Singulière et Plurielle
Née en 1939, essayiste, nouvelliste, conteuse, dramaturge,
et surtout poète, Colette Nys-Mazure vit aujourd'hui dans
la région de Tournai, à quelques kilomètres
de la frontière française. Ses livres sont accueillis
avec autant d'intérêt du côté de la critique
que du côté des lecteurs et sa renommée s'étend
au-delà de sa Belgique natale : bon nombre de ses uvres
sont éditées en France et certaines ont été
traduites en langues étrangères. Plusieurs prix littéraires
lui ont été attribués, dont le prestigieux
Prix Max-Pol Fouchet en 1996.
Colette. . . un prénom déjà très évocateur.
En effet, comme son aînée, mais sans en être
l'émule, la Colette contemporaine pense le féminin
d'une manière originale et sait nous parler des intermittences
du moi. Mais Colette Nys-Mazure est bien sa propre personne dans
sa quête des valeurs qui donnent sens à la vie, dans
son approche poétique et sa pratique scripturale. Mieux encore,
dans sa vie même elle réussit le difficile et rare
équilibre entre plusieurs rôles qui jamais ne s'accomplissent
au détriment l'un de l'autre : écrivaine de grand
talent (auteure de plus de 30 ouvrages, de chroniques, de préfaces
et de contributions à des collectifs), mère de famille
(cinq enfants et, à ce jour, neuf petits-enfants), professeur
de lettres à temps plein (jusqu'à sa toute récente
retraite). Ajoutons à cela ses nombreux voyages à
travers l'Europe et l'Amérique du Nord où elle est
l'invitée de diverses universités et participe à
des colloques
Bref, un remarquable éventail d'activités,
polyvalence qui fait d'elle une femme extraordinairement "
singulière et plurielle ", comme le suggère le
titre d'un de ses recueils.
On se penchera ici exclusivement sur l'écrivaine, mais il
va sans dire que les différentes facettes de la vie de Colette
Nys-Mazure, et sa personnalité même, transparaissent
dans ses écrits. Les réflexions qui suivent en donneront
un aperçu.
L'écriture est une passerelle
" L'écriture est une passerelle "
Ces
paroles de Colette Nys-Mazure frappent juste, car dans tous ses
livres elle vise à communiquer, à établir une
sorte de correspondance avec ses lecteurs, ce qui aujourd'hui devient
une qualité trop rare chez les écrivains. Certes,
l'étincelle première jaillit d'abord chez le poète,
mais encore faut-il que cette étincelle attise chez l'Autre
une émotion latente et fasse de cet autre un poète
en puissance.
Pour Colette Nys-Mazure, écrire est une " intime nécessité
", et la poésie en particulier est sa " langue
maternelle " :
Pour dire l'essentiel, je recours à ce langage
elliptique et imagé qui fait appel non à la
raison raisonnante, mais à l'émotion et à
la sève des mots, à ce qui bouge en chacun de
nous sous la couche de la routine, la cuirasse de la prudence.
(Célébration du quotidien)
Elle-même, en tant qu'avide de lecture, a ressenti cet appel
de la " sève des mots", "mots issus d'ailleurs
" qui envahissent la liseuse par osmose, produisent "
une souterraine alchimie " et contribuent à faire d'elle
aussi une semeuse de paroles (Singulières et Plurielles,
" Liseuse "). Ailleurs, elle confie que ses vers disent
" les ferveurs, les terreurs; / cris et flammes. / La chanson
du petit matin / mais aussi la plainte des heures lentes "
(La Vie à foison). L'écriture est
donc à la fois " vivre " et " donner à
vivre ". C'est, selon son " Art poétique ",
" Tendre / à travers mots / une main / et traverser
la nuit sans mourir " (Id.).
