Ecrire dans l'Acadie d'hier et d'aujourd'hui (2/3)


par Martine Jacquot
mjacquot@glinx.com


Les contes ont su aussi inspirer Melvin Gallant, avec Ti Jean (1973). Il
est par ailleurs connu comme romancier avec Le Chant des Grenouilles (1982),
comme poète avec L'Été insulaire (1982), et il a écrit de nombreux essais
sur l'Acadie. Melvin est une personne concrète, qui aime chercher dans son
vécu matière à écriture : «Je puise toujours dans ma mémoire et j'y mêle des
expériences de tous les jours. J'ai besoin de la réalité pour passer à la
fiction, » me disait-il un jour. En plus de son travail d'écrivain, il a
été, aux côtés, entre autres, de James de Finney et de Gérard Étienne -
auteur entre autres de La Charte des crépuscules  (1993) l'un des fondateurs
des Éditions d'Acadie, ainsi que le président fondateur de l'Association des
Écrivains Acadiens en 1978 aux côtés, entre autres, de Claude Snow, Gérald
Leblanc, Jules Boudreau, Lina Madore et Henri-Dominique Paratte - auteur de
Dis-moi la nuit  (1981), Confluences  (1995). Melvin a aussi créé la Société
Égalité, rassemblant des intellectuels de tous bords pour discuter de
l'avenir de l'Acadie, forum qui publie ses réflexions dans la revue Égalité,
créée en 1980 et toujours en activité. De plus, quand il était professeur de
création littéraire à l'Université de Moncton, il a découvert et encouragé
de nombreux talents.
Si la liste des romanciers et romancières commence à s'allonger, on peut
dégager ici quelques noms. Louis Haché s'est fait, à travers ses romans,
l'historien de son coin de pays, la Péninsule acadienne. De livre en livre,
il peint son Acadie du début du siècle, retrace les liens entre l'Irlande et
la Péninsule, comme c'est encore le cas dans son tout dernier roman, La
Tracadienne (1996), qui peint la vie d'une Irlandaise émigrée à Tracadie au
tournant du siècle.
Claude LeBouthillier, quant à lui, voyage à travers différents espaces et
différentes époques de livre en livre. Parfois à mi-chemin entre une Acadie
réelle et un univers d'anticipation, dans ses premiers écrits; parfois dans
une Acadie moderne, en proie à sa crise identitaire et en bataille contre
ses tabous; parfois encore, comme avec Le Feu du mauvais temps  (1989) et
Les Marées du grand dérangement (1994), il se plonge dans une Acadie du
passé, avec ses déceptions et ses espoirs : «L'histoire du monde est un
immense roman qui m'a toujours fasciné. Dans mes derniers romans, l'Acadie
est un prétexte, autant utiliser l'histoire qu'on connaît,» me disait-il un
jour. Tonine, elle, considérait l'Acadie comme un «accident» qu'il fallait
«assumer»; de même, Martin Pître, auteur de L'Ennemi que je connais (1995),
déclarait dans une entrevue au Salon du Livre d'Edmundston de 1996 :
«Lorsque j'écris, je ne mets pas un drapeau acadien sur ma plume, mais mon
vécu en Acadie ressort dans le texte.»
Si Jacques Savoie a situé son premier roman, Raconte-moi Massabielle
(1979), dans un village presque mythique, mais ressemblant fortement à
Kouchibouguac (lieu rendu célèbre par sa triste histoire d'expropriation des
habitants au profit d'un parc), il crée depuis, de roman en roman, un monde
qui pourrait être partout et nulle part, dans le sens où ce sont avant tout
les émotions, les relations et les aléas de la vie moderne qui sont au cour
du texte. D'un style fluide, ses romans se lisent souvent à plusieurs
niveaux: pour le plaisir de découvrir une histoire agréable, ou comme des
fouilles archéologiques, où chaque couche dévoile des sous-thèmes beaucoup
plus profonds et subtils. Lors du lancement du Cirque Bleu  en 1995, il me
disait : «Dans mon roman, il y a des moments de magie qui sont propres au
cirque, mais le cirque dont il est question est celui de la vie. On n'a plus
le temps de voir les choses drôles ou poétiques. Mais un livre, c'est le
seul endroit où je peux le faire. Je ressens une sorte de mélancolie par
