LES CONQUERANTS
« La grève générale est décrétée
à Canton.
1925... Cétait la première grève générale, et la première phrase de mon
premier roman » ([1]).
La
Tentation de lOccident nétait pas réellement un essai, Les
Conquérants sera un véritable roman. Cest
dailleurs le but que sest fixé son auteur. Le tout premier titre
quavait choisi André Malraux, Puissances, qui nest pas sans rappeler Nietzsche, a été remplacé par Les
Conquérants, sous linfluence
de Paulhan. Ce roman paraît aux éditions
Grasset en 1928 et déjà on pressent le succès à venir. André Malraux a lappui
de La
Nouvelle Revue Française puisque le roman a déjà paru dans ses colonnes en
feuilletons. Cependant, ce roman était
déjà sorti à Berlin, dans un nouveau mensuel, Die Europäische Revue, sous le titre Les Conquérants, Journal des batailles autour de
Canton 1925. Lauteur y était ainsi présenté :
« Malraux. Né à Paris. Chargé de mission
archéologique au Cambodge et au Siam par le ministère des Colonies (1923). Membre de la
direction du parti Jeune Annam (1924).
Commissaire du Kuomintang pour la Cochinchine puis pour lensemble de
lIndochine (1924-1925).
Commissaire suppléant pour la propagande auprès de la direction du mouvement
nationaliste au temps de Borodine (1925) »
([2]). Ce récapitulatif biographique a sans doute été
rédigé par André Malraux lui-même. Tout est réinventé. Le but dAndré Malraux
est de donner plus de puissance à son roman. Il transforme laffaire du temple
dAngkor qui
nétait rien dautre quune escroquerie, en mythe. Donc le langage, le
texte laisse hors de lui la réalité : lunivers des mots et des paroles se trouve
ainsi impuissant à légard du réel. Mais dans ce cas comment peut-il
lédifier, le modifier ou le détruire ? Il semble quun pouvoir lui reste :
dire cette réalité quand elle nexiste pas, affirmer quelque chose quand il
ny a rien, mentir, falsifier la réalité en réduisant cette réalité au langage
et, au terme de cette confusion, leur identification.
Plusieurs éditeurs étrangers furent séduits par cette épopée. Dune
certaine manière, André Malraux remettait au goût du jour cet ancien genre littéraire.
Il a voulu faire des Conquérants le récit
dune insurrection authentique. Ce fut le reportage sur le destin de lêtre
humain.
La scène se passe donc à Canton, là où siège le Kuomintang, le «parti du peuple du pays» créé en 1911 par
Sun-Yat-Sen. Nous pouvons pour avoir une
meilleure approche des Conquérants,
nous servir de la chronologie des faits historiques :
« 1900 : Révolte des Boxers.
1906: Fondation
du Kouo-min-tang par Sun Yat-Sen.
1909: Mort de limpératrice Tseu-hi.
1911: Sun
Yat-Sen, président de la République, sinstalle à Nankin.
1914: Yuan
Che-kai, dictateur, dissout le Kouo-min-tang.
1916: Mort de Yuan Che-kai.
1916-1925: Le
Nord végète dans des querelles de généraux.
Le Sud se renforce autour de Sun Yat-Sen à Canton.
1921: Juillet :
Organisation du Parti communiste chinois avec laide des conseillers du Komintern.
1922: Grève à
Hongkong.
Mission Joffe :
Adolphe Joffe, envoyé du commissariat soviétique aux Affaires étrangères, arrive à
Canton.
1923: Janvier :
déclaration commune de Joffe et de Sun Yat-Sen.
Eté: Tchang
Kaï-chek envoyé à Moscou pour sa formation.
Septembre:
Conséquence de la mission Joffe, arrivée à Canton de Michel Borodine, de son vrai nom :
Michel Grussenberg, conseiller technique en révolution.
1924: Mai :
Tchang Kaï-chek placé à la tête de lAcadémie militaire de Whampoa près de
Canton. Il en assure la direction militaire assisté par Liao Chung-Kaï pour la
direction politique.