Kaléidoscope
Haute Enfance (1990) rassemble cinquante textes en prose -mais
tout imprégnés de poésie. Le volume offre un
kaléidoscope de sujets, de conjonctures, de situations, et
par-dessus tout d'émotions ressenties par un être neuf,
aux réactions non encore émoussées, mais qui
déjà porte en lui le germe de sa vie adulte. Comme
les " grandes personnes ", il souffre, il aime, il connaît
la peur, la violence ou le mensonge, mais sait par ailleurs se montrer
confiant, doux ou sincère. En lui s'affirme déjà
la nature double de l'homme, vérité évidente
sans doute, mais souvent oubliée. C'est une des réussites
de cet ouvrage de nous rappeler que l'enfant n'appartient pas à
une " autre espèce ", et qu'il faut savoir "
se mettre à sa place ". Ajoutons qu'aucun épouvantail
moralisateur ne s'agite dans ce recueil, car il ne vise nullement
à nous enseigner quoi que ce soit (ce qui ne nous empêche
pas cependant d'apprendre -ou plutôt de découvrir en
nous - bien des choses).
Nous suivons le jeune garçon au travers de ses journées,
au travers des saisons ; chez lui, à l'école, en vacances
; entouré de sa famille ou parmi des étrangers ; tour
à tour joyeux, angoissé, aimant, révolté,
courageux, craintif, compatissant, cruel
la liste serait longue
qui décrirait ses états d'âme et d'esprit. Comme
on le constate, il ne s'agit pas d'un enfant idéalisé,
d'une effigie exemplaire, mais d'un être de chair dans sa
vérité sans apprêt, ni parfaitement bon, ni
foncièrement méchant, mais incliné vers l'une
ou l'autre tendance au gré des humeurs et des événements.
Il semble pourtant que certains de ses traits soient spécialement
mis en vedette ; d'abord le fait que ce garçon s'immerge
dans son environnement (naturel ou urbain), " piégé
aux mille rets de ses sens " : images, sons, odeurs, textures,
corrélation entre le perçu et le senti qui préside
à la configuration de son univers naissant.
En second lieu, ce qui ressort de ce polyptique, c'est l'individualisme,
la personnalité unique de l'enfant. Il aspire à l'isolement
dans son petit " jardin secret ", là où
il puisse se libérer de l'intrusion des autres (fussent-ils
des êtres chers), et s'épanouir dans l'indépendance
de son propre habitat spirituel. Les parents tiennent à l'occuper,
craignent qu'il ne s'ennuie
mais non, il réclame tout
simplement, comme nous tous, le " droit à son espace
privé ".
Enfin, autre trait mis en valeur à plusieurs reprises :
le goût de l'enfant pour le langage, attrait qui le mène
à l'amour des lettres et de la poésie. A partir d'une
curiosité pour les mots auxquels il est charnellement sensible
( " Il vibrait aux mots surgis des entrailles "
; " Il imaginait les paroles comme des bulles crevant à
la surface d'un étang muet " ), se développe
la passion de la lecture, " vice impuni ", ce qui suscite
alors chez lui son propre élan créateur. Devenu inventeur
d'histoires, il " s'aventurait à livrer à
son jeune frère [. . .] des fragments de ce texte continu
tissé en lui ".
Si l'on considère l'ensemble, on y détecte une sorte
d'ordonnancement par rubriques, non pas classement rigide ou systématique,
mais séquences distinctes parfois parsemées d'échos
qui reprennent des motifs précédents ou les envisagent
dans une perspective neuve. On ne peut énumérer ici
toutes ces catégories ; qu'il suffise de signaler une suite
portant sur les rencontres avec les quatre éléments
primordiaux : feu, eau / terre, air ; une autre sur les situations
stressantes : maladie, peur, colère, inquiétude ;
une série sur le monde du dedans ou sur des sujets touchant
à la vie spirituelle, tels que la mort, le mal, la foi, etc.
Selon une autre optique, le va-et-vient d'un même thème
ménage un contraste entre ses deux versants opposés
: victime / bourreau ; besoin d'une présence /désir
de solitude ; impatience / patience, etc.
