Colette Nys-Mazure : Poésie et Art de vivre


par Renée Laurentine

SOMMAIRE

 


Singulière et Plurielle

Née en 1939, essayiste, nouvelliste, conteuse, dramaturge, et surtout poète, Colette Nys-Mazure vit aujourd'hui dans la région de Tournai, à quelques kilomètres de la frontière française. Ses livres sont accueillis avec autant d'intérêt du côté de la critique que du côté des lecteurs et sa renommée s'étend au-delà de sa Belgique natale : bon nombre de ses œuvres sont éditées en France et certaines ont été traduites en langues étrangères. Plusieurs prix littéraires lui ont été attribués, dont le prestigieux Prix Max-Pol Fouchet en 1996.

Colette. . . un prénom déjà très évocateur. En effet, comme son aînée, mais sans en être l'émule, la Colette contemporaine pense le féminin d'une manière originale et sait nous parler des intermittences du moi. Mais Colette Nys-Mazure est bien sa propre personne dans sa quête des valeurs qui donnent sens à la vie, dans son approche poétique et sa pratique scripturale. Mieux encore, dans sa vie même elle réussit le difficile et rare équilibre entre plusieurs rôles qui jamais ne s'accomplissent au détriment l'un de l'autre : écrivaine de grand talent (auteure de plus de 30 ouvrages, de chroniques, de préfaces et de contributions à des collectifs), mère de famille (cinq enfants et, à ce jour, neuf petits-enfants), professeur de lettres à temps plein (jusqu'à sa toute récente retraite). Ajoutons à cela ses nombreux voyages à travers l'Europe et l'Amérique du Nord où elle est l'invitée de diverses universités et participe à des colloques… Bref, un remarquable éventail d'activités, polyvalence qui fait d'elle une femme extraordinairement " singulière et plurielle ", comme le suggère le titre d'un de ses recueils.

On se penchera ici exclusivement sur l'écrivaine, mais il va sans dire que les différentes facettes de la vie de Colette Nys-Mazure, et sa personnalité même, transparaissent dans ses écrits. Les réflexions qui suivent en donneront un aperçu.

L'écriture est une passerelle

" L'écriture est une passerelle " … Ces paroles de Colette Nys-Mazure frappent juste, car dans tous ses livres elle vise à communiquer, à établir une sorte de correspondance avec ses lecteurs, ce qui aujourd'hui devient une qualité trop rare chez les écrivains. Certes, l'étincelle première jaillit d'abord chez le poète, mais encore faut-il que cette étincelle attise chez l'Autre une émotion latente et fasse de cet autre un poète en puissance.

Pour Colette Nys-Mazure, écrire est une " intime nécessité ", et la poésie en particulier est sa " langue maternelle " :

…Pour dire l'essentiel, je recours à ce langage elliptique et imagé qui fait appel non à la raison raisonnante, mais à l'émotion et à la sève des mots, à ce qui bouge en chacun de nous sous la couche de la routine, la cuirasse de la prudence. (Célébration du quotidien)

Elle-même, en tant qu'avide de lecture, a ressenti cet appel de la " sève des mots", "mots issus d'ailleurs " qui envahissent la liseuse par osmose, produisent " une souterraine alchimie " et contribuent à faire d'elle aussi une semeuse de paroles (Singulières et Plurielles, " Liseuse "). Ailleurs, elle confie que ses vers disent " les ferveurs, les terreurs; / cris et flammes. / La chanson du petit matin / mais aussi la plainte des heures lentes " (La Vie à foison). L'écriture est donc à la fois " vivre " et " donner à vivre ". C'est, selon son " Art poétique ", " Tendre / à travers mots / une main / et traverser la nuit sans mourir " (Id.).

Kaléidoscope

Haute Enfance (1990) rassemble cinquante textes en prose -mais tout imprégnés de poésie. Le volume offre un kaléidoscope de sujets, de conjonctures, de situations, et par-dessus tout d'émotions ressenties par un être neuf, aux réactions non encore émoussées, mais qui déjà porte en lui le germe de sa vie adulte. Comme les " grandes personnes ", il souffre, il aime, il connaît la peur, la violence ou le mensonge, mais sait par ailleurs se montrer confiant, doux ou sincère. En lui s'affirme déjà la nature double de l'homme, vérité évidente sans doute, mais souvent oubliée. C'est une des réussites de cet ouvrage de nous rappeler que l'enfant n'appartient pas à une " autre espèce ", et qu'il faut savoir " se mettre à sa place ". Ajoutons qu'aucun épouvantail moralisateur ne s'agite dans ce recueil, car il ne vise nullement à nous enseigner quoi que ce soit (ce qui ne nous empêche pas cependant d'apprendre -ou plutôt de découvrir en nous - bien des choses).

