, mettant souvent en scène un univers déjà disparu. Il n’est pas angoissant et permet de s’adonner à un jeu intellectuel, souvent pourvu de beaucoup d’humour.

Selon Marc Lits, « On pourrait ramener ce type de roman à deux notions de bases : « voir » et « dire ». Quelqu’un, le criminel, a tué sans être vu et ne veut pas le dire ; quelqu’un d’autre va reconstituer par la parole ce qu’il n’a pu voir. Lorsque le dire coïncidera avec le voir, l’énigme sera résolue. »

  • Roman à énigme  : Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles

Un long dimanche de fiançailles est à la fois un roman à énigme et l’histoire d’un grand amour. L’auteur tente de susciter la curiosité du lecteur pour mener avec lui une enquête qui dévoile une de face cachée de l’Histoire et dénonce les crimes de la première guerre mondiale. Le mystère consiste à déterminer ce qu’il est réellement arrivé à cinq soldats français, condamnés pour mutilation volontaire, et jetés en janvier 1917 devant une tranchée allemande dans le but de les faire tuer.

Mais il s’agit de la quête de Mathilde, une jeune femme dans un fauteuil roulant, dont la seule raison de vivre est de déterminer le sort de son fiancé, un des cinq soldats condamnés. L’auteur doute de l’objectivité de l’histoire « officielle » qui se prête facilement aux déformations du temps.

Sébastien Japrisot se révèle un grand conteur, utilisant le récit répétitif et créant une ambiance semblable à un chant dans une tragédie antique ou à une prière avec des éléments poétiques. La description de certaines scènes, avec ses rapprochements et ses éloignements qui donnent l’impression d’un mouvement de caméra, est proche de l’écriture d’un scénario et met le lecteur dans l’ambiance d’un film. Le rythme de la narration est soutenu et parfois difficile à suivre avec l’intervention de très nombreux personnages aux destins variés. L’intrigue est très complexe et l’auteur nous entraîne dans toute une série de fausses pistes. Le vocabulaire, adapté à chaque personnage, donne un large éventail de langage allant du langage cru des soldats à celui, élégant et raffiné, de Mathilde, en passant par le langage vulgaire d’une fille des rues. Le récit est aussi rendu dynamique grâce à une nombreuse correspondance.

L’image d’une guerre destructrice et qui n’est qu’ « une connerie morveuse » est soutenue par un ton dénonciateur, parfois agressif, et tournant à la dérision car « la dérision, en toute chose est l’ultime défi au malheur ». Mathilde, enfant – adulte, est décrite avec beaucoup de sympathie ; sa vie, malgré son handicap, est riche et consistante. Elle semble posséder au plus haut point un art de vivre. La notion de fil, qui apparaît tout au long de l’histoire, a une valeur symbolique. C’est le fil conducteur de la recherche de la vérité, mais également le fil fragile auquel tient la vie humaine.

Le roman à suspense

Selon Boileau - Narcejac c’est un dérivé du roman à énigme. Le roman à suspense est un roman à énigme auquel on rajouterait un travail sur la peur et sur la psychologie.

Selon Todorov, c’est une variante du roman noir auquel on rajouterait les éléments du roman à énigme.

Yves Ruteur considère que, dans le roman à suspense, le crime central est virtuel et en suspend, l’énigme est moins importante que l’angoisse.

Dans ce type de romans, les descriptions statiques sont souvent peu nombreuses, les sensations décrites souvent très fortes, l’angoisse et le frisson toujours présents. La création d’une tension chez le lecteur passe par le fait de faire durer la narration, par le retardement volontaire du dénouement. Le suspense est fondé sur une tension et un déchirement, et tout particulièrement sur le malaise du lecteur qui voit tout mais qui ne peut pas agir. Ceci provoque chez lui impatience et frisson ainsi que le désir que cela s’arrête.

La parole tient une place plus importante que l’action. Le scénario est souvent restreint, on trouve les indices plutôt dans les dialogues qui tiennent un rôle essentiel. Le style est beaucoup plus travaillé que dans le roman noir.

L’accent est mis sur la profondeur psychologique des personnages et leurs complexités. Les criminels ne sont pas parfaits. Les personnages sont victimes de leurs pulsions. Ces romans sont sensiblement proches de la psychanalyse.

Le motif du crime peut paraître rationnel, compréhensible et même excusable. Cependant le crime est toujours isolé et la crise qu’il provoque concerne un tout petit groupe et ne produit pas de grands changements dans la société.

La composition structurelle du roman policier est différente de celle du récit d’aventure. Dans le roman policier la narration est inversée : on rencontre d’abord le crime et ensuite on remonte dans le temps.

  • Roman à suspense : Un enfant pour un autre de Ruth Rendell

C’est un roman policier de psychologie criminelle où on suit et comprend les crimes commis. La description des personnages est très approfondie. Les crimes sont commis au fur et à mesure et le lecteur connaît les pensées et les motivations des criminels. La mise en scène est caractéristique du genre, avec un climat angoissant bien planté et une montée progressive de la tension.