Chaque page réserve au lecteur l'enchantement d'une image,
d'un verbe inattendu, d'un seul mot droit surgi de l'univers mystérieux
du rêve et de la poésie. Comment oublier le jeune garçon
se reposant sous le cerisier dont " les yeux rouges le narguent
sous leurs loups de feuilles " ? Ou bien cette poignante
conclusion à l'évocation d'une joyeuse baignade matinale
dans la mer : " Le sel lui en resterait sur les lèvres
jusqu'à son lit de mort " ? Les titres eux-mêmes
de chaque tableautin témoignent d'un art subtil, se faisant
parfois parodiques ( " Huis clos ", " Les mots à
la bouche " ), parfois allusifs ( " Sur l'arbre perché
" , " Aux marches du palais ", " Il était
une fois "), tantôt appariés ( " Une peur
bleue " / " Une colère noire "), tantôt
innovateurs en transmuant le sens des termes ( " Le porte-voix
", " De mille feux ", " Hors de soi ",
etc.).
L'enfance est un sujet qui a tenté bien des poètes,
mais que Colette Nys-Mazure a su renouveler, offrant un réel
bonheur de lecture dans des tableaux saisis avec la syntaxe du cur.
Elle nous touche d'autant plus intimement que ses textes réalisent
la difficile alliance d'un contact sensible avec l'immédiat
(leur " transparence ") et d'une écriture hautement
individuelle s'écartant des sentiers battus.
En 1999, Colette Nys-Mazure a publié Enfance portative,
autre recueil sur le même sujet mais différent de ton.
En vers libres, la majorité des textes sont à la première
personne : c'est l'enfant qui parle, fille ou garçon. Ou
bien faudrait-il dire que c'est l'enfance elle-même qui a
voix au chapitre ? Le plus souvent ce sont des scènes prises
sur le vif, des " instantanés " (c'est là
le titre d'un des poèmes). Parfois cependant, c'est un observateur
qui prend la parole, très probablement la Maman, surtout
visible en fin de volume, dans cet adieu à une enfance qui
se montre authentiquement " portative " :
L'heure venue,
.......................d'un haussement
d'épaule,
.............. ...................tu
balanceras ton sac de jours.
L'uvre entière de Colette Nys-Mazure porte l'empreinte
d'une enfance : période précieuse, éphémère
et pourtant jamais perdue. Une enfance qui, dans son propre cas,
fut marquée, alors qu'elle n'avait que sept ans, par des
circonstances tragiques : la mort prématurée à
trois mois d'intervalle de ses père et mère. Dans
sa Célébration du quotidien, Colette
narre ces événements qui ont littéralement
rompu le " quotidien ", et dont les répercussions
ont " déclenché l'écriture, mais aussi
un chemin personnel à travers la vie ".
La porte à pousser sur le for intérieur
En 1996, le prix Max-Pol Fouchet récompense la parution d'un
recueil-phare dans l'uvre de Colette Nys-Mazure : Le
For intérieur. Le volume, préfacé par
Daniel Gélin, se subdivise en quatre segments rassemblant
des poèmes en vers ou en prose, et se clôt par un texte
indépendant dont la chute résume le thème sous-jacent
: " La mort n'aura pas eu le dernier mot ", reflétant
ainsi une attitude caractéristique de l'auteure chez qui
l'élan vital ne se laisse jamais abattre. (Ce poème
final sera plus tard inséré dans Célébration
du quotidien où il devient plus signifiant encore
dans le contexte).
En annexe, une lettre de Colette Nys-Mazure au fondateur du Prix
est particulièrement éclairante. Elle y évoque
encore le traumatisme de sa tendre enfance :
" Tout ce que je fais porte la marque de cette blessure
irréparable mais peut-être féconde".