rapport à une vie plus simple.»
Christiane Saint-Pierre, avec un roman tel que Absente pour la journée
(1989), nous plonge elle aussi dans un univers magique. À l'époque moderne,
l'héroïne est une survivante de cette génération en perdition, celle des
conteurs qui savaient mettre de la couleur à la grisaille du quotidien pour
en faire un monde spécial. Saint-Pierre fait la célébration de l'art et de
l'imagination. La région de la Péninsule avait déjà figuré dans l'ouvre de
Jeannine Landry-Thériault, avec Le Moustiquaire (1983).
En prose, c'est certainement France Daigle qui a été la plus innovatrice,
dans le sens où elle a brisé les règles de l'écriture pour se créer un
espace bien à elle, entre la poésie et la prose, entre le scénario et le
journal. Peut-être pourrait-on nommer «roman poétique» un texte tel que La
Beauté de l'Affaire (1991) où l'auteure trace un parallèle entre l'histoire
de la création et le geste d'écrire, alors que dans 1953 (1995), dans lequel
elle mêle la petite et la grande histoire, se dirige vers une facture plus
traditionnelle, mouvement inverse d'auteurs tels que Duras qui s'en vont
vers un certain dépouillement et qui l'ont certainement inspirée.
***
Sans remonter jusqu'à Marc Lescarbot avec son «théâtre de Neptune», le
théâtre existe depuis longtemps en Acadie, avec par exemple un James Branch
dont les pièces patriotiques des années 1930 ont préparé le terrain pour des
Louis Mailloux. Le texte dramatique est parfois moins bien connu que
d'autres genres littéraires, car peu de pièces sont publiées par rapport à
la quantité de production. À vrai dire, être joué est plus important que
d'être publié pour une pièce. D'où l'importance des théâtres.
Il y eut d'abord des théâtres amateurs tels que les Feux-Chalins (1969-76),
qui jouèrent Tête d'eau de Laval Goupil (1974) et La Sagouine d'Antonine
Maillet (1971) ainsi que le Théâtre Amateur de Moncton (1969-80) qui joua
Les Pêcheurs déportés (1974) de Germaine Comeau. Mais c'est avec la
fondation des deux principaux théâtres en Acadie qu'émerge une dramaturgie
moderne authentique. Le Théâtre Populaire d'Acadie (TPA) à Caraquet  est
fondé en 1974, avec Jules Boudreau comme auteur maison - Cochu et le soleil
(1977).  L'Escaouette ouvre ses portes à Moncton en 1978, avec Herménégilde
Chiasson, également poète et cinéaste, comme auteur principal - Atarelle
(1983), L'Exil d'Alexa (1993). Il se dégage comme thèmes principaux une
recherche de l'identité, qu'elle soit personnelle, sociale, politique ou
nationaliste. En d'autres mots, le théâtre moderne dresse un tableau de
l'Acadie d'aujourd'hui. Parmi les grands noms à retenir, notons Antonine
Maillet, sorte de pilier du théâtre acadien, Laval Goupil avec Le Djibou
(1975 et 1997), James le magnifique (2000), et Calixte Duguay qui, avec
l'auteur dramatique prolifique Jules Boudreau a mis sur pied la comédie
musicale Louis Mailloux (1975) qui retrace la tragédie d'un jeune héros
nationaliste.
On peut aussi penser à Rino Morin-Rossignol avec Le Pique-nique  (1982), et
plus récemment, au travail de Gracia Couturier ou de Monique Leblanc. Selon
Laval Goupil : «On est le produit des institutions qui nous ont formés, et
je cherche à transposer au niveau de la création des expériences de vie
intérieure ou sociale». Dans une culture longtemps orale, on n'est pas
surpris que la tradition ait vu naître des entreprises théâtrales un peu
partout, comme «La Cuisine à Mémé» à l'Île-du-Prince-Edouard, «Le théâtre
des moineaux» au Cap-Breton ou «Les Araignées du Boui-Boui» à la Baie
Sainte-Marie. Ces dernières, liées à l'université Sainte-Anne, nous
rappellent l'importance essentielle des institutions d'enseignement
acadiennes dans le développement du théâtre, comme le collège de Bathurst
pour le Nord-Est ou l'université de Moncton pour tout le Nouveau-Brunswick.
(à suivre)

Martine Jacquot

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