Nous suivons le jeune garçon au travers de ses journées, au travers des saisons ; chez lui, à l'école, en vacances ; entouré de sa famille ou parmi des étrangers ; tour à tour joyeux, angoissé, aimant, révolté, courageux, craintif, compatissant, cruel…la liste serait longue qui décrirait ses états d'âme et d'esprit. Comme on le constate, il ne s'agit pas d'un enfant idéalisé, d'une effigie exemplaire, mais d'un être de chair dans sa vérité sans apprêt, ni parfaitement bon, ni foncièrement méchant, mais incliné vers l'une ou l'autre tendance au gré des humeurs et des événements. Il semble pourtant que certains de ses traits soient spécialement mis en vedette ; d'abord le fait que ce garçon s'immerge dans son environnement (naturel ou urbain), " piégé aux mille rets de ses sens " : images, sons, odeurs, textures, corrélation entre le perçu et le senti qui préside à la configuration de son univers naissant.

En second lieu, ce qui ressort de ce polyptique, c'est l'individualisme, la personnalité unique de l'enfant. Il aspire à l'isolement dans son petit " jardin secret ", là où il puisse se libérer de l'intrusion des autres (fussent-ils des êtres chers), et s'épanouir dans l'indépendance de son propre habitat spirituel. Les parents tiennent à l'occuper, craignent qu'il ne s'ennuie … mais non, il réclame tout simplement, comme nous tous, le " droit à son espace privé ".

Enfin, autre trait mis en valeur à plusieurs reprises : le goût de l'enfant pour le langage, attrait qui le mène à l'amour des lettres et de la poésie. A partir d'une curiosité pour les mots auxquels il est charnellement sensible ( " Il vibrait aux mots surgis des entrailles " ; " Il imaginait les paroles comme des bulles crevant à la surface d'un étang muet " ), se développe la passion de la lecture, " vice impuni ", ce qui suscite alors chez lui son propre élan créateur. Devenu inventeur d'histoires, il " s'aventurait à livrer à son jeune frère [. . .] des fragments de ce texte continu tissé en lui ".

Si l'on considère l'ensemble, on y détecte une sorte d'ordonnancement par rubriques, non pas classement rigide ou systématique, mais séquences distinctes parfois parsemées d'échos qui reprennent des motifs précédents ou les envisagent dans une perspective neuve. On ne peut énumérer ici toutes ces catégories ; qu'il suffise de signaler une suite portant sur les rencontres avec les quatre éléments primordiaux : feu, eau / terre, air ; une autre sur les situations stressantes : maladie, peur, colère, inquiétude ; une série sur le monde du dedans ou sur des sujets touchant à la vie spirituelle, tels que la mort, le mal, la foi, etc. Selon une autre optique, le va-et-vient d'un même thème ménage un contraste entre ses deux versants opposés : victime / bourreau ; besoin d'une présence /désir de solitude ; impatience / patience, etc.

Chaque page réserve au lecteur l'enchantement d'une image, d'un verbe inattendu, d'un seul mot droit surgi de l'univers mystérieux du rêve et de la poésie. Comment oublier le jeune garçon se reposant sous le cerisier dont " les yeux rouges le narguent sous leurs loups de feuilles " ? Ou bien cette poignante conclusion à l'évocation d'une joyeuse baignade matinale dans la mer : " Le sel lui en resterait sur les lèvres jusqu'à son lit de mort " ? Les titres eux-mêmes de chaque tableautin témoignent d'un art subtil, se faisant parfois parodiques ( " Huis clos ", " Les mots à la bouche " ), parfois allusifs ( " Sur l'arbre perché " , " Aux marches du palais ", " Il était une fois "), tantôt appariés ( " Une peur bleue " / " Une colère noire "), tantôt innovateurs en transmuant le sens des termes ( " Le porte-voix ", " De mille feux ", " Hors de soi ", etc.).

