Passages du visible à l’invisible

à propos de La longue route de sable 
de Pier-Paolo Pasolini
(1959, trad. fra. Arléa, Seuil, 1999

 par Pascal-Ludovic Saissi

Points de vue

sur l'écriture

"La nuit dans le Sud est la même depuis des siècles"

 

 

            L’été1959 voit une petite fourmi visionnaire parcourir la périphérie de la botte italienne. C’est ainsi qu’on pourrait résumer le périple pasolinien de la Longue route de sable.

 

            A bord de sa Fiat Millecento, le poète "traverse les villes comme s’il les déchirait, dévoilant leur vérité et la sienne" (Anne Bourguignon, traductrice). Il entreprend un voyage solitaire, le long des plages et des villes côtières léchées par la lumière de la Grande Bleue (avec un petit côté Beat Generation!), à la recherche d’un pays qui se dérobe plus on avance dans son mystère, à l’écoute des régions "dialectales" qui forgent l’âme secrète de la latinité.

 

            Comme souvent, ce récit d’errance nous en apprend autant sur l’auteur que sur les lieux traversés, notamment sur son "grand écart" "entre la passion (réactionnaire, sexuelle, dionysiaque) et l’idéologie (communiste, progressiste, intellectuelle, rationnelle)." [1]

 

            1959, année de transition. Pasolini vit depuis peu dans une relative aisance. Ses romans ont été bien accueillis par la critique ; il peut travailler dans le monde du cinéma, grâce à son ami Fellini, pour qui il co-écrit plusieurs scénarios. Dès 1955, il sort d’une crise psychique et d’une profonde misère matérielle. Les années 1955-60 représentent une phase de travail colossal qui annonce la période cinéma (les années 60 et 70, quand Pasolini dépasse la quarantaine). C’est à partir de cette période que Pasolini devient une figure majeure de littérature italienne contestataire. 

 

            Entre temps, son appétit s’est nourri de lectures et de réflexions sur la culture (à la fois populaire ou savante, sans séparation), mais surtout d’observations quotidiennes. Nul ne connaît mieux que lui les milieux populaires romains, les borgate, les jeunes délinquants des quartiers périphériques de la capitale ainsi que les paysans "aux diaectes primitifs" des régions enclavées (Frioul, Latium, Vénétie, Emilie-Romagne)... Dans un projet fou d’inspiration anthropologique, il voudrait retrouver les racines d’une civilisation archaïque sous (et dans) le traits de l’Italie contemporaine.

 

            Cette humanité "première" est surtout paysanne, mais elle s’érode au fil des siècles, quand la technique élaborée par la rationalisme bourgeois s’émancipe du sentiment religieux. On retrouvera ce thème dialectique dans Médée . A-travers son voyage, Pasolini confirme ses intuitions : deux civilisations, correspondant à deux périodes de l’histoire des sociétés humaines, se sont imbriquées. Par exemple, ces descriptions saisissantes de villes balnéaires de l’Adriatique :

 

"Comme toujours, il existe un modèle, une forme première, un archétype reproduit sous mille variantes tout en restant le même." (...)

La nuit à Francavilla - vue de loin - a tous les aspects des nuits balnéaires que nous connaissons : mais si l’on s’approche, si l’on approfondit, elle révèle ce double fond (...) Autour de cette estrade en plein air, les indigènes se serrent, debout, en groupes pittoresques, presque uniquement des garçons" (...) le dialecte est âpre rude (...) La séparation entre ces deux mondes est encore forte". [2]   

 

            Il faudrait commencer à lire ce récit de voyage par la fin, car Pasolini nous y livre ses principales clefs d’interprétation (mais la fin est partout, derrière chaque paysage révélé). Son univers mental est une quête perpétuelle des origines ; il se souvient d’un dialogue avec un jeune garçon au corps "d’une beauté coralline" :

 

"Ca, c’est le Burignolo !
Et d’où vient-il ?
Du début du monde" [3]

