Née au Caire en 1920, Andrée Chedid a ses racines ancestrales en
Egypte et au Liban, mais elle est installée en France depuis 1946. Pour y avoir vécu et
fait des études, elle connaît aussi intimement le Moyen Orient que la France et
l'Occident en général. Son uvre entière porte les marques de ce
multiculturalisme. Le français est sa langue maternelle et sa langue d'écriture. Son
tout premier livre cependant, était rédigé en anglais, le recueil poétique On the
Trails of my Fancy (Le Caire, 1943).
Aujourd'hui elle occupe une place de choix parmi les auteurs français
contemporains. Romancière, nouvelliste, dramaturge et surtout poète (" Je reviens
toujours à la poésie, comme si c'était une source essentielle "), ses nombreux
ouvrages en prose ou en vers lui ont valu d'importants prix littéraires, entre autres le
Goncourt de la nouvelle, le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, le prix Louise
Labé, le Prix Mallarmé
pour ne citer que ceux-ci.
Un récent article du Nouvel Observateur titre: " Les Chedid. Une
famille en or ", évoquant à la fois le grand talent de l'écrivaine, celui de son
fils Louis, auteur-compositeur-interprète de renom, et celui de son petit-fils Matthieu,
bien connu pour sa chanson " Je dis aime ". Or, c'est Andrée Chedid elle-même
qui a écrit les paroles de ce qui est plus qu'un " tube " à la mode, car il
est porteur d'un message émouvant et fort nécessaire dans le monde où nous vivons. Le
poème de la grand-mère mis en musique par le petit-fils, quel superbe exemple du "
pont " que l'écrivaine s'est de tout temps attachée à établir entre les
générations! Andrée Chedid est une femme bien de notre temps ; ses écrits restent
jeunes dans le plein sens du terme. " Avancer, reprendre joie, défier l'obstacle,
peut-être le vaincre, puis aller de nouveau: tels sont nos possibles ". Ainsi
s'exprime-t-elle dans une sorte d'art poétique qui est aussi art de vivre intitulé
" Terre et Poésie " dans le recueil Visage Premier (1972). Toujours active
aujourd'hui dans le monde des lettres, elle a publié récemment des poèmes réunis sous
le titre Territoires du souffle (1999) et un roman, Le Message (2000), tous deux aux
éditions Flammarion.
Lors d'une interview, Andrée Chedid a parlé de son uvre comme
de l'éternelle quête d'une humanité. En effet, elle poursuit une quête incessante, et
c'est dans le processus plutôt que dans l'aboutissement que s'accomplit et se renouvelle
la fraternité si bien mise en évidence dans un recueil de1976, Fraternité de la parole.
C'est là un titre éloquent qui résume le rôle du poète dont la Parole poursuit "
jusqu'au tréfonds/de la terre et des hommes/l'unité dérobée de leur nom ".
Dans les récits, ses personnages sont pour la plupart (mais non
exclusivement) des femmes. L'auteure n'en est pas pour autant " féministe "
dans le sens militant du terme, de même que son écriture ne peut être qualifiée de
" féminine ", terme trop souvent associé à une certaine mièvrerie de
convention. Identités sexuelles et actantes sociales, les héroïnes chedidiennes
s'inscrivent dans le mouvement solidaire du monde contemporain, tout comme d'autres femmes
se sont incarnées dans la réalité d'un autre temps. C'est ainsi que même les
personnages-femmes du Moyen Orient sont généralement celles qui savent faire "
craquer la carapace " des injustices, comme le dit si bien la poète dans " La
femme des longues patiences " (Fraternité de la parole). Dans le même ordre
d'idées, Andrée Chedid ne croit pas qu'il existe une écriture spécifiquement
féminine. " J'écris depuis longtemps et je ne pars pas de l'a priori que je suis
une femme ", affirme-t-elle dans une interview de 1982.
La quête d'Andrée Chedid, à la fois chant poétique et assertion
d'une identité, se manifeste dans certains grands courants thématiques qui traversent
son uvre globale et que j'appelle: Vision cosmique, Libération, Energie vitale et
Pouvoir de la Parole. Il va sans dire que ces subdivisions sont établies ici seulement
pour les besoins de l'analyse et ne signifient nullement que l'uvre se scinde en
autant d'aspects particuliers. Tous s'interpénètrent et coexistent dans chaque ouvrage,
qu'il s'agisse de poésie, de récits ou de théâtre.
Ce que j'appelle VISION COSMIQUE s'associe
étroitement à l'idée d'une FRATERNITÉ universelle qui
rassemble non seulement les êtres humains de tous les pays, mais tout ce qui existe.