L'enfance est un sujet qui a tenté bien des poètes, mais que Colette Nys-Mazure a su renouveler, offrant un réel bonheur de lecture dans des tableaux saisis avec la syntaxe du cœur. Elle nous touche d'autant plus intimement que ses textes réalisent la difficile alliance d'un contact sensible avec l'immédiat (leur " transparence ") et d'une écriture hautement individuelle s'écartant des sentiers battus.

En 1999, Colette Nys-Mazure a publié Enfance portative, autre recueil sur le même sujet mais différent de ton. En vers libres, la majorité des textes sont à la première personne : c'est l'enfant qui parle, fille ou garçon. Ou bien faudrait-il dire que c'est l'enfance elle-même qui a voix au chapitre ? Le plus souvent ce sont des scènes prises sur le vif, des " instantanés " (c'est là le titre d'un des poèmes). Parfois cependant, c'est un observateur qui prend la parole, très probablement la Maman, surtout visible en fin de volume, dans cet adieu à une enfance qui se montre authentiquement " portative " :

… L'heure venue,
.......................d'un haussement d'épaule,
.............. ...................tu balanceras ton sac de jours.

L'œuvre entière de Colette Nys-Mazure porte l'empreinte d'une enfance : période précieuse, éphémère et pourtant jamais perdue. Une enfance qui, dans son propre cas, fut marquée, alors qu'elle n'avait que sept ans, par des circonstances tragiques : la mort prématurée à trois mois d'intervalle de ses père et mère. Dans sa Célébration du quotidien, Colette narre ces événements qui ont littéralement rompu le " quotidien ", et dont les répercussions ont " déclenché l'écriture, mais aussi un chemin personnel à travers la vie ".

La porte à pousser sur le for intérieur

En 1996, le prix Max-Pol Fouchet récompense la parution d'un recueil-phare dans l'œuvre de Colette Nys-Mazure : Le For intérieur. Le volume, préfacé par Daniel Gélin, se subdivise en quatre segments rassemblant des poèmes en vers ou en prose, et se clôt par un texte indépendant dont la chute résume le thème sous-jacent : " La mort n'aura pas eu le dernier mot ", reflétant ainsi une attitude caractéristique de l'auteure chez qui l'élan vital ne se laisse jamais abattre. (Ce poème final sera plus tard inséré dans Célébration du quotidien où il devient plus signifiant encore dans le contexte).

En annexe, une lettre de Colette Nys-Mazure au fondateur du Prix est particulièrement éclairante. Elle y évoque encore le traumatisme de sa tendre enfance :
" Tout ce que je fais porte la marque de cette blessure irréparable mais peut-être féconde". Elle parle des sources de l'élan poétique, et à ce propos confie certains aspects du processus de création, thème qu'elle a abordé dans tant de poèmes et abordera encore plus tard, entre autres dans ce passage de Trois suites sans gravité où l'on retrouve le dualisme (le dilemme ?) être femme / écrire :

Iras-tu vers la feuille innocente
l'espace clair sur la table
..........--la porte à pousser sur le for intérieur -
ou glisseras-tu
.......................vers les tâches minuscules…

Toujours dans cette lettre l'auteure, retraçant la genèse du livre, fait allusion à une récente hospitalisation : alors, dit-elle, " me sont revenues en vagues tant d'autres chambres qui furent de noces ou de verdure, des aires de solitude et de communion [. . .], tant d'autres lieux substantiels, que je n'ai eu de cesse de les réhabiter par l'imagination, de leur rendre consistance par des mots elliptiques et suggestifs ". La première partie du recueil s'intitule précisément " Quelques chambres de noces ", onze petits textes oniriques, " passage de flamme d'un être à l'autre ", évocations sensuelles mais pudiques d'amours citadines, champêtres, neigeuses, meunières, livresques, complices…

Dans " Des aires et des ères de solitude ", la poète se met à l'écoute de bien des solitudes diversement éprouvées par l'enfant, l'adolescent, le malade, l'habitant anonyme des cités ouvrières, la femme, l'écrivain… En conclusion s'affirme cependant " La souveraine " : " C'est une femme qui marche à la rencontre du temps. L'allure hauturière, elle glisse entre les récifs… ".

Le troisième segment de l'ensemble, " Les météores ", contient trois assez longs poèmes : " Jardins ", reflets d'enfance et édens inventés ; " Arbres ", prose incantatoire qui chante les affinités entre le poète et l'arbre ; et " Peau de terre, peaux du monde " qui est sans doute une des réflexions les plus originales proposées sur le thème universel de la mort, vers graves mais sans aucune trace de défaite ni d'amertume. L'écrivaine y célèbre en contrepoint la sauvage beauté et la puissante fécondité de la Terre, " Mère en travail [. . .] / entre tes flancs j'irai dormir ".

