Quelques réflexions sur la clarté du discours


par Claude Thomas


Je ne veux pas passer pour le grincheux de service, surtout que je trouve ce qui suit plutôt amusant, mais j'aimerais poser une question: les parleurs et les écriveurs réfléchissent-ils encore au sens des mots?

En suivant d'une oreille même distraite les conversations, les débats, ou les interviews, il est possible de cueillir avec une régularité déconcertante une grande quantité de " il est clair que ", " il est évident que ", " il est un fait certain que ", et autres formules du même tonneau (dont l'incontournable " il est un fait certain que cette évidence est très claire ").

Or, le plus souvent, ces expressions sont utilisées pour souligner ce qui n'est finalement qu'une impression, une vague intuition ou dans le meilleur des cas une idée personnelle défendue contre d'autres idées tout aussi défendables. Tic de langage? Besoin de convaincre? Besoin de rassurer et surtout de se rassurer?

Jadis, les conversations étaient ponctuées de " heu " qui en disaient long sur l'ignorance ou l'impuissance des parleurs. Aujourd'hui, il s'agit d'être sûr de soi, percutant et efficace, peu importe LA vérité. Bref, il est clair et bien évident que ces formules devraient être entendues dans la plupart des cas comme " en réalité je n'en suis pas sûr mais je ne peux tout de même pas l'avouer en public ".

Lorsqu'une évidence n'est pas capable de s'afficher sans être soulignée, c'est qu'elle n'est pas si flagrante. Aussi peut-on voir une intention cachée derrière cette nouvelle habitude: l'entretien de l'emprise manipulatoire des leaders sur les masses (... il est clair qu'il n'est pas nécessaire d'être paranoïaque pour goûter le sel des discours politiques ainsi ponctués).

Autre débordement d'enthousiasme, l'inénarrable " excessivement "! A force de tirer sur les superlatifs, il faut bien qu'à la fin ils se brisent. Pourrait-on expliquer au convive qui déclare avoir " excessivement " apprécié un repas, qu'en réalité il déclare l'avoir " trop " apprécié, c'est à dire au-delà du maximum de ses capacités gustatives. Autrement dit, au pied de la lettre ce qu'il décrit n'est autre qu'une indigestion! Un superlatif qui fait excessivement souffrir est mortifère, et a priori les morts se taisent, dont acte.

Et pour finir soyons " tolérant ". La tolérance est, entre autres choses, le respect de la liberté d'autrui. Mais user du verbe " tolérer " pour juger de ce qui est seulement différent de soi est un piège dialectique vecteur d'une réactivité sournoise. Ainsi, employer le terme " tolérance " vis-à-vis des étrangers (formule qui se veut altruiste, humaniste et propre sur elle), alors qu'il conviendrait simplement de parler de respect, de courtoisie, de compréhension mutuelle, de saine curiosité, ou même d'indifférence réciproque, souligne en réalité implicitement les limites que nous imposons à nos libertés respectives. Aussi, la " tolérance " qui dans l'esprit du discoureur relève du plus parfait humanisme, peut être perçue comme une abdication temporaire de ses droits et/ou des droits d'autrui, ce qui chez un peuple latino-réactif est une manière de bombe à retardement. Ne faudrait-il pas mieux troquer la tolérance contre l'acceptance, sauf lorsqu'il s'agit justement de relever des écarts?

Claude Thomas