Elle parle des sources de l'élan poétique, et à
ce propos confie certains aspects du processus de création,
thème qu'elle a abordé dans tant de poèmes
et abordera encore plus tard, entre autres dans ce passage de Trois
suites sans gravité où l'on retrouve le dualisme
(le dilemme ?) être femme / écrire :
Iras-tu vers la feuille innocente
l'espace clair sur la table
..........--la porte à pousser
sur le for intérieur -
ou glisseras-tu
.......................vers les
tâches minuscules
Toujours dans cette lettre l'auteure, retraçant la genèse
du livre, fait allusion à une récente hospitalisation
: alors, dit-elle, " me sont revenues en vagues tant d'autres
chambres qui furent de noces ou de verdure, des aires de solitude
et de communion [. . .], tant d'autres lieux substantiels, que je
n'ai eu de cesse de les réhabiter par l'imagination, de leur
rendre consistance par des mots elliptiques et suggestifs ".
La première partie du recueil s'intitule précisément
" Quelques chambres de noces ", onze petits textes oniriques,
" passage de flamme d'un être à l'autre ",
évocations sensuelles mais pudiques d'amours citadines, champêtres,
neigeuses, meunières, livresques, complices
Dans " Des aires et des ères de solitude ", la
poète se met à l'écoute de bien des solitudes
diversement éprouvées par l'enfant, l'adolescent,
le malade, l'habitant anonyme des cités ouvrières,
la femme, l'écrivain
En conclusion s'affirme cependant
" La souveraine " : " C'est une femme qui marche
à la rencontre du temps. L'allure hauturière, elle
glisse entre les récifs
".
Le troisième segment de l'ensemble, " Les météores
", contient trois assez longs poèmes : " Jardins
", reflets d'enfance et édens inventés ; "
Arbres ", prose incantatoire qui chante les affinités
entre le poète et l'arbre ; et " Peau de terre, peaux
du monde " qui est sans doute une des réflexions les
plus originales proposées sur le thème universel de
la mort, vers graves mais sans aucune trace de défaite ni
d'amertume. L'écrivaine y célèbre en contrepoint
la sauvage beauté et la puissante fécondité
de la Terre, " Mère en travail [. . .] / entre tes
flancs j'irai dormir ".
La section " Une lente approchée " se tourne tantôt
vers la tâche ardue mais exaltante de l'écrivain, tantôt
vers la vie, lutte de chaque instant, besoin d'appui, courage sans
cesse à renouveler ; tantôt encore vers l'enfant qui
doit " investir l'aire du jeu / et s'emparer du monde "
avant qu'un jour il s'affranchisse : " Laissez-nous donc
courir le monde / que vous nous contiez ".
A chaque page, le lecteur découvre, ou renoue avec une
écriture balisée par les images insolites, l'invention
langagière, le sens inné des sonorités et des
rythmes. Dans la lettre qui termine l'ouvrage, Colette Nys-Mazure
observe que " la poésie aime la litote ; elle respecte
la création du lecteur sans arracher l'auteur à la
pénombre intime dans laquelle fleurit son texte ", notation
des plus juste qui formule avec une éloquente concision ce
qui fait le prix de cette poésie : un talent unique à
réaliser l'heureux équilibre entre la part de mystère
indispensable au genre, et le don de communication affective avec
le lecteur.
Un Art de vivre
En 1997 paraît Célébration du quotidien.
Bien que cet ouvrage soit incontestablement uvre littéraire,
il suscite aussi l'intérêt d'un large public, comme
en attestent son énorme succès de librairie en Europe
et les traductions en langues étrangères qui ont suivi.
En effet, ce livre unit avec un rare bonheur la magie d'une écriture
lumineuse à des qualités d'ordre pratique : au plaisir
esthétique se greffe le réconfort d'une parole amie
qui propose un art de vivre. C'est bien ce double aspect qui nous
frappe lorsque, en exergue de son premier chapitre, Colette écrit
: " Ce n'est qu'une femme occupée à tailler
une large tranche de poésie dans le pain tout chaud des jours
".
