Ecrire dans l'Acadie d'hier et d'aujourd'hui (3/3)


par Martine Jacquot
mjacquot@glinx.com

En poésie, Raymond LeBlanc a inauguré les Éditions d'Acadie avec Cri de
Terre, ouvre qui ouvre la porte à toute une littérature de la dénonciation,
de la révolte, de la recherche du pays : «Je me voyais comme un défricheur,
comme une charrue qui poussait la neige. J'allais dans un endroit qui
n'existait pas. Je pensais que si on ne se réveillait pas, on allait se
faire bouffer,» raconte-t-il, conscient que son rôle comme poète a toujours
été un rôle social, même si maintenant, il se berce dans des thématiques
plus douces avec des poèmes d'amour pour sa famille.
Raymond LeBlanc a été suivi de près par de nombreux poètes qui parlaient le
même langage de révolte. Guy Arsenault avec Acadie Rock (1973), refuse de se laisser robotiser et dénonce une Acadie dominée par l'église et qui boite
dans son langage. Le lyrisme de Léonard Forest dans Saisons antérieures
(1973), et de Ronald Després dans Paysages en contrebande (1974) pleure un
pays incertain et se réfugie dans l'imaginaire. À partir de Mourir à
Scoudouc (1974), Herménégilde Chiasson se lance dans la dénonciation des
agents dominants, du silence, de la complaisance dans la souffrance.
Dressant un constat d'échec de la société, il propose comme nouveau défi de
reprendre possession de ce qui a été pris, en l'occurrence la culture et la
langue. Ces thèmes se retrouvent dans des ouvres telles que Les Stigmates du
silence (1975) de Calixte Duguay, Tabous aux épines de sang (1977) d'Ulysse
Landry, ou Comme un otage du quotidien (1981) de Gérald Leblanc. La musique n'était jamais loin: plusieurs poètes sont aussi musiciens; et le musicien
l'emporte parfois, comme chez Calixte Duguay. Il n'était pas toujours facile
de prendre la parole: un jeune ex-prêtre comme Guy Jean a dû s'exiler et
publier Paroles d'Acadie et d'après (1982) en Outaouais.
De ce monde de la première génération de poètes se dégagent deux figures
féminines majeures. Dyane Léger inaugure les Éditions Perce-Neige avec
Graines de fées (1980), livre qui brise définitivement la définition de la
forme poétique. Elle offre des textes éclatés, explorant langage et
symboles. Même si ses derniers titres, Comme un boxeur dans une cathédrale
(1996) et Le Dragon de la dernière heure (1999), prennent plus le ton du
journal intime, elle examine sans concessions un univers où l'imaginaire
s'immisce dans le réel. Quant à Rose Després, elle ouvre dans Fièvre de nos
mains (1982) une ouvre dans laquelle une nécessité de libération se fait
urgente, que ce soit des jougs de la société ou, dans Requiem en saule
pleureur (1986), des blessures personnelles. Une poésie grave, mais
toutefois optimiste.
Les années 1980 et 1990 ont apporté un autre ton à la poésie acadienne, une
ouverture vers tout un continent. On ne crie plus, on parle. On n'erre plus,
on explore. Un premier pas est fait. Il est clair que l'on peut écrire en
français ici, mais en même temps, il n'y a pas de raison de se fermer. Au
contraire, être Acadien signifie aussi être Américain, comme le chante
souvent Gérald Leblanc avec des textes tels que L'Extrême frontière (1988)
ou La Complainte du continent (1993). Les poètes se tournent en général plus
vers une quête personnelle, comme le fait Roméo Savoie avec Dans l'ombre des images (1996). Daniel Dugas décrit quant à lui un monde moderne et offre une critique sociale dans Le Bruit des choses (1996).
Avec les années 1990, une nouvelle génération est apparue. Ils sont
nombreux et talentueux. Un des plus intéressants est sans doute Fredric Gary
Comeau, et un des plus reconnus Serge-Patrice Thibodeau. Il a déjà été
couronné trois fois: le Prix France-Acadie pour La Septième Chute, le prix
Émile-Nelligan pour Le Cycle de Prague et le prix du Gouverneur Général en
1996 avec Le Quatuor de l'errance suivi de La traversée du désert. Il ouvre
la porte à une poésie planétaire, moderne, imagée, qui progresse en même
temps que le poète voyage à travers le monde et plus profondément en lui-même.


***


Tout comme certains limitent la littérature du Canada français à celle du
Québec, on aurait aisément tendance à penser que la littérature acadienne se
limite à ce qui se publie à Moncton. Il ne faut pourtant pas avoir peur de
dire que bon nombre d'écrivains ont préféré publier ailleurs, ou ont dû s'y
résigner. De plus, des régions comme le Madawaska, la Péninsule acadienne ou les régions acadiennes de Nouvelle-Écosse et de l'Île-du-Prince-Edouard ne
se sont pas toujours senti représentées par l'édition monctonienne. C'est
ainsi que les auteurs de ces régions ont eu le bonheur de publier chez des
éditeurs nés de la nécessité géographique ou de l'esprit d'un groupe plus
proche d'eux. Un poète comme Albert Roy publie Au mitan du nord (1991) chez Marévie à Edmundston; Réjean Roy publie La valse nocturne (1994) à la Grande Marée à Caraquet; et pour ma part, plusieurs de mes titres sont sortis au fil des ans à Ottawa et à Montréal mais aussi aux Éditions du Grand-Pré à
Wolfville, en Nouvelle-Écosse, où je rejoins d'autres auteurs de la province
tels qu'Albert Dugas avec La Bombe acadienne (1995) ou Lise Robichaud avec Cy à Mateur (2000). Il est clair que sans ces maisons «régionales», ouvertes et sensibles à nos besoins, nous n'en serions encore qu'à nos balbutiements.
Et nous ne parlons pas des multiples livres à compte d'auteur, ni des
éditeurs d'ouvrages surtout documentaires, comme Les Éditions Lescarbot à
Wedgeport, les Aboiteaux à Moncton ou Franc-Jeu à Caraquet.


Martine Jacquot
http://www.geocities.com/Paris/Metro/1956/
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