Soudure aussi entre les générations et même entre les siècles : "L'ancêtre et le
futur " est une expression que l'on rencontre à plusieurs reprises dans les textes
de Chedid, et c'est aussi le sujet d'un poème. Dans les oxymores des titres
"Surs ennemies " ou Mon ennemi, mon frère, Andrée Chedid met en vedette
la solidarité des êtres qui doit prévaloir contre les différences trop souvent
imposées de l'extérieur.
La LIBÉRATION nous incite à secouer les
chaînes, à franchir les obstacles dont certains d'ailleurs, plus illusoires que réels,
sont des obstacles intérieurs. Cette libération permet à chaque être d'accomplir son
destin avec tout le potentiel qu'il possède en réserve. Dans ce contexte, Andrée Chedid
parle admirablement de la Femme qui lui inspire les images d'un " éveil ",
d'une nouvelle " naissance " particulièrement évocatrices dans tous ses
ouvrages. Le poème " La femme des longues patiences " et la nouvelle " La
longue patience " sont caractéristiques sous ce rapport.
L'ÉNERGIE VITALE, dans la thématique
chedidienne, s'associe à la " quête ", progression, parcours que les êtres se
construisent avec des moyens matériels et spirituels, avec leur corps, leur cur et
leur âme. Andrée Chedid est le chantre de la vie, mais elle sait aussi parler de la
mort, avec éloquence et sérénité. La mort est partie intégrante du cycle vital, un
dénouement qui accomplit " l'ultime échange " et par là rejoint l'idée d'une
fusion fraternelle avec l'univers.
Dans la poésie chedidienne, toujours une grande importance est
accordée au corps (animal ou végétal), car selon l'auteure la poésie " est élan
biologique ". Sang, entrailles, sève, graines, pulpe, chair, autant de termes que
l'on rencontre quasi à chaque page. Le visage surtout est évoqué dans les vers et les
titres, ce visage qui, pour l'auteure, est " vie, source, [
], à la racine du
sensible ". Visage aussi qui est à la fois chair et esprit, car c'est de lui
qu'émane la Parole.
L'énergie vitale inspire à l'auteure des images de mouvement,
d'action. Le titre du roman Lucy, la femme verticale, en est un exemple: la "
verticalité " littérale (car il s'agit de la célèbre " Lucy "
préhistorique découverte en Ethiopie) s'accompagne d'un sens second: " verticalité
" de la personne debout, active, la femme - ou l'homme - qui va de l'avant.
Ce ne sont pas seulement les êtres jeunes qui participent activement
à la quête. L'héroïne de La Cité fertile, Alifa; le protagoniste de L'Autre, Simm; Om
Hassan, la grand-mère du Sixième jour, sont tous des vieillards. Par contre, ce sont
parfois des enfants qui mènent l'action, tel Omar-Jo dans L'Enfant multiple. De nouveau:
idée d'une universalité qui englobe tous les âges de la vie.
Le POUVOIR DE LA PAROLE. " Parole " est un mot-clé
chez l'auteure. Il représente d'une part la parole créatrice du poète, et d'autre part
la communication avec l'autre, nouvelle allusion à une fraternité.
La Parole, c'est donc d'abord l'écriture poétique, l'amour des mots,
leur richesse et leur pouvoir. Chaque uvre se réfléchit en elle-même; il y a
réciprocité de création entre la trame du poème (ou du récit) et le discours
signifiant: " Je te cerne, Parole/Te veux proie et docile/Tu mûris bleue et libre/
Et m'invente à ton tour " (Contre-Chant). Dans le titre Territoire du souffle, le
" souffle " est comme la sacralisation de la Parole poétique. Le symbole de
l'eau comme libération et " renaissance " s'entend aussi comme flux de la
Parole qui est parfois représentée en fleuve ou en source. Amoureuse de la langue,
Andrée Chedid transfigure le vocabulaire de tous les jours en favorisant les verbes
d'action et les associations inhabituelles qui amplifient le sens. L'auteure explore le
processus de création en divers essais, tels "Chantier du poème " dans
Cavernes et Soleils, ou encore " Epreuves de l'écrit " dans Epreuves du vivant.
En outre, la Parole sert à communiquer. Le rapport avec " l'autre
" est un motif très présent dans cette uvre; il se reflète dans bien des
titres (voir, par exemple le dernier roman paru: Le Message). De nouveau, on perçoit le
lien entre cette notion de communication avec la fraternité universelle , lien bien mis
en évidence dans la finale d'un court texte qui décrit la " Démarche " du
poète: " Je dis/Pour être/Ensemble " (Contre-Chant). A ce propos, c'est avec
raison que l'on a pu faire allusion à la "transparence " de l'écriture
chedidienne. En effet, bien que de portée profondément philosophique, les textes ne
s'adressent pas à quelque " élite ". Certes, le fin lettré y verra d'autres
choses que le lecteur moyen, mais ce dernier ne se sentira jamais exclu et trouvera dans
ce foisonnement de récits et de vers, des situations familières, des pensées, des
désirs qu'ils reconnaîtra comme siens.