L'art de vivre se résume dans le titre qui nous engage
à célébrer les petites choses de l'existence,
celles dont la soi-disant grande littérature ne parle guère
et qui sont si présentes qu'elles finissent par passer inaperçues
: "Nous négligeons les richesses de chaque instant,
celles qui sommeillent dans un objet, un paysage, ou les gestes
les plus élémentaires". D'ailleurs ces choses
sont-elles vraiment si " petites " ? Ou bien, comme le
déclare l'auteure, " Il n'y a peut-être pas
de petites choses, seulement des choses vécues petitement
".
Parfois classé arbitrairement comme " essai poétique
", ce livre ne se laisse pas enfermer dans un genre particulier,
car il offre plusieurs pistes de lecture. Rédigé en
prose, il est traversé d'un fort courant poétique
tandis que, disséminés çà et là,
des passages en vers, extraits d'autres uvres de l'auteure,
appuient et enrichissent le contexte.
Le recueil est subdivisé en quatorze chapitres dont chacun
débute par " Je vous écris
". En effet,
un premier itinéraire à suivre est celui des "
lettres " que la narratrice nous adresse à tous, selon
son état d'esprit, telle perspective, ou à partir
de tel lieu d'origine. Elle écrit " d'une cuisine ",
" d'un balcon ", " d'une solitude ", "
d'une vie de femme ", " à bord de la nuit ",
etc. Ses pensées visent particulièrement, mais non
pas exclusivement, les femmes : leurs expériences, les joies
et les peines qui leur sont familières et qu'elle partage
elle-même. Il ne s'agit pas ici de parti-pris féministe,
car les réflexions sur la vie, la mort, la foi, l'amour,
l'Autre et le Moi nous concernent tous, hommes et femmes, jeunes
et moins jeunes. Ceci dit, il est toutefois évident que l'auteure
revendique pour la femme une vie pleine qui soit bien à elle,
au sein de la famille et de la société : "
Elle rêve de partager. Tout. Et pas seulement les miettes
". Elle est résolue à assumer ses paradoxes
: " Ne plus tenter l'irréconciliable, mais laisser
cohabiter les deux extrêmes en veillant à l'équilibre
précaire, toujours à établir ".
Colette Nys-Mazure tresse aussi ses souvenirs d'enfance au fil
de sa propre vie d'épouse, de mère (et grand-mère),
d'enseignante et d'écrivaine dans sa Belgique natale. Orpheline
dès son jeune âge, elle confie le drame qui a laissé
une empreinte indélébile sur sa vie et sur son écriture.
Dans ce volume où domine la sérénité,
la mort est cependant très présente, entre autres
dans une série de brefs récits insérés
entre les chapitres, lorsque l'auteure retrace les dernières
semaines de son amie Elisabeth atteinte du cancer. Elle rappelle
une visite, une conversation, un événement - heureux
ou pénible - avec une discrétion qui rend ces évocations
d'autant plus poignantes. Toile de fond tragique en contrepoint
des " lettres ", ces passages renforcent l'importance
d'un quotidien à célébrer dans les plus humbles
de ses aspects, un quotidien qu'Elisabeth, même dans des circonstances
que d'aucuns jugeraient désespérées, sait apprécier
et célébrer à sa façon. (Un peu plus
tard, Colette Nys-Mazure publie la plaquette Issue des lisières,
dédiée à la mémoire de son amie chère,
alors disparue).
On le voit, Célébration du quotidien
tient à la fois du récit, de la méditation
et de l'autobiographie spirituelle. Parallèlement, c'est
aussi un long poème qui touche au plus profond de l'esprit
et du cur. Les poèmes en vers ou en prose qui émaillent
le texte donnent un aperçu de l'uvre globale de Colette
Nys-Mazure dans ce genre littéraire de prédilection
qu'elle considère comme sa " langue maternelle ".
Le succès remporté par ce premier best-seller a
déclenché une avalanche de courrier adressé
à l'auteure. Poursuivant le dialogue, celle-ci a repris la
plume : telle est l'origine de Secrète présence
(2001). Par sa composition, la place réservée à
la poésie et le ton sans contrainte, ce livre prolonge Célébration
,
mais s'étend à un plus large domaine. On y trouve
les méditations de Colette Nys-Mazure sur ce qu'elle observe
dans le monde et sa recherche de ce que nous pouvons offrir aux
autres " ni trop près, ni trop loin
[. . .]
proposer, sans imposer, ni réclamer de comptes
".