 

Il cherche "les senteurs survivantes d’une civilisation pour nous disparue mais extraordinairement présente pour ceux qui y vivent". Le poète descend ainsi, comme Rilke le préconisait, vers les espaces encore non-éclaircis, proches de l’enfance, qui font retour sous forme d’images :

 

"Désormais commencent les plages de mon enfance et de mon adolescence : ce ne seront plus des découvertes mais des confrontations". [4]

 

            Cette "descente aux profondeurs" dans l’avancée de la marche (pour paraphraser Glissant) est très proche de la quête spirituelle d’un Pétrarque, dont Pasolini se fait - peut-être insconsciemment - l’héritier.  

 

            Les derniers chapitres de la Longue Route sont consacrés à la Vénétie et aux pourtours du Frioul, région de naissance du poète-cinéaste.

            Pasolini constate une différence profonde entre ses souvenirs et la réalité qu’il découvre au fil des heures. Tout ne sera plus jamais comme avant. Les mutations du tourisme balnéaire traduisent des mutations plus profondes : les régions, pleines de surprises, de curiosités, d’apparitions, font place à un monde sans arête dont le seul intérêt réside dans la consommation. Le tout-loisir a chassé la totalité.

 

            Et Pasolini fait sans cesse le rapprochement avec d’autres évolutions, dans un style ouvertement comparatif : une civilisation faite de liens poétiques avec le monde est en train de disparaître ; la précision des mots, des sons et des signifiés désignant une chose s’érode avec la disparition des dialectes, qui revitalisaient la langue italienne. Pasolini évoque cette transformation profonde avec une certaine nostalgie : "ce qui se passait était toujours un signe, tout prenait un sens pur et profond". Il remarque enfin que les langues étrangères ou l’Italien, mal parlées par les petits commerçants, dégradent la richesse locale et débouchent sur un nivellement sans précédent de l’esprit du lieu.

 

            En suivant le poète dans son voyage, assiste à un cruel constat d’uniformisation du monde latin. La transition entre cultures locales et culture de masse est décrite avec une rigueur implacable. Quelques lieux semblent pourtant résister à cette pression, quelques plages au bout du monde, où Saint-Paul est peut-être un inconnu :

 

"Une plage perdue au-delà des terres bonifiées sans pont, des canaux et la lagune qu’on traversait au moyen de bacs très lents, personne alors ne la connaissait ; elle était restée cachée pendant  des siècles, monstre étrange et doux (...) tout était cristal et dentelle".

 

            L’emploi fréquent du passé pour décrire des espaces primitifs montre bien la mélancolie compulsive de Pasolini, mais éclaire aussi sa technique de battement ou de montage (il parlait souvent de "conflagration") passé/présent. Dès qu’un détail saillant apparaît, il se trouve mis en perspective dans une histoire plus longue, selon le principe de l’association analogique.

 

            Car le poète écrit en véritable peintre cultivé et annonce, par la stucture de son regard, son futur métier de cinéaste [5] . Sa réalité est constituée d’une série de points d’images (ou punctum) agencés comme un séquence de film, par association de fragments brefs (qu’on pourrait comparer à des plans courts). De plus, il sait changer d’échelle et retravailler les proportions d’une scène dans l’espace d’une simple phrase :    

 

"Ostie, juin : La Grande Fourmillière a bougé.

J’arrive à Ostie sous un orage bleu comme la mort. L’eau s’évapore entre les coups de tonnerre et les éclairs. Les vacanciers s’entassent dans les bars, sous les moindres abris, la queue entre les jambes. Les établissements balnéaires, vides, paraissent démesurés." [6]

 

            Tout comme Fernand Braudel (l’historien-peintre [7] ) dans sa fameuse thèse sur la Méditerranée, il peut voir "plus large" et sentir que l’Italie est constituée de deux versants, qu’on pourrait comparer aux deux faces d’une médaille : la côte ouest et la côte est.