La section " Une lente approchée " se tourne tantôt vers la tâche ardue mais exaltante de l'écrivain, tantôt vers la vie, lutte de chaque instant, besoin d'appui, courage sans cesse à renouveler ; tantôt encore vers l'enfant qui doit " investir l'aire du jeu / et s'emparer du monde " avant qu'un jour il s'affranchisse : " Laissez-nous donc courir le monde / que vous nous contiez ".

A chaque page, le lecteur découvre, ou renoue avec une écriture balisée par les images insolites, l'invention langagière, le sens inné des sonorités et des rythmes. Dans la lettre qui termine l'ouvrage, Colette Nys-Mazure observe que " la poésie aime la litote ; elle respecte la création du lecteur sans arracher l'auteur à la pénombre intime dans laquelle fleurit son texte ", notation des plus juste qui formule avec une éloquente concision ce qui fait le prix de cette poésie : un talent unique à réaliser l'heureux équilibre entre la part de mystère indispensable au genre, et le don de communication affective avec le lecteur.

Un Art de vivre

En 1997 paraît Célébration du quotidien. Bien que cet ouvrage soit incontestablement œuvre littéraire, il suscite aussi l'intérêt d'un large public, comme en attestent son énorme succès de librairie en Europe et les traductions en langues étrangères qui ont suivi. En effet, ce livre unit avec un rare bonheur la magie d'une écriture lumineuse à des qualités d'ordre pratique : au plaisir esthétique se greffe le réconfort d'une parole amie qui propose un art de vivre. C'est bien ce double aspect qui nous frappe lorsque, en exergue de son premier chapitre, Colette écrit : " Ce n'est qu'une femme occupée à tailler une large tranche de poésie dans le pain tout chaud des jours ".

L'art de vivre se résume dans le titre qui nous engage à célébrer les petites choses de l'existence, celles dont la soi-disant grande littérature ne parle guère et qui sont si présentes qu'elles finissent par passer inaperçues : "Nous négligeons les richesses de chaque instant, celles qui sommeillent dans un objet, un paysage, ou les gestes les plus élémentaires". D'ailleurs ces choses sont-elles vraiment si " petites " ? Ou bien, comme le déclare l'auteure, " Il n'y a peut-être pas de petites choses, seulement des choses vécues petitement ".

Parfois classé arbitrairement comme " essai poétique ", ce livre ne se laisse pas enfermer dans un genre particulier, car il offre plusieurs pistes de lecture. Rédigé en prose, il est traversé d'un fort courant poétique tandis que, disséminés çà et là, des passages en vers, extraits d'autres œuvres de l'auteure, appuient et enrichissent le contexte.

Le recueil est subdivisé en quatorze chapitres dont chacun débute par " Je vous écris… ". En effet, un premier itinéraire à suivre est celui des " lettres " que la narratrice nous adresse à tous, selon son état d'esprit, telle perspective, ou à partir de tel lieu d'origine. Elle écrit " d'une cuisine ", " d'un balcon ", " d'une solitude ", " d'une vie de femme ", " à bord de la nuit ", etc. Ses pensées visent particulièrement, mais non pas exclusivement, les femmes : leurs expériences, les joies et les peines qui leur sont familières et qu'elle partage elle-même. Il ne s'agit pas ici de parti-pris féministe, car les réflexions sur la vie, la mort, la foi, l'amour, l'Autre et le Moi nous concernent tous, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. Ceci dit, il est toutefois évident que l'auteure revendique pour la femme une vie pleine qui soit bien à elle, au sein de la famille et de la société : " Elle rêve de partager. Tout. Et pas seulement les miettes ". Elle est résolue à assumer ses paradoxes : " Ne plus tenter l'irréconciliable, mais laisser cohabiter les deux extrêmes en veillant à l'équilibre précaire, toujours à établir ".

Colette Nys-Mazure tresse aussi ses souvenirs d'enfance au fil de sa propre vie d'épouse, de mère (et grand-mère), d'enseignante et d'écrivaine dans sa Belgique natale. Orpheline dès son jeune âge, elle confie le drame qui a laissé une empreinte indélébile sur sa vie et sur son écriture.

