Wilfred Owen (1893-1918)
et Keith Barnes (1934-1969)

La guerre : une inspiration commune

 par Jacqueline Starer

Points de vue

sur l'écriture

 

Ce n’est évidemment pas fortuit si ces deux poètes anglais sont présentés ensemble. Tous deux tôt disparus, Owen à 25 ans, Barnes à 34 ans et tous deux grands admirateurs de Keats lui aussi mort à 25 ans. Les causes de ces disparitions précoces ne sont pas les mêmes mais sont pour chacun tout à fait contemporaines, chacun pour son temps, Keats, en 1821, à Rome, de tuberculose, mal dit ‘romantique’, Owen, en 1918, en France, fauché par une rafale de mitraillette,  en tentant de traverser, avec son peloton, le canal de la Sambre, une semaine exactement avant l’armistice, Barnes, en 1969, dans le grand Paris, emporté en trois semaines par une leucémie foudroyante.

 

Et le silence d’un poète tôt disparu est assourdissant pour peu que quelqu’un ait été touché par sa parole, ne se résigne pas à ce qu’elle soit tue à jamais et n’ait de cesse qu’elle puisse être entendue. Si nous pouvons lire Wilfred Owen aujourd’hui, c’est parce que Siegfried Sassoon, comme lui officier pendant la première guerre mondiale, venant du front et hospitalisé avec lui en 1917 dans un hôpital près d’Edimbourg, devenu son ami, lui aussi poète, lui aussi ayant fait de la guerre et de l’horreur de la guerre le sujet de son œuvre poétique, lui avait ouvert les portes du monde éditorial, en lui facilitant la publication de quatre de ses poèmes dans The Nation de son vivant puis en assurant la publication de son œuvre poétique en  1920 et en 1921.

 

Si Keith Barnes peut être lu, entendu aujourd’hui, c’est parce que, non contente de ce qui avait été publié de son vivant : plusieurs poèmes en Angleterre, aux Etats-Unis et en France, dans The Times Literary Supplement, The Observer, Time & Tide, Tribune, Ambit, New Republic, Mademoiselle, Les Lettres Nouvelles, et aussi son premier recueil de poèmes ‘Born to Flying Glass’ en 1967 à New York chez Harcourt, Brace & World, j’ai continué d’une part à traduire l’ensemble de son œuvre poétique, d’autre part tenté de restituer dans ‘K.B.’, que publia Maurice Nadeau en 1987 à Paris, sa ’figure’, sa vie, notre vie, le processus et l’évolution de son écriture, et enfin c’est parce que je m’obstine à le faire entendre et connaître.

 

Keith Barnes lisait et appréciait beaucoup Wifred Owen qui fut pour lui une de ses grandes sources d’inspiration. Sans doute parce que ce qu’il avait vécu pendant le Blitz à Londres en 1940, et, plus tard quand les V2 s’abattirent à nouveau sur Londres, lui permettaient de comprendre et de ressentir au plus près l’expérience et les sentiments d’Owen, dont les quatre mois de guerre ‘active’ et les cinq semaines au front ont façonné les poèmes les plus accomplis. Il aimait aussi son style simple et direct.

 

Mais aussi, lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que nombreux sont les points communs. Owen est né dans le Shropshire où Barnes fut évacué, comme de nombreux enfants londoniens, après le Blitz ; tous deux, alors qu’ils manifestaient dons et goût  pour la musique et les arts, tous les arts,  furent scolarisés dans des écoles techniques, leurs pères étant pour Owen cheminot et pour Barnes technicien du téléphone. La mère d’Owen peignait, Barnes aussi avec son grand-père, tous deux aimaient la vie, ni l’un ni l’autre n’imaginait de mort précoce…

 

Tous deux étaient totalement déterminés dans leur engagement dans la voie de la poésie et avaient choisi d’utiliser le langage de la vie de tous les jours pour exprimer ce qu’ils avaient à donner au monde. La matière de leur écriture, venue du cœur,  était l’expérience, elle était aussi et surtout la vérité tenue comme valeur première. Et tous deux auraient pu reprendre le premier vers de l’Endymion de Keats : ‘A thing of beauty is a joy for ever’ (‘Tout objet de beauté est une joie éternelle’ ; trad. A. Laffay). Owen avait terriblement souffert de la laideur pendant cette guerre de froid, de boue et de morts sacrifiés, certains gazés de surcroît. Barnes ne supportait pas celle de l’Angleterre des années d’après-guerre, de la reconstruction hâtive, des privations, de la tristesse encore vive, du sentiment de dépression.