            D’ailleurs, le récit - finalement très structuré pour une prise de notes sur le vif - est divisé en trois parties :

                        I. la côte Thyrénienne jusqu’à Naples

                        II. une traversée du miroir tout au sud de l’imaginaire qui sert de transition, et une forme de descente aux Enfers entre la Sicile criminelle et la Calabre désolée

                        III. la côte Adriatique, suivie d’une remontée vers les régions de l’enfance, partie ouverte par une phrase clef : "il me semble avoir rêvé tout ça".  

 

            Dans la majeure partie de ses textes, Pasolini oscille entre rigueur matérialiste et mysticisme poétique. Mais il penche plutôt vers le second choix, en puisant ses références dans le corpus de la grande poésie italienne d’inspiration chrétienne : Dante, Pétrarque, Léopardi... jusqu’à ses maîtres : Ungaretti et Montale.

            Il s’inscrit dans la culture nationale et accompagne la Création, au double sens de la production artistique de ses ancêtres et du monde créé. Même si la question de Dieu est évacuée, on sent Sa présence dans chaque description. En même temps, "l’eau forte" pasolinienne est comme la "description d’une description" déjà proposée par un artiste antérieur :

 

"Au bout de l’autoroute, à Castellammare, le Vésuve vous tombe dessus, atroce, informe spectre à contre-jour.

            Je parcours la côte que Boccace, il y a sept-cent ans, dans une de ses nouvelles, a désigné comme étant la plus belle. Elle l’est. Foudroyée de soleil, elle a traversé les siècles fidèle à elle-même, secrétant la beauté, comme si la beauté était une bave, un souffle, un rai de lumière." [8]

 

            Le caractère incongru des images participe d’un phénomène de mise à distance du monde. Comme Sandro Penna, Pasolini contemple la création et l’humanité depuis le tréfonds de son mutisme. Il s’exclut volontairement du réel pour mieux le saisir, dans l’écart libre de sa subjectivité. Le monde, par ce retrait, peut devenir une odeur ou un trait de salive sécrété par un escargot, détails qu’on retrouve souvent dans sa poésie.

 

            De plus, la distanciation fonctionne aussi comme une protection par l’ironie, derrière le bouclier du style. Il faut s’arrêter avec Pasolini au Grand Casino de San Remo pour se sentir dans un univers totalement étranger à son visiteur, et miraculeusement "transformé" en expérience anthropologique subjective :

 

"Une fois habitué à ce lieu où je me sens misérable, privé de fric, privé d’audace, je regarde autour de moi. Comme tous les cauchemars, celui d’être ici est en train de se transformer insensiblement en véritable plaisir. Si j’étais réellement Charlot, je jouerais et gagnerais des millions, sortant peut-être même avec cette jeune fille qui joue, là-bas..." [9]

 

            La Longue route de Sable pourrait se lire comme la confirmation de l’originalité de Pasolini, véritable auteur post-moderne qui est parvenu à réconcilier l’archaïque avec les exigences d’un style moderne et subjectif, et qui, au-delà de toutes les catégories, a réussi le tour de force d’écrire en cinéaste pour mieux filmer en poète. 



[1] H. Joubert-Laurencin, Pasolini, portrait du cinéaste en poète, Cahiers du Cinéma, 1995, p.24.

[2] La longue route, op. cit. p.73 et suiv. 

[3] op. cit. p. 90 : le Burignolo est un vent frioulan qui souffle jusqu’à Venise.

[4] op. cit. p.82.

[5] N’oublions pas qu’il co-réalise un grand nombre de scénarios cette même année 1959. Cf. Joubert-Laurencin (1995), pp.309 et suiv.

[6] La longue route, op. cit., p. 32.

[7] Comparaison abondamment utilisée par Jacques Revel à propos de Braudel dans de nombreux articles.

[8] op. cit. p.47.

[9] op. cit., p.11-12.