Richard Millet, du mal vers l'innocence


par Gérard Paris


La voix des morts dont nous nous souvenons est une manière de silence, un silence qui ne serait silence qu'en temps qu'il supplierait le silence au plus inhumain d'une mutité - le silence trouvant ainsi un espace qui dépassât le for intérieur et n'eut d'autre limite que le mouvement Irrévocable et inouï de sa supplication.
LE SENTIMENT DE LA LANGUE


Depuis mille neuf cent quatre-vingt trois avec L'INVENTION DU CORPS DE SAINT-MARC, Richard Millet s'est installé parmi les vrais écrivains contemporains avec une oeuvre qui s'est diversifiée, publiant tantôt des essais comme ACCOMPAGNEMENT ou LE SENTIMENT DE LA LANGUE (Prix de l'essai de l'Académie Française en 1994), tantôt des nouvelles comme SEPT PASSIONS SINGULIÈRES ou UN BALCON À BEYROUTH, tantôt des récits comme L'ANGÉLUS ou L'INVENTION DU CORPS DE SAINT-MARC, tantôt encore des romans que certains pourraient hâtivement qualifier de régionaux - car situés dans le même espace du Limousin comme LA GLOIRE DES PYTHRE ou L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE.
Nous analyserons donc successivement dans l'oeuvre de Richard Millet le désir et la sensualité, le mal et l'innocence, les facettes du temps, la mort, et, pour clôturer, le style et la construction de ses romans.


La parole est le linge intime du désir.
Le désir se manifeste dans l'oeuvre de Millet sous deux formes bien distinctes : le désir sous forme d'attente et de pudeur (non abouti, dans l'expectative), le désir avec en corollaire la sensualité, la sexualité.

Dans LE CHANT DES ADOLESCENTES, Richard Millet a finement observé tous les aléas du désir, tous ces fils nés de l'attente et de la pudeur - comme une toile d'araignée - chez de jeunes adolescentes dont l'oeuvre de séduction s'effectue par de nombreux artifices (jeux de regard, de cheveux, frottements, bruissements, inflexions de la voix, gestuelle sacrée, etc.).
C'est un désir bloqué, suspendu, qui ne vise pas à son assouvissement mais plutôt à mesurer le pouvoir de séduction dont la ligne d'arrêt se situe au niveau du désenchantement : le désenchantement est une des conquêtes du désir.
Cette éternelle provocation des jeunes filles s'inscrit dans les normes de la pudeur et la virginité adolescente.
Mais ce désir est également l'expression d'une attente (donc d'une solitude) que l'on peut mettre en parallèle avec celle de l'écrivain : celui qui écrit est toujours seul, sans ami, à peu près comme l'être de désir recherche dans les plus doux liens la solitude, la terrible, la belle solitude. (L'AMOUR MENDIANT).
Enfin ce désir reflète la beauté interne des jeunes filles : elle hocha la tête ; et j'eus alors la vision intérieure de son corps d'une flûte d'ambre, d'un pur écrin nacré, d'une vallée de larmes. (LE CHANT DES ADOLESCENTES).
Mais en d'autres circonstances le désir ne reste pas qu'un apparat, qu'une grâce suspendue ; il se concrétise et se traduit par une sensualité, une sexualité débridée. Cet acte d'amour charnel (point d'orgue du désir) n'étant qu'un des palliatifs qu'ont trouvé les hommes (et les femmes) pour lutter contre cette désespérance, ce vide qui les ronge :  frissonnant du désir aussi bien que du froid et peut-être de cette légère angoisse qui s'empare du mâle sur le point de triompher et soudain conscient de la vanité de tout ça, en tout cas du vide dont il aura bientôt l'arrière-goût... (L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE).
Ce désir ancestral. encore plus profondément ancré dans la solitude des campagnes, face aux vents, au granit rose, à la déshérence, se noue au vif de l'être, ne le lâche plus au point d'en faire à la fois une obsession et un fantasme ; désir sexuel qui rapproche les êtres à la fois de la nature et des bêtes dans une terre aride qui ne livre ses plaisirs que parcimonieusement ; désir passion qui contribue d'une façon définitive à asseoir la suprématie des femmes, le désir qui fouaille et taraude les hommes les rendant captifs de leurs compagnes.
Nous voulions l'obscurité, la pauvreté, la fin et ce mal qui toute notre vie aurait été, il fallait s'y résigner, notre innocence à tous. (LA GLOIRE DES PYTHRE).