 

Ainsi l’on retrouve chez chacun de ces poètes un réalisme acerbe, une ironie caustique et en même temps une sensualité qui n’eut pas le temps de s’épanouir pour Owen et qui, pour Barnes, fut la chair des poèmes de sa maturité. L’optimisme initial d’Owen se transforma à jamais dans l’amère réalité combats, des tueries successives, des morts dans et autour des tranchées. Il avait déjà perdu la foi, il ne la retrouva pas, se demandant comment il était possible d’être chrétien et de respecter l’injonction de pas tuer son prochain… Barnes, sur ce point, ne fut jamais que sarcastique. Les gens ‘normaux’ se transforment trop facilement en assassins, tant l’humanité de l’homme est faite aussi de la si facile résurgence de son animalité.

 

Evidemment, il se trouve toujours quelques êtres humains pour devenir les ennemis des tueurs. Quelle est leur efficacité ? Au moins l’on entend leur voix, ils émeuvent, ils font leur devoir : ils avertissent, c’était l’un des objectifs d’Owen. Et c’est cela aussi que faisait Barnes : des constats, des avertissements. Et maintenant, alors que ce qu’ils décrivaient, dénonçaient, se réalise à nouveau devant nous, nous restons stupéfaits de la réalité, de l’actualité de leur vision à tous deux.

 

Avec Sassoon, qui avait pourtant été décoré pour faits d’armes, Owen fut parmi les premiers à mettre à bas la notion de héros. Il s’en prit (dans sa correspondance autant que dans ses poèmes) à l’attitude bien pensante de civils bien au chaud, toujours favorables à la guerre, avec leur bonne conscience,  alors que la boucherie se continuait de manière insensée. Il se définissait comme ‘a conscientious objector with a very seared conscience’ (« un objecteur de conscience avec une conscience très endurcie ») ; sa sensibilité était émoussée et il en était venu à voir la guerre comme le mal absolu. Il n’était cependant pas un pacifiste non plus. Ni Barnes. Tous deux exprimèrent ce qu’ils ressentaient par des cris amers, un ton de colère et d’ironie mêlées.

 

La seconde guerre mondiale fut le développement naturel de la première ; une fois les problèmes mal réglés, chacun se prépara en tirant des leçons de son expérience. Outre-Rhin, l’on prépara, entre autres, des offensives rapides, venues d’en haut, une guerre psychologique destinée à éviter, dans un premier temps, les sanglantes impasses de la Somme et de Paschendale.  En Angleterre, on tira toutes les leçons des états de choc subis dans ces mêmes lieux et soignés dans plusieurs hôpitaux dont celui de Claiglockhart, où avait été transféré Owen et où il rencontra Sassoon.

 

 

 

 

Quand le Blitz frappa Londres, et plus particulièrement l’East End, le petit Barnes avait alors 6 ans, l’expérience encore récente et les études de cas d’abattement et de neurasthénie dûs aux épouvantables traumatismes subis pendant la première guerre mondiale firent que la population civile était d’une certaine manière préparée. Face au feu venu d’en haut, la population, c’est-à-dire ce peuple ‘Cockney’ dont Barnes faisait partie, réagit avec sang-froid, courage, détermination, une certaine bonne humeur même, qui firent la gloire et furent l’honneur de toute l’Angleterre.

 

Barnes enfant réagit comme beaucoup d’enfants de par le monde quand vient la guerre, à la fois témoins, quand ils  ne sont pas des victimes directes, et pensant à jouer avec tout ce qui les entoure et même s’il s’agit de shrapnels encore chauds. La réaction d’un enfant n’est pas forcément la peur du danger et le traumatisme, elle peut être d’excitation à la nouveauté de la situation. Il en fut cependant marqué à jamais. ‘Born to Flying Glass’ (Né sous les éclats des vitres) est le titre de son premier recueil de poèmes. Et il savait dire non, comme l’avait fait, quand il le fallait , ‘son’ peuple confronté à l’inacceptable.

 

En tout état de cause, et bien que chaque génération se soit montrée globalement tout à fait héroïque, le sentiment qui prévalut, celui de poètes tels que Sassoon et Owen, puis Barnes, fut que la notion de héros elle-même ne tenait plus la route. Une plaque métallique autour du cou d’un cadavre n’était pas devenu une fin enviable, auréolée de l’admiration générale. Le son du clairon n’était plus perçu comme une musique remuant les âmes, menant au combat en chantant, les drapeaux flottant au vent ne furent plus forcément des symboles envoûtants. L’idée que certaines guerres pouvaient être évitées se fit jour. L’idée même de guerre devint parfaitement haïssable, même si certaines demeurent justifiées, nécessaires, inévitables.