Elle conte, raconte
Oui, la Diseuse " conte, raconte. [. . .] A la parole
elle confie le surcroît de vie qui la presse et l'étoufferait
"
(Singulières et Plurielles). Les dix-neuf mini-nouvelles
rassemblées dans Contes d'espérance (1998), font écho
à la Célébration du quotidien
sortie un an auparavant. Le premier ouvrage proposait un art de
vivre, comment extraire du quotidien le plus ordinaire ce qui en
fait le prix, l'unique saveur. Les " contes " de ce nouveau
livre sont autant de petits miroirs qui reflètent les vies
de tous les jours, vies dépourvues d'événements
sensationnels, mais transfigurées grâce à la
finesse de perception et l'écriture d'une véritable
conteuse qui, ici encore, se révèle poète,
ce dont témoignent aussi les vers ou proses poétiques
en épigraphes de la plupart des textes.
Ces récits nous transportent dans un univers foisonnant
et varié : femmes, enfants, hommes, de tous âges et
en toutes circonstances, unis -ou désunis - par des rapports
de famille, d'amitié ou de hasard ; rapports aussi qui jettent
des ponts entre les générations, les races et les
conditions sociales.
Chaque histoire met en scène un personnage qui traverse
une période difficile (maladie, dépression, misère,
deuil, rupture, abandon, dépaysement, solitude
), mais
qui retrouve bientôt un nouvel élan, car il faut parfois
peu de chose pour raviver l'espoir, connaître l'apaisement
-et peut-être le bonheur. Et il se trouve presque toujours
un être qui comprend, écoute et sauve. Une autre constante
garantit l'unité du corpus : chaque épisode se déroule
pendant la période de Noël, sans que les textes en soient
traditionnels pour autant. Il n'y est nullement question de la Nativité
en tant que telle, mais le recueil est porteur du message d'espérance
qui s'y associe et qu'annonce le titre. Le thème de la naissance
domine, que ce soit celle d'un enfant ou, par métaphore,
la naissance - ou renaissance-à soi.
Certains contes, parmi les plus émouvants, ont une résonance
de fait vécu. Ainsi, dans " La bergère ",
se peut-il que l'auteure elle-même soit la " bonne Samaritaine
" qui vient au secours du jeune Albert ? Et dans " L'héritage
", n'est-ce pas Colette Nys-Mazure en personne, cette enseignante
qui se lève à l'aube afin de profiter de " deux
heures d'écriture pure ", et qui invite ses élèves
à une soirée de Noël très spéciale
? Ailleurs, il semble évident que, si personnages et situations
sont fictifs, ils s'appuient sur un substrat de réalité,
car ce ne sont jamais des cas exceptionnels et c'est d'ailleurs
pourquoi ils nous touchent d'autant plus. Le côté "
merveilleux " ou surréel n'est cependant pas exclu,
car il arrive qu'il surgisse dans notre quotidien. Où se
trouve la frontière entre le réel et l'imaginaire
? " L'enfant des fièvres " se laisse emporter auprès
de personnages magiques dans des contrées fabuleuses et "
s'enfuit " de la maladie sur un coursier caparaçonné
d'or
Et dans " On affiche Noël ", Adrien a-t-il
seulement rêvé les retrouvailles avec son ami africain
? Le cadeau reçu la veille est bien là, très
visible ; pourtant le lieu de leur rencontre a disparu, n'existe
pas
Çà et là, à travers le livre, sont
semés des indices saisonniers, lumières brillantes
dans la nuit, et surtout neige qui participe à la symbolique
de Noël et devient motif-clé dans les trois tableaux
qui composent " Nées de la première neige ",
avant d'investir l'image finale des " lentes plumes blanches
" dans " Les anges sont toujours au rendez-vous "
qui clôt le recueil.