Dans ce volume où domine la sérénité, la mort est cependant très présente, entre autres dans une série de brefs récits insérés entre les chapitres, lorsque l'auteure retrace les dernières semaines de son amie Elisabeth atteinte du cancer. Elle rappelle une visite, une conversation, un événement - heureux ou pénible - avec une discrétion qui rend ces évocations d'autant plus poignantes. Toile de fond tragique en contrepoint des " lettres ", ces passages renforcent l'importance d'un quotidien à célébrer dans les plus humbles de ses aspects, un quotidien qu'Elisabeth, même dans des circonstances que d'aucuns jugeraient désespérées, sait apprécier et célébrer à sa façon. (Un peu plus tard, Colette Nys-Mazure publie la plaquette Issue des lisières, dédiée à la mémoire de son amie chère, alors disparue).

On le voit, Célébration du quotidien tient à la fois du récit, de la méditation et de l'autobiographie spirituelle. Parallèlement, c'est aussi un long poème qui touche au plus profond de l'esprit et du cœur. Les poèmes en vers ou en prose qui émaillent le texte donnent un aperçu de l'œuvre globale de Colette Nys-Mazure dans ce genre littéraire de prédilection qu'elle considère comme sa " langue maternelle ".

Le succès remporté par ce premier best-seller a déclenché une avalanche de courrier adressé à l'auteure. Poursuivant le dialogue, celle-ci a repris la plume : telle est l'origine de Secrète présence (2001). Par sa composition, la place réservée à la poésie et le ton sans contrainte, ce livre prolonge Célébration…, mais s'étend à un plus large domaine. On y trouve les méditations de Colette Nys-Mazure sur ce qu'elle observe dans le monde et sa recherche de ce que nous pouvons offrir aux autres " ni trop près, ni trop loin… [. . .] proposer, sans imposer, ni réclamer de comptes…".

Elle conte, raconte…

Oui, la Diseuse " conte, raconte. [. . .] A la parole elle confie le surcroît de vie qui la presse et l'étoufferait…" (Singulières et Plurielles). Les dix-neuf mini-nouvelles rassemblées dans Contes d'espérance (1998), font écho à la Célébration du quotidien sortie un an auparavant. Le premier ouvrage proposait un art de vivre, comment extraire du quotidien le plus ordinaire ce qui en fait le prix, l'unique saveur. Les " contes " de ce nouveau livre sont autant de petits miroirs qui reflètent les vies de tous les jours, vies dépourvues d'événements sensationnels, mais transfigurées grâce à la finesse de perception et l'écriture d'une véritable conteuse qui, ici encore, se révèle poète, ce dont témoignent aussi les vers ou proses poétiques en épigraphes de la plupart des textes.

Ces récits nous transportent dans un univers foisonnant et varié : femmes, enfants, hommes, de tous âges et en toutes circonstances, unis -ou désunis - par des rapports de famille, d'amitié ou de hasard ; rapports aussi qui jettent des ponts entre les générations, les races et les conditions sociales.

Chaque histoire met en scène un personnage qui traverse une période difficile (maladie, dépression, misère, deuil, rupture, abandon, dépaysement, solitude…), mais qui retrouve bientôt un nouvel élan, car il faut parfois peu de chose pour raviver l'espoir, connaître l'apaisement -et peut-être le bonheur. Et il se trouve presque toujours un être qui comprend, écoute et sauve. Une autre constante garantit l'unité du corpus : chaque épisode se déroule pendant la période de Noël, sans que les textes en soient traditionnels pour autant. Il n'y est nullement question de la Nativité en tant que telle, mais le recueil est porteur du message d'espérance qui s'y associe et qu'annonce le titre. Le thème de la naissance domine, que ce soit celle d'un enfant ou, par métaphore, la naissance - ou renaissance-à soi.

