Place des trépassés
de Gérardo Lambertoni, Editions Atouts. 2003

par Nicolas Jacomond

La place des trépassés, contrairement à ce que son nom indique, n'est pas l'histoire d'une tranchée de Verdun ou une place de Paris pendant la commune ni encore une esplanade de Bagdad.
C'est la plazza principale de Marrakech. Un lieu chargé d'histoire. Par le passé, les Califes y faisaient juger et étriper les coupables à la vue de tous. La justice a ses secrets.
Mais cette agora respire toujours à plein poumon aujourd'hui. Certes les exécutions sont plus rares et se réalisent loin des regards indiscrets pourtant elle demeure un haut lieu de commerce.
Puisque les touristes la fréquentent pour s'encanailler et se convaincre qu'ils ont côtoyé des autochtones. Alors forcement, elle est devenue l'œil du cyclone de la misère attirant toute les petites frappes locales et les trafiquants juvéniles qui vinrent y faire leur premières armes. Quand le pauvre du tiers monde suit le touriste comme le goéland suit le chalut, les politiques du FMI montrent leur vrai visage d'exploiteur international.
Les vrais massacres se signant dorénavant autour d'une table de la banque mondiale condamnant les gamins du soleil à la rapine ou à l'exil.
C'est le cas de Younès qui ressent la place frapper dans son bide. Elle exerce sur lui une attraction charnelle et exclusive. Comme si les torrents de sang qui coulèrent sur ses dalles lui avaient donné vie.
Mais il entend un autre chant des sirènes tout aussi tentateur, celui de
la forteresse Europe ! Et surtout celle de la France pays des libertés
et…du football ! Car l'élément perturbateur tombe comme un couperet d'espoir. Younès est un joueur très doué. Un génie qui ne s'ignore plus. Alors Lambertoni, après nous avoir plongé dans les abîmes berbères du dénuement de ces enfants désœuvrés, suit son héros caméra à l'épaule à travers sa déportation volontaire. Le jeune prodige du ballon rond pour venir se vendre aux marchands de chair humaine français doit emprunter le chemin de croix des clandestins.
Une fois dans le club de Montpellier les splendeurs et les misères seront bien au rendez vous de ses attentes.
Beau comme une prison en feu, poignant comme un sourire d'enfant et pimenté comme le Maroc, ce livre - épopée nous transporte par une cavalcade dans l'arrière cours des destinations de rêves.
Ambiance noire aux dents blanches où la matière grise vous sera indispensable pour analyser les bleus à l'âme et les rires jaunes de la place rouge.
Un livre nécessaire.


 

Nicolas Jacomond