Au lecteur de se promener à travers ce petit monde où
chacun reconnaîtra son semblable et découvrira (comme
le remarque judicieusement Claude Goure dans sa préface)
" l'art de prendre du bon côté la vie, les
autres et soi-même ".
Elle habite sa vie
Une petite phrase glanée au hasard dans celui de ses livres
que Colette Nys-Mazure consacre entièrement à la femme,
Singulières et Plurielles. Une petite phrase
mais beaucoup d'autres à travers toute l'uvre qu'il
faudrait épingler, tant elles frappent juste. Certes, et
malheureusement, toutes les femmes n'habitent pas leur vie,
et ce sont celles-là surtout qui découvriront chez
Colette Nys-Mazure des perspectives qui les aideront à s'épanouir
et, mieux encore, qui leur apprendront à habiter leur
vie, à renouveler leur regard plutôt que leurs
horizons.
Colette Nys-Mazure est femme dans la plus directe et impartiale
acception du terme. Si ses livres ne sont pas uniquement destinés
aux femmes, il est vrai cependant qu'ils seront très profondément
et différemment ressentis par elles. Tant de ses poèmes
déjà, révèlent les points de vue d'un
féminin vécu : sur le monde, sur l'enfance et sur
les étapes qui jalonnent la vie des femmes en particulier.
Mais Colette se penche aussi sur des questions neuves qui reflètent
les puissantes transformations de la société actuelle.
Son recueil Battements d'Elles, par exemple, saisit
le quotidien des cheminotes sur leurs lieux de travail et dans leur
vie personnelle. Cet ouvrage est le résultat d'un projet
SNCF-TEG-DRAG du Nord-Pas-de-Calais qui, après deux années
de rencontres et de préparatifs, s'est réalisé
à travers trois expressions artistiques : Battements
d'Elles (récits et poèmes de Colette Nys-Mazure)
; livret de photographies sur le sujet des cheminotes (par Laurence
Verrier) ; CD ( duo des Belles Lurettes).
A côté des ouvrages où se développe
surtout le " féminin ", il y en a de nombreux autres
où se révèlent l'artiste et la philosophe pour
qui cette féminité n'est qu'accessoire.
L'artiste d'abord : et non pas seulement artiste des mots dont elle
fait jaillir rythmes, sonorités, couleurs, affinités,
magie. D'autres formes artistiques font aussi vibrer ses cordes
sensibles, particulièrement les arts plastiques, surtout
la peinture. On découvre cela un peu partout dans ses livres
dont certains d'ailleurs y sont consacrés. Par exemple, dans
Champs mêlés (en collaboration avec
Françoise Lison-Leroy), elle se met à l'écoute
des uvres exposées au Musée de Tournai. Mais
c'est en poète qu'elle en parle, comme elle s'en explique
dans sa préface :
peindre, ne serait-ce pas possible, indirectement,
avec des
mots qui épouseraient formes et couleurs ? [ . . .] S'accorder
au mouvement et à l'émotion qui activent le regard
vigile.
Dans Célébration de la mère
(en collaboration avec l'historienne d'art Eliane Gondinet-Wallstein),
Colette rédige l'essai qui précède les superbes
reproductions commentées par sa collègue. Dans Célébration
de Noël, elle choisit comme illustrations des photographies
d'art provenant de divers pays ; Palettes conjugue
ses poèmes aux encres d'Alain Winance. Autre indice : le
soin apporté à la sélection des tableaux qui
figurent sur la couverture de certains de ses livres. Enfin, son
uvre globale est parsemée de passages révélateurs
à ce sujet, tel le second chapitre de Secrète
présence, inspiré par Etude (de Fantin-Latour)
qui " se révèle une fenêtre ouverte,
non seulement sur l'atelier du peintre et sa méditation liminaire,
mais sur la création et sa genèse ". Et cette
méditation créatrice, qu'elle s'applique au peintre,
au poète, ou même plus humblement à la ménagère,
" ouvre la plage sur des territoires intérieurs,
les étendues invisibles, vastes comme la mer, la ville, la
vie".