Certains contes, parmi les plus émouvants, ont une résonance de fait vécu. Ainsi, dans " La bergère ", se peut-il que l'auteure elle-même soit la " bonne Samaritaine " qui vient au secours du jeune Albert ? Et dans " L'héritage ", n'est-ce pas Colette Nys-Mazure en personne, cette enseignante qui se lève à l'aube afin de profiter de " deux heures d'écriture pure ", et qui invite ses élèves à une soirée de Noël très spéciale ? Ailleurs, il semble évident que, si personnages et situations sont fictifs, ils s'appuient sur un substrat de réalité, car ce ne sont jamais des cas exceptionnels et c'est d'ailleurs pourquoi ils nous touchent d'autant plus. Le côté " merveilleux " ou surréel n'est cependant pas exclu, car il arrive qu'il surgisse dans notre quotidien. Où se trouve la frontière entre le réel et l'imaginaire ? " L'enfant des fièvres " se laisse emporter auprès de personnages magiques dans des contrées fabuleuses et " s'enfuit " de la maladie sur un coursier caparaçonné d'or… Et dans " On affiche Noël ", Adrien a-t-il seulement rêvé les retrouvailles avec son ami africain ? Le cadeau reçu la veille est bien là, très visible ; pourtant le lieu de leur rencontre a disparu, n'existe pas…

Çà et là, à travers le livre, sont semés des indices saisonniers, lumières brillantes dans la nuit, et surtout neige qui participe à la symbolique de Noël et devient motif-clé dans les trois tableaux qui composent " Nées de la première neige ", avant d'investir l'image finale des " lentes plumes blanches " dans " Les anges sont toujours au rendez-vous " qui clôt le recueil.

Au lecteur de se promener à travers ce petit monde où chacun reconnaîtra son semblable et découvrira (comme le remarque judicieusement Claude Goure dans sa préface) " l'art de prendre du bon côté la vie, les autres et soi-même ".

Elle habite sa vie

Une petite phrase glanée au hasard dans celui de ses livres que Colette Nys-Mazure consacre entièrement à la femme, Singulières et Plurielles. Une petite phrase… mais beaucoup d'autres à travers toute l'œuvre qu'il faudrait épingler, tant elles frappent juste. Certes, et malheureusement, toutes les femmes n'habitent pas leur vie, et ce sont celles-là surtout qui découvriront chez Colette Nys-Mazure des perspectives qui les aideront à s'épanouir et, mieux encore, qui leur apprendront à habiter leur vie, à renouveler leur regard plutôt que leurs horizons.

Colette Nys-Mazure est femme dans la plus directe et impartiale acception du terme. Si ses livres ne sont pas uniquement destinés aux femmes, il est vrai cependant qu'ils seront très profondément et différemment ressentis par elles. Tant de ses poèmes déjà, révèlent les points de vue d'un féminin vécu : sur le monde, sur l'enfance et sur les étapes qui jalonnent la vie des femmes en particulier. Mais Colette se penche aussi sur des questions neuves qui reflètent les puissantes transformations de la société actuelle. Son recueil Battements d'Elles, par exemple, saisit le quotidien des cheminotes sur leurs lieux de travail et dans leur vie personnelle. Cet ouvrage est le résultat d'un projet SNCF-TEG-DRAG du Nord-Pas-de-Calais qui, après deux années de rencontres et de préparatifs, s'est réalisé à travers trois expressions artistiques : Battements d'Elles (récits et poèmes de Colette Nys-Mazure) ; livret de photographies sur le sujet des cheminotes (par Laurence Verrier) ; CD ( duo des Belles Lurettes).

A côté des ouvrages où se développe surtout le " féminin ", il y en a de nombreux autres où se révèlent l'artiste et la philosophe pour qui cette féminité n'est qu'accessoire.
L'artiste d'abord : et non pas seulement artiste des mots dont elle fait jaillir rythmes, sonorités, couleurs, affinités, magie. D'autres formes artistiques font aussi vibrer ses cordes sensibles, particulièrement les arts plastiques, surtout la peinture. On découvre cela un peu partout dans ses livres dont certains d'ailleurs y sont consacrés. Par exemple, dans Champs mêlés (en collaboration avec Françoise Lison-Leroy), elle se met à l'écoute des œuvres exposées au Musée de Tournai. Mais c'est en poète qu'elle en parle, comme elle s'en explique dans sa préface :

…peindre, ne serait-ce pas possible, indirectement, avec des
mots qui épouseraient formes et couleurs ? [ . . .] S'accorder au mouvement et à l'émotion qui activent le regard vigile.