C'est surtout dans les deux derniers romans LA GLOIRE DES PYTHRE et L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE que nous retrouvons deux thèmes essentiels, le mal et l'innocence symbolisés par Aimée Granchamp, Jean Pythre et Lucie Piale ; le mal avec en corollaire la souffrance et la mort, l'innocence qui se marie volontiers avec la beauté et l'enfance.

Habilement, Richard Millet cerne les destins collectifs des mères et des filles qui prennent la tournure de mythes ou de légendes - qui n'en auront jamais fini d'expier leurs étreintes tout en gardant en elles cette virginité qui les nimbe . Entendant là dedans la grande plainte des mères et des filles, et aussi, peut-être, ce qui n'avait pu s'échapper de sa gorge lorsque sa mère était morte, oui, le chant de celles qui sont entrées dans leur nuit à la fois coupables et innocentes tombant plus bas que leur fosse future et néanmoins éternellement vierges et pures quoiqu'on leur ait labouré le ventre à satiété. (LA GLOIRE DES PYTHRE)
Cette innocence-celle de Lucie demeurée fillette, avec sa peau et sa poitrine d'une douceur satinée - qui garde les lumières de l'enfance et de l'émerveillement, nous la retrouverons mêlée au mal (donc aux fautes et par là même aux expiations) dans les personnages importants de LAMOUR DES TROIS SOEURS PIALE: certains comme le père Piale devant sa vie durant expier le fait d'avoir réchappé à la guerre, d'autres comme Amélie payant très dur (paralysée, suite à un terrible accident) de vouloir rivaliser avec les hommes.
Les personnages de Millet sont nés coupables, ils ne doivent que se résigner à payer la ou les fautes commises, à expier tout ce mal qu'ils ont en eux, sans espoir de rédemption ni de rachat ; ils doivent se plier à cette vie qui n'est que solitude, détresse ; les révoltes qu'ils fomentent contre leur vie ou leur destin n'étant qu'une faute supplémentaire : Car il avait fait sous lui, avec la même détresse, le même effroi devant l'abandon, la solitude, l'acquiescement à l'irrémédiable et à ce qui coule de tout corps, le sang, l'air, le chyle, les excréments, la vie. (LA GLOIRE DES PYTHRE).
C'est une certaine forme de fatalité que prône là Richard Millet, savoir accepter sans rechigner son destin.
Richard Millet est l'un des écrivains contemporains qui perçoit le mieux le temps, mesurant son épaisseur, son poids.
Un simple accident peut démonter nos mécanismes de pensées et ces notions de temps : Que quelque bloc se fût détaché du temps pour se mettre à peser doucement en elle et lui servir enfin de passé, et de passé heureux sinon d'enfance, du moins d'une jeunesse à quoi elle pût songer comme à une enfance. (L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE).
Parfois au contraire le temps est perçu comme une eau qui se vide, comme un gargouillis ou encore comme un chant d'amour silencieux, dernier recours contre la mort : - mais sans se rendre compte, Éric Barbatte, que c'était là une chute propre à faire choir aussi celui qui se crût maître du jeu, qu'il était d'ailleurs entré dans le mouvement d'une toute autre chute dont il apprendrait à écouter inlassablement le bruit qui était une sorte de chant d'amour silencieux, oui, la chute du temps... (L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE)
C'est un temps souverain qui maîtrise et réduit à néant les plus orgueilleux.
Parfois encore le temps est perçu comme un révélateur entre les êtres qui se servent de l'amour pour non pas espérer du temps mais dans l'espoir de réduire cette distance qui les mine : L'ultime songeait-elle sans doute, oui la dernière avant le lent crépuscule, les autres artifices car n'est-ce pas le petit Claude était déjà un espèce d'artifice, de la fausse monnaie, une façon d'espérer encore échapper non pas au temps mais à la distance que le temps établit entre les êtres et davantage entre les femmes et les hommes. (L'AMOUR DES TROIS SOEURS PIALE).