1925: 12 Mars :
mort de Sun Yat-Sen.
Début avril : Hu Han-min, gouverneur de Canton, est menacé par
Tang Ki-yao qui a acheté les généraux yunnanais,
soutiens du Kouo-min-tang.
Fin mai :
établissement dun régime nationaliste à Canton. Les cadets de Whampoa mettent en
fuite les troupes des deux généraux yunnanais, Yang Hsi-min et Liu Chen-huan sur
lesquels sétait un temps appuyé Sun Yat-sen. Cest momentanément la fin de
lespoir nourri par Tang Ki-yao
dabattre le Kouo-min-tang et de fonder, par la prise de Canton, un gouvernement
fédéral du sud-ouest.
30 mai : à
Shanghai, douze morts dans la répression dune grève par la police anglaise.
12 juin :
défaite définitive des mercenaires yunnanais à Canton.
14 juin :
rentrée triomphale à Canton du général victorieux : Hsü Chung-chih.
17 juin : à
Saigon, premier numéro de LIndochine de Malraux et Monin.
19 juin : à
Hongkong, grève générale.
20 juin : à
Canton, Grèce et boycott. Assassinat du trésorier de lhôpital japonais ; le
consul japonais demande à ses nationaux de se réfugier à Chamien.
21 juin : à
Canton, grève générale. Les étrangers se sont retranchés dans lHôtel Victoria.
Wu Chao-chu, secrétaire du gouvernement de Canton pour les Affaires étrangères,
déclare au consul général dAngleterre que la grève actuelle fait partie
dun mouvement spontané, en sympathie avec Shanghai, que le gouvernement nen
est pas responsable et quil ne peut aller contre la volonté du peuple.
23 juin : à
Canton, manifestation chinoise autour de Chamien. Fusillade contre lHôtel Victoria
: un commerçant français est tué, un marin et deux civils anglais blessés. Plusieurs
manifestants chinois sont également blessés ou tués.
25 juin : les
femmes et les enfants des étrangers quittent Chamien pour Hongkong. ( Cest aussi le
jour où commencent les événements des Conquérants ).
1er juillet
: à Canton, le gouvernement militaire est formellement transformé en gouvernement
nationaliste de la Chine. Hu Han-min et Wang Tsing-wei, les deux hommes politiques les
plus aptes à continuer Sun Yat-sen, sont respectivement président (ou gouverneur) et
ministre des Communications. Liao Chung-k-aï devient ministre des Finances et Hsü
Chung-chih ministre de la Guerre. Lensemble forme une commission dans laquelle
figurent encore les noms de Sun Fo, commissaire à la reconstruction, Ku Ying-fun à
lIntérieur et Wu Chao-chu à la ville de Canton et aux Affaires étrangères. Cette
commission, selon La Politique de Pékin
du 12 juillet 1925, «se substituait au poste de
gouverneur civil».
4 juillet : à
Chan-teou, manifestations anti-étrangères, pillage de boutiques anglaises et
japonaises : dommages uniquement matériels. A Canton, la grève continue.
25 juillet :
appel du gouvernement nationaliste de Canton au gouvernement de lU.R.S.S. (appel
connu par un communiqué de lagence Tass du 11 août 1925).
27 juillet : à
Canton, annonce du remplacement de lAméricain Robert Norman par le Russe Borodine comme conseiller du gouvernement de Canton.
Larmée de Canton est mise sous la direction des rouges.
28 juillet : à
Hongkong, fermeté accrue à légard des grévistes, lîle revient peu à peu
à son état normal.
5 août : à
Canton, le gouvernement impose à la flotte lataman Semenoff. Arrivée du vapeur
Simseropol ; cest le second navire russe à y venir depuis deux semaines.
12 août : à
Canton, manifestation considérable, au parc public, contre les ennemis de la révolution.
Publication dans La Gazette de Canton
du nouveau règlement de navigation.
Vers le 15
août : disparition de LIndochine. Malraux quitte
Saigon pour Canton.
