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Malraux à travers son oeuvre romanesque
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. Lunes en papier.
2. La tentation de l'occident
3. Les conquérants
4. La voie royale
5. Le temps du mépris
6. L'espoir
7. Le démon de l'absolu

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

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Amitiés Internationales André Malraux

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Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

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Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

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Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

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FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

 LES  CONQUERANTS

                    « La grève générale est décrétée à Canton.

                  1925... C’était la première grève générale, et la première phrase de mon premier roman » ([1]).

                  La Tentation de l’Occident  n’était pas réellement un essai, Les Conquérants sera un véritable roman. C’est d’ailleurs le but que s’est fixé son auteur. Le tout premier titre qu’avait choisi André Malraux, Puissances, qui n’est pas sans rappeler Nietzsche, a été remplacé par Les Conquérants, sous l’influence de Paulhan. Ce roman paraît aux éditions Grasset en 1928 et déjà on pressent le succès à venir. André Malraux a l’appui de La Nouvelle Revue Française puisque le roman a déjà paru dans ses colonnes en feuilletons. Cependant, ce roman  était déjà sorti à Berlin, dans un nouveau mensuel, Die Europäische Revue, sous le titre Les Conquérants, Journal des batailles autour de Canton 1925. L’auteur y était ainsi présenté :

« Malraux. Né à Paris. Chargé de mission archéologique au Cambodge et au Siam par le ministère des Colonies (1923). Membre de la direction du parti Jeune Annam (1924).

Commissaire du Kuomintang pour la Cochinchine puis pour l’ensemble de l’Indochine (1924-1925). Commissaire suppléant pour la propagande auprès de la direction du mouvement nationaliste au temps de Borodine (1925) » ([2]). Ce récapitulatif biographique a sans doute été rédigé par André Malraux lui-même. Tout est réinventé. Le but d’André Malraux est de donner plus de puissance à son roman. Il transforme l’affaire du temple d’Angkor qui n’était rien d’autre qu’une escroquerie, en mythe. Donc le langage, le texte laisse hors de lui la réalité : l’univers des mots et des paroles se trouve ainsi impuissant à l’égard du réel. Mais dans ce cas comment peut-il l’édifier, le modifier ou le détruire ? Il semble qu’un pouvoir lui reste : dire cette réalité quand elle n’existe pas, affirmer quelque chose quand il n’y a rien, mentir, falsifier la réalité en réduisant cette réalité au langage et, au terme de cette confusion, leur identification.

                  Plusieurs éditeurs étrangers furent séduits par cette épopée. D’une certaine manière, André Malraux remettait au goût du jour cet ancien genre littéraire. Il a voulu faire des Conquérants le récit d’une insurrection authentique. Ce fut le reportage sur le destin de l’être humain.

                  La scène se passe donc à Canton, là où siège le Kuomintang, le «parti du peuple du pays» créé en 1911 par Sun-Yat-Sen. Nous pouvons pour avoir une meilleure approche des Conquérants, nous servir de la chronologie des faits historiques :

« 1900 : Révolte des Boxers.

 1906: Fondation du Kouo-min-tang par Sun Yat-Sen.

 1909: Mort de l’impératrice T’seu-hi.

 1911: Sun Yat-Sen, président de la République, s’installe à Nankin.

 1914: Yuan Che-k’ai, dictateur, dissout le Kouo-min-tang.

 1916: Mort de Yuan Che-k’ai.

 1916-1925: Le Nord végète dans des querelles de généraux.

                   Le Sud se renforce autour de Sun Yat-Sen à Canton.

 1921: Juillet : Organisation du Parti communiste chinois avec l’aide des conseillers du Komintern.

 1922: Grève à Hongkong.

 Mission Joffe : Adolphe Joffe, envoyé du commissariat soviétique aux Affaires étrangères, arrive à Canton.

 1923: Janvier : déclaration commune de Joffe et de Sun Yat-Sen.

 Eté: Tchang Kaï-chek envoyé à Moscou pour sa formation.

 Septembre: Conséquence de la mission Joffe, arrivée à Canton de Michel Borodine, de son vrai nom : Michel Grussenberg, conseiller technique en révolution.

 1924: Mai : Tchang Kaï-chek placé à la tête de l’Académie militaire de Whampoa près de Canton. Il en assure la direction militaire assisté par Liao Chung-K’aï pour la direction politique.