Les sentiments décrits sont très forts, comme le rapport « haine – passion » de l’héroïne avec sa propre mère. L’auteur trace de fins portraits de plusieurs foyers aux configurations diverses et aborde le sujet de l’enfance maltraité en parlant de la « chaîne sans fin ».

La folie tient une grande place dans le roman et les questions qui sont posées concernent la frontière entre la normalité et la maladie. Le malade choisit, inconsciemment peut–être, de se réfugier dans un autre monde et l’auteur se demande quelle personnalité se cache derrière la psychose.

Ruth Rendell se penche également sur certains exigences de la créativité de l’écriture telles que : des conditions particulières, un certain degré de la solitude, une préparation de l’esprit, une atmosphère contemplative. L’auteur s’interroge : « Comment, dans la dévastation de son cœur, pouvait–elle espérer rendre jamais sur le papier l’émotion d’autrui ? ».

Le titre original, « L’Arbre de mains », est sans doute symbolique dans un livre qui se penche sur la société en montrant qu’aucun geste ne peut rester sans conséquences pour les autres.

Le roman noir

Avec le roman noir, le roman policier va se transformer et cesser d’être « un roman jeu », cesser d’être un roman à énigme. La civilisation industrielle et son urbanisation vont permettre la naissance du roman noir. Pendant la période d’évolution entre les deux guerres et la crise de la société, le roman noir dresse le portrait de la société urbaine et ajoute au roman policier une dimension sociale. Il se transformera en roman de la culpabilité et de la mauvaise conscience, avec le besoin de s’interroger sur l’histoire, la société et ses problèmes individuels et collectifs. C’est la violence du monde réel qui va pénétrer dans le roman, qui est « l’image d’un monde où Bien et le Mal ne sont plus très distincts et où les valeurs morales ont tendance à perdre leur importance" ».

Dans le roman noir selon Todorov «  il n’y pas d’histoire à deviner et il n’y pas de mystère » on peut se passer de l’enquête. Son univers est ouvert, contrairement au roman à énigme.

Les « méchants », voleurs ou assassins, sont les personnages principaux.

La figure marquante du roman noir, c’est le privé. C’est un personnage qui se déplace beaucoup, possède une moralité douteuse et des moyens de travail peu nobles. Il est capable de violence et le lecteur peut facilement s’identifier à lui grâce à sa dimension physique bien présente. Le privé « dur à cuire », descendant du « picaro», travaille souvent pour l’argent et non pour le plaisir intellectuel ou par motivation morale. Les risques qu’il prend sont majeurs car il peut perdre sa vie.

L’action du roman noir est abondante et les meurtres y sont très nombreux. Elle se situe souvent dans les milieux socioculturels défavorisés. Les dialogues ont une grande importance et les descriptions servent à créer une émotion. Les personnages possèdent une épaisseur psychologique, d’où l’intérêt porté au corps et aux sentiments. Les émotions sont parfois très fortes. L’écriture est rapide est efficace, le langage utilisé est le langage parlé, l’argot, les jeux des mots ou de la langue.

Le roman noir est « une possible utopie celle d’un individu bouleversant les hiérarchies et les rapports de forces ».

La vitesse de l’action, le langage utilisé et le type de société décrit font que c’est un genre de roman très souvent adapté au cinéma (L.A.Confidential de James Ellroy).

Roman noir à l’anglaise : John Harvey, Cœurs solitaires.

L’univers de John Harvey est noir. A travers les yeux de l’inspecteur Charlie Resnick, l’auteur montre toute la détresse d’une grande ville anglaise avec ses tensions, ses frustrations et ses crimes.

Le choix de l’inspecteur Resnick n’est pas innocent. Ce héros a une personnalité différente de celle du policier anglais traditionnel car, issu d’une famille d’émigrés polonais, il dispose d’une faculté de détachement par rapport aux habitudes anglaises et sa vision a plus de recul.

La vision de la ville qui est présentée est celle d’une ville « malade ». Les différentes communautés sont en contact permanent sans se connaître ni se comprendre. Elle est peuplée de chômeurs, de délinquants et de jeunes sans avenir. Les problèmes sociaux tels que femmes battues ou enfants violés sont fréquents. L’homme est fragilisé par cet environnement violent.

Mais John Harvey a un regard empreint de sympathie pour ces êtres qui tentent de survivre, malgré le chaos d’une ville où la frontière entre violence réelle et imaginaire s’est effacée et où la tristesse et la détresse sont toujours présentes. Malgré tout, tous ne cessent de rêver leur vie et sont capables de sentiments très profond de loyauté, de solidarité ainsi que d’amour.