17 août :
grève de la poste à Shanghai. ( le 18 août marque la fin des événements évoqués
dans Les Conquérants ).
20 août : le
vice-amiral Sinclair quitte Hongkong pour Canton à bord du vaisseau de guerre anglais
Petersfield.
Assassinat de
Liao Chung-kaï. Il est remplacé par Wang Tsing-wei.
25 août :
arrestation de Hu Han-min et de Hsü Chung-chih par les rouges. Démission du
général Wu Te-chen, commissaire de la sûreté.
Fin de
lannée : retour de Malraux à Saigon» ([3]).
Donc les
responsables du Kuomintang décident de libérer la Chine de lemprise
économique européenne. La grève générale est décrétée et Hongkong devient de plus
en plus une ville morte. Le risque majeur est bien entendu la guerre ouverte et là nous
ressentons toute la tension des Conquérants. Dans ce bras
de fer chaque personnage correspond à un idéal ou une folie. Tout dabord Hong, lextrémiste, le terroriste, qui tue dans le but
dassainir la planète : Il est à lopposé de Tchen Dai qui rejette
toute action violente. Enfin, le personnage de Garine, qui se situe dans le camp des Bolcheviks, incarne la
figure du révolutionnaire pur, du héros qui recherche dans lassouvissement de sa
puissance sa propre émancipation. Sa révolution est cependant dordre culturel.
Cest dailleurs ce qui loppose à Borodine, qui, lui, désire plus que tout une révolution politique
et sociale.
Déjà par sa construction Les Conquérants est
un roman original. Pourtant il nobtient aucun prix littéraire. André Malraux
aborde dans ce roman les deux semaines de grève de lété 1925 au cours desquelles
les nationalistes du Kuomintang déclenchèrent une grève générale à Canton
pour paralyser le commerce et les transports maritimes britanniques, avec un ton très
particulier. Le narrateur emploie la première personne du singulier et on peut déceler
par cet emploi la propre pensée de lauteur. Cest avec Les
Conquérants que « prend
naissance cette biographie mythique de lhomme engagé au cur des crises de
lHistoire » ([4]). Mais les personnages de ce récit donnent également un
caractère particulier. En effet, jusque-là, les romans historiques traitaient
dépoques anciennes. André Malraux, aborde dans Les
Conquérants lhistoire actuelle, même si elle se déroule à quelques
milliers de kilomètres de la France. Bien quil nait pas réellement
participé à la révolution chinoise, André Malraux se sert de son expérience
antérieure. Trotsky critiquait Les Conquérants dans un long article publié dans la Nouvelle
Revue Française en 1931 :
« Jai malheureusement lu Les
Conquérants avec un
retard de dix-huit mois ou de deux ans. Le livre est consacré à la Révolution chinoise,
cest-à-dire au plus grand sujet de ces cinq dernières années. Un style dense et
beau, lil précis dun artiste, lobservation originale et hardie -
tout confère au roman une importance exceptionnelle. (...) ce livre offre une source
denseignements politique de la plus haute valeur » ([5]).
Bien
quil fasse léloge du romancier il nen critique pas moins
lhistorien. On reproche à André Malraux le personnage de Borodine qui apparaît
davantage comme un fonctionnaire corrompu plutôt quun révolutionnaire. Pour
Trotsky il
sagit du type même du bureaucrate engendré par le système stalinien. Quant au
personnage de Garine Trotsky le considère comme un fantaisiste ce qui
pour lui ne peut correspondre au personnage dun Bolchevik. La réponse dAndré
Malraux fut rapide et nette :
« Hong ne représente pas le prolétariat mais
lanarchie ; il na jamais
travaillé ; agissant dabord avec les Bolcheviks, il les attaque et naccepte
de directives que les siennes propres. Il sagit de le convaincre ? Hong nest
pas susceptible dêtre convaincu. Il se fiche de lavenir du prolétariat;
(...) Son but est éthique, non politique - et sans espoir (...) » ([6]).