Il faut enfin souligner que ces grands courants philosophiques et
esthétiques qui traversent l'uvre s'accompagnent d'un réel plaisir de lecture. Les
romans et nouvelles d'Andrée Chedid éveillent l'intérêt, nous entraînent dans leurs
péripéties et nous font partager les joies et les souffrances de personnages fort divers
et qui, pourtant, sont nos semblables. En effet - et c'est là une qualité rare -
l'auteure réussit à nous faire ressentir les émotions de ses personnages, que ceux-ci
vivent en Egypte, au Liban, en France, ou, mieux encore, que le lieu puisse être
n'importe quel lieu sur terre. C'est ainsi que le dernier roman paru, Le Message, évoque
une situation " universelle " qui touche tous les êtres humains à une époque
où le drame surgit partout.
Sensible au tragique de l'existence, Andrée Chedid sait cependant
aussi jeter un regard amusé sur nos tribulations avec un sens inné de l'humour qui n'est
jamais corrosif, mais tendre et compatissant. Et cet humour se révèle aussi dans la
langue elle-même dont elle explore, en poète, toutes les ressources et tous les
prolongements. Andrée Chedid sait jouer avec les mots et les signes, en faire ressortir
les aspects ludiques et secrets. On citera en exemple la nouvelle " La vingt-sixième
lettre " qui raconte les mésaventures du Z, et le recueil Grammaire en fête où
elle aborde entre autres " La Tyrannie du Verbe ", " La Pavane de la
Virgule ", et " L'Article " qui " affiche sans vergogne " le
" sexe des
mots "!
A une époque où l'on déplore parfois la crise de la littérature ,
Andrée Chedid se distingue par un talent unique qui combine l'art de bien dire et celui
de toucher le lecteur en lui parlant de situations, d'émotions de tous les temps et de
tous les lieux. Par là, l'uvre d'Andrée Chedid peut être considérée "
classique " dans le plein sens du terme, car libre des modes et prétendues
innovations passagères, elle reste immunisée contre l'épreuve du Temps.
Sélection bibliographique
POESIE
Seul le visage. Paris: Guy Levis-Mano, 1960. *
Double-Pays. Paris: Guy Levis-Mano, 1965. *
Contre-Chant. Paris: Flammarion, 1968. *
Visage Premier. Paris: Flammarion, 1972. **
Fraternité de la Parole. Paris: Flammarion, 1976. **
Cavernes et Soleils. Paris: Flammarion, 1979. **
Epreuves du vivant. Paris: Flammarion, 1983. **
Grammaire en fête. Romillé: Folle Avoine, 1984.
Textes pour un poème (1949-1970). Paris: Flammarion, 1987.
Poèmes pour un texte (1970-1991). Paris: Flammarion, 1991.
Par-delà les mots. Paris: Flammarion, 1995.
Territoires du souffle. Paris: Flammarion, 1999.
* Ces recueils et six autres, aujourd'hui épuisés, sont réunis dans
Textes pour un poème.
** Ces recueils sont aujourd'hui rassemblés, avec d'autres textes,
dans Poèmes pour un texte.
ROMANS & RÉCITS
Le Sommeil délivré. Paris: Stock, 1952; Flammarion, 1976.
Jonathan. Paris: Seuil, 1955. Sous le titre Mon ennemi, mon frère. Bruxelles: Casterman,
1982.
Le Sixième Jour. Paris: Julliard, 1960. Flammarion, 1972.
Le Survivant. Paris: Julliard, 1963. Flammarion, 1983.
L'Autre. Paris: Flammarion, 1969.
La Cité fertile. Paris: Flammarion, 1972.
Néfertiti et le rêve d'Akhnaton. Paris: Flammarion, 1974.
Les Marches de sable. Paris: Flammarion, 1981.
La Maison sans racines. Paris: Flammarion, 1985.
L'Enfant multiple. Paris: Flammarion, 1989.
La Femme de Job. Paris: Maren Sell/Calmann-Levy, 1993.
Les Saisons de passage. Paris: Flammarion, 1996.
Lucy, la Femme verticale. Paris: Flammarion, 1998.
Le Message. Paris: Flammarion, 2000.
NOTE: la plupart de ces romans sont aussi disponibles en éditions de poche.
NOUVELLES
Les Corps et le temps, suivi de L'Étroite peau. Paris: Flammarion,
1978.
Mondes Miroirs Magie. Paris: Flammarion, 1988.
A la mort, à la vie. Paris: Flammarion, 1992.
THÉÂTRE
Théâtre I (Bérénice d'Egypte - Les Nombres - Le Montreur). Paris: Flammarion, 1981.
Théâtre II (Echec à la reine - Le Personnage). Paris: Flammarion,
1993.
Renée
Laurentine
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