Sans aller jusqu'à vouloir faire de Colette Nys-Mazure
la " philosophe " qu'elle n'est pas, il reste que se dégage
de ses écrits un sens philosophique global. L'écrivaine
qui nous parle du Temps et de la destinée, qui n'ignore ni
les problèmes sociaux, ni l'inhumanité qui sévit
un peu partout, est aussi celle qui s'émerveille devant la
vie et affûte confiance et espoir :
On marche le plus souvent dans les ténèbres,
mais on y marche avec le souvenir de la lumière qu'on a
aperçue, de celle que l'on sait jaillissante à tout
instant. Souvent je marche dans le noir, mais je sais que la lumière
va revenir.
Ce passage est extrait d'un petit livre très éclairant
pour qui désire mieux connaître cette écrivaine
hors du commun : Les Ombres et les Jours, une interview (95 pages)
de Colette Nys-Mazure par Edmond Blättchen (voir bibliographie
ci-dessous). Un homme s'entretient avec elle : échange d'idées,
discussions des plus captivantes qui, s'il en était besoin,
montrent conclusivement que ce n'est pas seulement aux femmes que
s'adresse Colette Nys-Mazure.
Choix bibliographique
Poésie
La vie à foison *, suivi
de D'amour et de cendre. Valenciennes : Froissart,
1981.
(Premières parutions : 1975 et 1977, respectivement).
Haute enfance.* Amay (B) : L'Arbre
à Paroles, 1990.
Singulières et plurielles. Charlieu : La Bartavelle,
1992.
Arpents sauvages. Mortemart : Rougerie, 1993.
La criée d'aube . Amay (B) : L'Arbre à
Paroles, 1995. (contient Pénétrance
* , 1981 ; Petite fugue pour funambules,
1985 ; Haute Enfance, 1990)
La nuit résolue. Mortemart : Rougerie, 1993.
(En collaboration avec Françoise Lison-Leroy).
Trois suites sans gravité.*
Mortemart : Rougerie, 1999.
Le for intérieur.* Chaillé-sous-les-Ormeaux
: Le Dé Bleu, 1996.
Enfance portative. Avin (B) : Luce Wilquin, 1997.
Issue des lisières. Amay (B) : L'Arbre à
Paroles, 1998.
Champs mêlés. Avin (B): Luce Wilquin,
1998. (En collaboration avec Françoise Lison-Leroy).
Palettes. Noville-sur-Méhaigne (B) : L'Esperluète
Editions, 1999 (Dessins d'Alain Winance).
Nouvelles et Contes
Contes d'espérance. Paris : Desclée
De Brouwer, 1998.
Battements d'Elles. Paris : Desclée De Brouwer,
1999.
(Plusieurs autres textes publiés en revues, ouvrages collectifs,
anthologies, etc).
Essais et Proses diverses
Suzanne Lilar. Bruxelles : Labor, 1992.
Célébration du quotidien. Paris : Desclée
De Brouwer, 1997.
Les ombres et les jours. Bruxelles : Alice Editions,
1999 (Entretien avec Edmond Blättchen).
Célébration de la mère. Paris
: Albin-Michel, 2000 (En collaboration avec Eliane Gondinet-Wallstein).
Célébration de Noël. Paris : Desclée
De Brouwer, 2000.
Secrète présence. Paris : Desclée
De Brouwer, 2001.
Théâtre
Tous locataires. Charlieu : La Bartavelle, 1993
(En collaboration avec Françoise Lison-Leroy). Création
à la Maison de la Culture de Tournai, avril 1993.
* Ces ouvrages ont été récompensés
par des prix littéraires.
On pourra consulter le site Internet de Colette Nys-Mazure où
l'on trouvera des extraits de divers ouvrages, y compris quelques-uns
en traduction anglaise:
http://www.multimania.com/nysmazure
Renée Laurentine
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