André Malraux veut absolument apparaître comme un témoin privilégié de la
Révolution chinoise. Il considère Les Conquérants comme une sorte
de développement esthétique et philosophique. Mais Trotsky en refusait les
conclusions politiques. En somme le malentendu qui existe entre André Malraux et Léon
Trotsky est tout à fait compréhensible. En effet, André Malraux qui na jamais
participé aux événements de la grève générale de Canton ni aux événements qui y
succédaient se donne lallure dun collaborateur de Borodine et celle
dun conseiller du Komintern en Chine et de cette façon il se piège. Il précise de plus à Trotsky que « ce livre est dabord une accusation de la
condition humaine » et quil ne sagit pas dune « chronique romancée de la révolution chinoise,
parce que laccent principal est mis sur le rapport entre des individus et une action
collective, non sur laction collective seule » ([7]).
De même André Malraux sexpliquera en 1948 sur le sens à donner à ses Conquérants :
« Ce livre nappartient que bien
superficiellement à lhistoire. Sil a surnagé, ce nest pas pour avoir
peint tels épisodes de la Révolution chinoise, cest pour avoir montré un type de
héros en qui sunissent laptitude à laction, la culture et la
lucidité. Ces valeurs étaient indirectement liées à celles de lEurope
dalors » ([8]).
Les personnages dAndré Malraux portent en
eux les idées que leur créateur désire mettre en scène.
Au mois de décembre de la même année, un texte intitulé Royaume
Farfelu est publié aux éditions Gallimard. Claude Tannery, en 1985 a exploré ce monde du farfelu qui réapparaît
par période dans luvre dAndré Malraux. Ce dernier a été chercher le
terme de « farfelu » chez Rabelais et non chez les
Surréalistes. En effet, pour Rabelais le farfelu représente quelque chose de dodu, de
rond et de léger. André Malraux veut ainsi exprimer lincompréhensible. Claude
Tannery va
même jusquà considérer le farfelu comme une des composantes essentielles de
luvre malrucienne. On peut saisir cette nuance si on se réfère à sa toute
première uvre Lunes en papier. De plus sous le pseudonyme de Maurice Sainte-Rose André
Malraux avait déjà publié dans LIndochine un récit qui
sintitulait LExpédition dIspahan ([9]).
Il y narrait
le récit dun groupe dhommes politiques de Téhéran pour rejoindre Ispahan
par le désert. Les cavaliers ny trouvent quune ville-fantôme, apparemment
vide, mais habitée de démons. André Malraux poursuit ce voyage imaginaire dans Royaume
Farfelu. Il sagit maintenant dune ville qui dévore ses
assaillants. Donner un sens à la mort ne donne pas un sens à la vie. Cest ce
quAndré Malraux a compris relativement tôt. Il lexprime à travers les
personnages des Conquérants. Il réitère cette démonstration dans Royaume
Farfelu. Il sait désormais que
lécriture va lui permettre daller plus loin. Grâce au succès remporté par Les
Conquérants il est à labri sur le plan financier. Il est
même devenu membre du Comité de lecture des éditions Gallimard où il est aussi
directeur artistique. On lui doit à ce sujet une brève collection « Mémoires
révélateurs » .
Donc lactivité dAndré Malraux à cette époque est débordante et il ne
rêve que dailleurs.
[1]. Malraux, André,
uvres
Complètes,
T.III, op.cit., p.370.  [2]. Malraux, Clara, uvres
Complètes, T.I., Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », Paris, 1989, p.LXXIII.
[3]. Malraux, André,
uvres
Complètes, T.I, op. cit.,
p. 1001-1004.
[4]. Revue des
Lettres Modernes, Série André Malraux, 6, Minard, Coll. Lettres Modernes,
Paris, 1985, p.4.
[5]. Trotsky, Léon, La
Révolution étranglée, in La Nouvelle Revue Française, Février 1931.
[6]. Malraux, André,
Réponse
à Trotsky, in La Nouvelle
Revue Française, Avril 1931.
[8]. Malraux, André,
in uvres
Complètes, T.I, op. cit.,
p.271.
[9]. LIndochine, 6 Août 1925.
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