Mais la toute puissance du temps s'affirme toujours, ce temps qui efface, qui nous ramène à notre condition humaine, à la mort, à l'oubli : Puisqu'il n'y a pas de dignité du temps et que le temps n'est-ce pas est le contraire de la dignité - l'oeuvre de la mort, la destruction, l'oubli. (LAMOUR DES TROIS SOEURS PIALE).
Mais cette lutte des êtres contre le temps ne les ramène-t-elle pas toujours à cette maudissure, à ce mal qui les ronge de l'intérieur -, le temps ne sert-il pas en fait de miroir en les renvoyant à l'intérieur d'eux-mêmes car nous n'appelons, nous n'invoquons, n'attendons jamais que nous mêmes dont nous sommes séparés par le cri ou le murmure que nous émettons en nous approchant. (LE SENTIMENT DE LA LANGUE).
La mort, avec tout son cérémonial, reste l'un des thèmes privilégiés de Richard Millet : citons pour mémoire qu'elle sert de toile de fond dans L'INVENTION DU CORPS DE SAINT-MARC; ainsi la mort d'Aimée Grandchamp est-elle détaillée, le travail de l'agonie est ici minutieusement observé et décrit : la gestuelle plus difficile et plus rare. le souffle, véritable filet de survie, c'est la vie qui s'arc-boute contre l'agonie : c'était dit et redit dans la défaite du souffle, c'était un accompagnement triomphal et inutile tout comme ces mains qu'elle nouait et dénouait sur son ventre, le chant misérable du souffle qui commençait à se faire rare et qui âcre et brillant deviendrait bientôt râle... (LA GLOIRE DES PYTHRE).
Millet écrit de longues pages sur les morts, sur leur puanteur - évoquons là brièvement les beaux romans d'Hubert Juin et notamment CHAPERON ROUGE pour les similitudes dans l'évocation de la mort, dernier ressort de la mémoire face aux vivants, à leur indifférence : cette odeur qui les fait haïr souvent des vivants mais qui peut par contre leur servir d'auréole, de secrète beauté : Odeur enfin que Chat Blanc n'aurait pas été loin d'avoir aimé (même si aimer n'était pas le mot) comme si c'était là sa plus secrète beauté cela même qui nous ferait jour après jour penser à elle comme à une femme qui en faisait trop mais dont l'ultime et seule coquetterie vous forcerait au respect. (LA GLOIRE DES PYTHRE).
L'odeur se transforme là en un véritable suaire de beauté. Il faut alors aussi découvrir les morts emmagasinés sur des baraques en pilotis (comme des clapiers dressés vers le ciel), une sorte de chambre mortuaire en plein air, ce qui empêchera les vivants (par leur odeur) de les oublier.
La construction des romans de Millet reste tout à fait originale : dans LAMOUR DES TROIS SOEURS PIALE, le roman est éclaté en trois faisceaux, trois récits qui proviennent de trois personnes différentes : Yvonne Piale. la mère Mirgue, Sylvie la maîtresse qui ont toutes des rapports privilégiés, ambigus et différents avec le fils Mirgue ; les trois récits s'entrecroisent, s'entremêlent pour nous éclairer sur la vie (et la mort) des trois soeurs Piale.
Ces trois points de vue diversifiés font la part entre la vérité et le mensonge, entre la vérité et la légende -, récit toujours indirect, ce ne sont que paroles rapportées ou entendues (aurait pu dire Yvonne Piale à quoi songeait Amélie Piale).
Si la langue de Millet paraît un peu surannée, ce n'est là qu'illusion car en fait c'est une langue travaillée que nous offre l'écrivain (usage très poussé des subjonctifs, réintroduction des mots anciens ou du patois (gourle, brehaigne, capille, rechaulée" avec en alternance des phrases courtes et des phrases beaucoup plus longues avec anaphores, tirets et parenthèses ce qui donne rythme, souffle à la phrase et permet des enclaves dans celle-ci.
Mais laissons les derniers mots à l'écrivain : On peut écrire comme on prie, avec ferveur, sérénité ou désespérément vouant sa louange muette à l'éclat secret de la langue, non par effusion ou vertige mais en un pur élan. (LE SENTIMENT DE LA LANGUE).

Oeuvres de Richard Millet :


LE SENTIMENT DE LA LANGUE
1.I Il Champ Vallon (1986/1990)
1.II La Table Ronde (1993)
L'INVENTION DU CORPS DE SAINT-MARC
P.O.L. (1983)
ACCOMPAGNEMENT
P. O L. (199 1)
SEPT PASSIONS SINGULIÈRES
P.O.L.(1985)
LANGÉLUS
P.O.L. (1988)
LA GLOIRE DES PYTHRE
P.O.L. (1996)
LAMOUR DES TROIS SOEURS PIALE
P.O.L. (1997)