Ecrire dans l'Acadie d'hier et d'aujourd'hui (1/3)


par Martine Jacquot
mjacquot@glinx.com



La littérature moderne en Acadie est si vaste, si vivante et florissante, qu'il faudrait une grosse anthologie pour rendre justice à tous ceux et toutes celles qui la font. 
On a tendance à croire que cette littérature n'a que 28 ans, âge des Éditions d'Acadie (en ce moment par ailleurs menacées de devoir fermer leurs portes pour faillite). Or, nous savons qu'avant cette date, on écrivait, on publiait aussi, mais l'absence de maisons d'édition commerciale ici forçait au compte d'auteur ou à aller au Québec, comme ont dû le faire dès 1958 Antonine Maillet avec Pointe-aux-Coques et Ronald Després avec Silences à nourrir de sang. Il suffit de consulter L'Histoire de la littérature acadienne (1983) de Marguerite Maillet pour constater que parmi les premiers écrits répertoriés en Acadie, on trouve des textes de Nicolas Denys remontent à 1672. Aux récits de voyages et aux lettres ont succédé les premiers journaux, dès 1867, avec la création du Moniteur acadien, ainsi, à la même époque, que les premiers textes littéraires dus à des Acadiens de souche, comme Pascal Poirier ou Frédéric Robichaud - et non plus à des Français, Québécois ou Américains écrivant sur l'Acadie. Avant l'apparition de maisons d'édition, le peuple acadien a eu recours aux complaintes, aux contes, aux lettres dans les journaux, comme en a signé au début du siècle une jeune institutrice sous le nom de Marichette, toujours dans le but de sanctionner, de faire rire ou de tracer le portrait d'une époque. Les boîtes à chansons qui fleurirent dans les années 1970, et les nuits de poésie du
dernier quart de siècle, sont les héritières directes de cette tradition
populaire d'une richesse encore souvent inexplorée.

Cette littérature, surtout orale, était souvent l'ouvre de femmes, moins
versées dans la politique mais plus à l'écoute des vraies préoccupations du
peuple; parallèlement, discours politiques et ouvrages d'historiens -
parfois aussi romanciers comme Alphonse Deveau - faisaient la base d'un
patrimoine littéraire proprement acadien. Puis il y a eu des livres de
souvenirs, peu connus, souvent écrits par des femmes, un peu en marge de ce
qu'on appelle la grande littérature. Je pense à la regrettée Lina Madore
qui, sur sa table de cuisine, en élevant ses quinze enfants, a écrit entre
autres deux tomes, Petit coin perdu (1979 et 1981), relatant les événements
de sa vie. Ce genre d'autobiographie est un document unique sur le
quotidien, les préoccupations, et il se fait miroir d'une société et d'une
époque. Notons que Lina ne s'est pas contenté d'écrire et d'inspirer nombre
d'autres personnes. Elle a aussi fondé l'Association d'Écriture Trois
Frontières à Edmundston, regroupement d'amateurs d'écriture que Camille
Soucy, directeur des Éditions Lavigne, préside aujourd'hui. L'écriture du
quotidien a su plaire à une catégorie de lecteurs, notamment en
Nouvelle-Écosse avec les anecdotes de Désiré d'Éon ou les dialogues de Félix
Thibodeau, entre autres Dans notre temps avec Marc et Philippe (1976) où il
raconte la petite histoire d'une région.
Maintenant, les éditeurs ont poussé aux quatre coins de l'Acadie, et les
jeunes auteurs ont suivi dans les pas de ceux qu'on appelle la première
génération d'écrivains, c'est-à-dire ceux qui ont inauguré les Éditions
d'Acadie dès 1972, puis Perce-Neige dès 1980, venant par la publication et
la diffusion rejoindre le grand public, et définissant ainsi la littérature
contemporaine. Parallèlement à ces deux premières maisons d'édition, deux
autres facteurs ont contribué à former et faire connaître les jeunes
écrivains. D'une part, l'Association des Écrivains Acadiens (maintenant
remplacée par la section littérature de l'Association acadienne des artistes
professionnel.les du Nouveau-Brunswick), qui animait entre autres des
ateliers d'écriture, et d'autre part, la revue Éloizes, créée en 1980, qui a
permis et permet encore à de nombreux auteurs d'offrir des échantillons de
leur écriture.
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En prose, on pense avant tout à Antonine Maillet, qui a inauguré avec ses
romans et ses pièces ancrés dans le terroir d'Acadie une tradition bien à
elle, qu'elle situe à mi-chemin entre l'oralité et l'écrit. Elle opte pour
un ton de conte dans le roman, et puise non seulement dans l'histoire et la
culture de son peuple, mais aussi dans une littérature déjà à cheval entre
le conte et le texte classique, en s'inspirant d'auteurs des 16è et 17è
siècles tels que Rabelais et La Fontaine : "Je fais partie de la génération
qui a fait le pas entre la littérature orale et la littérature écrite. Je
suis la charnière dans le sens où j'arrive au tout début de la littérature
acadienne contemporaine, dans les années 60-70, " me disait-elle un jour. De
plus, il ne faut pas oublier qu'elle a mis l'Acadie sur la carte de la
francophonie, en remportant le prestigieux prix Goncourt en 1979 avec
Pélagie la charrette, prix qui n'a pas été sans attirer l'intérêt des
critiques pour une littérature considérée comme naissante en Acadie, avec
ses premières publications commerciales. Enfin, avec son "pays de la
Sagouine", devenu parc à thème littéraire à Bouctouche, si bien chanté par
Édith Butler et incarné par Viola Léger, elle a définitivement fait
connaître non seulement ses textes, mais aussi son peuple et son pays. La
fiction dépasse la réalité, phénomène égal à celui d'Évangéline dans toute
l'Acadie ou d'Anne aux pignons verts à l'Île-du-Prince-Edouard. Tonine n'est
pas la seule à se distinguer en prose. Également inspiré par l'oralité, le
père Anselme Chiasson a, au fil des ans, recueilli légendes, chansons,
traditions et contes, à partir de son Chéticamp, histoire et traditions
acadiennes (1961).

Martine Jacquot