Le livre est facile à lire avec des phrases simples, courtes, souvent coupées. Le récit est dynamique grâce aux nombreux dialogues. La langue parlée, l’argot et un vocabulaire parfois vulgaire nous rapprochent de la réalité. Le ton est posé et calme, la narration parfois détachée accentue le contraste avec le désordre de la ville.

Cependant ce récit sombre et tout en désillusion est empreint d’humour grâce notamment à des jeux de mots et à des remarques d’une ironie mordante.

  • Ed Mc Bain, 87° District ; Le Dément à lunettes

Le roman fait partie d’un cycle portant le nom du commissariat du 87° district. L’action se passe dans une grande ville, bruyante et imaginaire.

Le contraste entre la sobriété du langage et l’expression de sentiments forts comme la détresse ou la colère rajoute au roman une certaine profondeur. Les changements dans le style de narration sont fréquents : l’auteur s’adresse directement au lecteur, créant ainsi une sorte du dialogue avec ce dernier. C’est une énigme policière, un petit essai philosophique, avec quelques « souffles » de poésie.

Ce roman est plein de confiance dans la bonne foi des hommes de loi. L’équipe de policiers est solidaire et loyale. Leur métier est aussi leur vocation et ils l’exercent avec beaucoup d’engagement et de dévouement. Ils veillent sur la morale et la justice dans ce monde décrit comme hostile et où « les emmerdements accompagneraient toujours la vie ».

La mort, qu’ils côtoient régulièrement, n’est pas une simple banalité pour ces hommes. Ils n’acceptent pas ce malheureux hasard qui souvent la provoque. Sans compter le douloureux manque de droit à la dignité des personnes décédées.

Les mélanges raciaux et religieux de cette ville ne facilitent pas les échanges et la communication. L’existence d’une multitude de nations et de langages différents qui cohabitent accentue cette difficulté.

La compréhension entre les hommes est jugée superficielle et parfois impossible. Toute est faussé par des apparences trompeuses. Mais nul ne cherche à approfondir la connaissance d’autrui, chacun s’enferme dans son monde et dans ses préjugés. Tout est question de « formes », mot par lequel commence et finit le roman.

Ce roman est très touchant par sa tendresse, sa détresse et par la confiance que l’auteur garde malgré tout vis à vis de l’homme.

Le crime est éternel et fait partie de l’homme

Le roman policier prend naissance à un moment où le monde change et où assiste à un phénomène de crise du roman « traditionnel ».

Son histoire est donc une histoire double, intellectuelle et populaire. D’un côté, c’est une réponse à une demande sociale, de l’autre une réponse à une esthétique actuelle de l’histoire littéraire. Politiquement, il apparaît après les périodes de dictature ou dans les périodes de crises sociales. Certains ne voient dans le polar qu’une esthétique révolutionnaire de la littérature.

C’est un genre qui réussi à supprimer la frontière entre un lecteur « cultivé » et un lecteur « normal ». Il peut être lu, à différents degrés, par tout le monde. Il a conduit à une sorte de démocratisation de la littérature. Cette aspiration démocratique se traduit par le fait que le lecteur n’est plus un simple spectateur de ce qu’il lit, mais qu’il a le sentiment de participer à la narration et à la résolution de l’énigme.

Dès le début, le genre s’est révélé incontestablement indépendant. Il est franchement spécialisé, placé à part dans les librairies et les bibliothèques. Il possède son propre code, c’est un mélange entre le stéréotype et l’innovation. Toute lecture policière induit une lecture au second degré.

Il se focalise sur la vie, qu’elle soit privée, intime ou sécrète. Il rompt avec la traditionnelle séparation entre vie publique et vie privée. Le lecteur devient un fouineur indiscret, un voyeur qui s’immisce sans complexes dans la vie d’autrui.

« Somme toute, c’est un genre entier qui fait de l’indiscrétion et du commérage son principe narratif... »*   J. Dubois p.28

C’est un mélange subtil entre le réalisme et le romanesque. Le fait le plus banal peut, comme dans la vie de tous les jours, prendre une dimension extraordinaire. C’est une quête constante d’originalité, l’objet des innovations le plus audacieuses et les plus excentriques. Cela donne à chaque public « son » roman policier.

Le crime est éternel et fait partie de l’homme. Cela rend le genre inépuisable et apporte la possibilité de créer des séries, procure un climat d’attente et fidélise le lecteur.

Avec le temps apparaît une exigence de plus en plus forte concernant le langage, l’imaginaire et l’érudition du roman, nombreux étant ceux qui introduisent des éléments inédit et complexes.

« ...nous croyons pouvoir aller plus loin. Et, pour cela, revenir au fait que le roman novateur dans sa version la plus reconnue, a, au fil du temps, emprunté de plus en plus à la forme policière, fût-ce pour en détourner (...) les intentions et les fins. »*  J. Dubois p.83

  • Le Roman Policier Ou la Modernité,  Jacques Dubois : Armand Collin, 1996. Cet ouvrage vient d’être réédité le 30 juin 2005

 

Mary Telus