 

Quand 1956 arriva, l’expédition de Suez provoqua chez Barnes une peur panique dont il n’avait aucune honte. A l’idée qu’il fallait peut-être, déjà, ‘remettre ça’, le sentiment de révolte, le refus venu des tripes, l’emportèrent au point de voir avec dégoût toute forme d’engagement militant. Son service national s’était passé dans l’engourdissement, état décrit pour lui-même par Owen, et avec l’idée qu’il y avait des semences plus fructueuses à semer. Poètes, Owen et Barnes n’étaient que trop conscients des avenirs perdus, des potentiels détruits : la musique non écrite, les livres qui ne seront jamais imprimés, les projets qui ne se réaliseront pas, les enfants qui ne naîtront pas… En cela tous deux rejoignaient les sentiments exprimés déjà par Stephen Crane (1871-1900) dans The Red Badge of Courage (1895), livre écrit alors qu’il avait vingt-quatre ans, lui aussi disparu en pleine jeunesse.

 

Barnes vécut plus longtemps que Owen. Il eut le temps de développer les thèmes qui le taraudaient et/ou l’inspiraient. Il en est un qu’ils avaient en commun que l’on voit apparaître chez Owen, celui de la conscience sociale et de l’inacceptable injustice. Owen l’aurait sans doute repris et amplifié. Son sentiment de sympathie pour autrui , personnes et groupes, était intense, profond. Owen était sensible et tendre, il irradiait de compréhension. C’était également le cas de Barnes. Tous deux, naturellement, étaient aimés en retour.

 

 

Mais, en ce qui concerne Barnes, qui eut le temps de scruter, vivre et décrire toutes les facettes de la réalité sociale des années d’après-guerre et des années soixante, le résultat fut une poésie acerbe, mordante qui ne plut pas à tout le monde. Ainsi son second recueil de poèmes ‘The Thick Skin’ (La Peau dure) fut considéré comme ‘exagéré’ par le nouveau lecteur de son éditeur. ‘Vous êtes dur avec vos lecteurs’ lui fut-il dit. Ce livre fut publié à Berkeley en 1971, dans une édition restée confidentielle (The Koala Press) et il n’eut pas le temps de finir son troisième recueil ‘Ain’t Hung yet’  (Ils ont pas encore eu ma peau), titre qu’il avait lui-même choisi.

 

Quant au thème de l’amour, cher à tous les poètes, Owen n’en vécut que l’aube ; on sent poindre quelque chose chez lui, mais ses tout premiers poèmes sont de facture académique, inspirée par les Anciens (aussi glorieux soient-ils) et restent du domaine platonique. Il en va tout autrement de Barnes qui eut au moins la chance de pouvoir épanouir librement sa sensualité. Certains de ses poèmes d’amour sont parmi les plus beaux. L’amour, dans toutes ses étapes : rencontres, éblouissements, ennui, séparations, découvertes, jalousies, joies, tendresse, bonheur, plénitude…

 

Grâce à des rencontres décisives, l’un et l’autre eurent cette chance inouïe déjà de réussir à écrire, puis d’être publiés et connus, cette deuxième étape étant en cours pour Keith Barnes. Siegfried Sassoon donna à Owen l’encouragement dont il avait besoin, la reconnaissance de la qualité de son écriture, il lui fit rencontrer ses pairs : Robert Graves, Arnold Bennett, H.G. Wells. Après sa mort, ce fut lui qui rassembla en recueil ses poèmes de guerre et les fit paraître. Pour Keith Barnes, la France et maintenant la Belgique ont joué et jouent un rôle capital. Il reçut aussi soutien et reconnaissance. A la différence d’Owen cependant, Keith Barnes ne doutait pas de la valeur de son travail. Au fond de lui, il y avait un roc de certitude. 

 

Tous les poèmes de Keith Barnes ont été traduits en français, une sélection de ses trois recueils accompagne le récit K.B. ; à peu de choses près toute son œuvre poétique a été présentée en revues en français et la publication complète, en bilingue, est prévue aux éditions d’écarts à Paris, au printemps 2003. Les poèmes de Wilfred Owen ont été pour la plupart traduits en français et présentés mais pas encore dans leur intégralité.

 

Owen et Barnes aimaient la France, il y moururent,  et l’on pourrait citer à leur propos le poème The Soldier de Rupert Brooke (1887-1915), l’un des poètes les plus célèbres de la première guerre mondiale, qui ‘repose’ dans une île de la mer Egée :

 

If I should die, think only this of me :
That there’s some corner of a foreign field
That is for ever England.

 

Si je meurs, ne me donnez que cette pensée :
Qu’il y a un coin de terre sur un champ étranger
Qui est à jamais l’Angleterre.

 

 

 Jacqueline Starer

http://keith-barnes.com 

Article publié sous une forme plus restreinte dans le Journal des Poètes (Bruxelles) n°1, 2003