Dans Célébration de la mère (en collaboration avec l'historienne d'art Eliane Gondinet-Wallstein), Colette rédige l'essai qui précède les superbes reproductions commentées par sa collègue. Dans Célébration de Noël, elle choisit comme illustrations des photographies d'art provenant de divers pays ; Palettes conjugue ses poèmes aux encres d'Alain Winance. Autre indice : le soin apporté à la sélection des tableaux qui figurent sur la couverture de certains de ses livres. Enfin, son œuvre globale est parsemée de passages révélateurs à ce sujet, tel le second chapitre de Secrète présence, inspiré par Etude (de Fantin-Latour) qui " se révèle une fenêtre ouverte, non seulement sur l'atelier du peintre et sa méditation liminaire, mais sur la création et sa genèse ". Et cette méditation créatrice, qu'elle s'applique au peintre, au poète, ou même plus humblement à la ménagère, " ouvre la plage sur des territoires intérieurs, les étendues invisibles, vastes comme la mer, la ville, la vie".

Sans aller jusqu'à vouloir faire de Colette Nys-Mazure la " philosophe " qu'elle n'est pas, il reste que se dégage de ses écrits un sens philosophique global. L'écrivaine qui nous parle du Temps et de la destinée, qui n'ignore ni les problèmes sociaux, ni l'inhumanité qui sévit un peu partout, est aussi celle qui s'émerveille devant la vie et affûte confiance et espoir :

On marche le plus souvent dans les ténèbres, mais on y marche avec le souvenir de la lumière qu'on a aperçue, de celle que l'on sait jaillissante à tout instant. Souvent je marche dans le noir, mais je sais que la lumière va revenir.

Ce passage est extrait d'un petit livre très éclairant pour qui désire mieux connaître cette écrivaine hors du commun : Les Ombres et les Jours, une interview (95 pages) de Colette Nys-Mazure par Edmond Blättchen (voir bibliographie ci-dessous). Un homme s'entretient avec elle : échange d'idées, discussions des plus captivantes qui, s'il en était besoin, montrent conclusivement que ce n'est pas seulement aux femmes que s'adresse Colette Nys-Mazure.


Choix bibliographique

Poésie
La vie à foison *, suivi de D'amour et de cendre. Valenciennes : Froissart, 1981.
(Premières parutions : 1975 et 1977, respectivement).
Haute enfance.* Amay (B) : L'Arbre à Paroles, 1990.
Singulières et plurielles. Charlieu : La Bartavelle, 1992.
Arpents sauvages. Mortemart : Rougerie, 1993.
La criée d'aube . Amay (B) : L'Arbre à Paroles, 1995. (contient Pénétrance * , 1981 ; Petite fugue pour funambules, 1985 ; Haute Enfance, 1990)
La nuit résolue. Mortemart : Rougerie, 1993. (En collaboration avec Françoise Lison-Leroy).
Trois suites sans gravité.* Mortemart : Rougerie, 1999.
Le for intérieur.* Chaillé-sous-les-Ormeaux : Le Dé Bleu, 1996.
Enfance portative. Avin (B) : Luce Wilquin, 1997.
Issue des lisières. Amay (B) : L'Arbre à Paroles, 1998.
Champs mêlés. Avin (B): Luce Wilquin, 1998. (En collaboration avec Françoise Lison-Leroy).
Palettes. Noville-sur-Méhaigne (B) : L'Esperluète Editions, 1999 (Dessins d'Alain Winance).

Nouvelles et Contes

Contes d'espérance. Paris : Desclée De Brouwer, 1998.
Battements d'Elles. Paris : Desclée De Brouwer, 1999.

(Plusieurs autres textes publiés en revues, ouvrages collectifs, anthologies, etc).

Essais et Proses diverses

Suzanne Lilar. Bruxelles : Labor, 1992.
Célébration du quotidien. Paris : Desclée De Brouwer, 1997.
Les ombres et les jours. Bruxelles : Alice Editions, 1999 (Entretien avec Edmond Blättchen).
Célébration de la mère. Paris : Albin-Michel, 2000 (En collaboration avec Eliane Gondinet-Wallstein).
Célébration de Noël. Paris : Desclée De Brouwer, 2000.
Secrète présence. Paris : Desclée De Brouwer, 2001.

Théâtre

Tous locataires. Charlieu : La Bartavelle, 1993 (En collaboration avec Françoise Lison-Leroy). Création à la Maison de la Culture de Tournai, avril 1993.


* Ces ouvrages ont été récompensés par des prix littéraires.

On pourra consulter le site Internet de Colette Nys-Mazure où l'on trouvera des extraits de divers ouvrages, y compris quelques-uns en traduction anglaise:

http://www.multimania.com/nysmazure




   Renée Laurentine