 1925: 12 Mars : mort de Sun Yat-Sen.

 Début avril :  Hu Han-min, gouverneur de Canton, est menacé par Tang Ki-yao qui a acheté les généraux yunnanais, soutiens du Kouo-min-tang.

 Fin mai : établissement d’un régime nationaliste à Canton. Les cadets de Whampoa mettent en fuite les troupes des deux généraux yunnanais, Yang Hsi-min et Liu Chen-huan sur lesquels s’était un temps appuyé Sun Yat-sen. C’est momentanément la fin de l’espoir nourri par Tang Ki-yao d’abattre le Kouo-min-tang et de fonder, par la prise de Canton, un gouvernement fédéral du sud-ouest.

 30 mai : à Shanghai, douze morts dans la répression d’une grève par la police anglaise.

 12 juin : défaite définitive des mercenaires yunnanais à Canton.

 14 juin : rentrée triomphale à Canton du général victorieux : Hsü Ch’ung-chih.

 17 juin : à Saigon, premier numéro de L’Indochine  de Malraux et Monin.

 19 juin : à Hongkong, grève générale.

 20 juin : à Canton, Grèce et boycott. Assassinat du trésorier de l’hôpital japonais ; le consul japonais demande à ses nationaux de se réfugier à Chamien.

 21 juin : à Canton, grève générale. Les étrangers se sont retranchés dans l’Hôtel Victoria. Wu Chao-chu, secrétaire du gouvernement de Canton pour les Affaires étrangères, déclare au consul général d’Angleterre que la grève actuelle fait partie d’un mouvement spontané, en sympathie avec Shanghai, que le gouvernement n’en est pas responsable et qu’il ne peut aller contre la volonté du peuple.

 23 juin : à Canton, manifestation chinoise autour de Chamien. Fusillade contre l’Hôtel Victoria : un commerçant français est tué, un marin et deux civils anglais blessés. Plusieurs manifestants chinois sont également blessés ou tués.

 25 juin : les femmes et les enfants des étrangers quittent Chamien pour Hongkong. ( C’est aussi le jour où commencent les événements des Conquérants ).

 1er juillet : à Canton, le gouvernement militaire est formellement transformé en gouvernement nationaliste de la Chine. Hu Han-min et Wang Tsing-wei, les deux hommes politiques les plus aptes à continuer Sun Yat-sen, sont respectivement président (ou gouverneur) et ministre des Communications. Liao Chung-k-aï devient ministre des Finances et Hsü Ch’ung-chih ministre de la Guerre. L’ensemble forme une commission dans laquelle figurent encore les noms de Sun Fo, commissaire à la reconstruction, Ku Ying-fun à l’Intérieur et Wu Chao-chu à la ville de Canton et aux Affaires étrangères. Cette commission, selon La Politique de Pékin du 12 juillet 1925, «se substituait au poste de gouverneur civil».

 4 juillet : à Chan-t’eou, manifestations anti-étrangères, pillage de boutiques anglaises et japonaises : dommages uniquement matériels. A Canton, la grève continue.

 25 juillet : appel du gouvernement nationaliste de Canton au gouvernement de l’U.R.S.S. (appel connu par un communiqué de l’agence Tass du 11 août 1925).

 27 juillet : à Canton, annonce du remplacement de l’Américain Robert Norman par le Russe Borodine comme conseiller du gouvernement de Canton. L’armée de Canton est mise sous la direction des rouges.

 28 juillet : à Hongkong, fermeté accrue à l’égard des grévistes, l’île revient peu à peu à son état normal.

 5 août : à Canton, le gouvernement impose à la flotte l’ataman Semenoff. Arrivée du vapeur Simseropol ; c’est le second navire russe à y venir depuis deux semaines.

 12 août : à Canton, manifestation considérable, au parc public, contre les ennemis de la révolution.

        Publication dans La Gazette de Canton du nouveau règlement de navigation.

 Vers le 15 août : disparition de L’Indochine. Malraux quitte Saigon pour Canton.

 17 août : grève de la poste à Shanghai. ( le 18 août marque la fin des événements évoqués dans Les Conquérants ).

 20 août : le vice-amiral Sinclair quitte Hongkong pour Canton à bord du vaisseau de guerre anglais Petersfield.

 Assassinat de Liao Chung-k’aï. Il est remplacé par Wang Tsing-wei.

 25 août : arrestation de Hu Han-min et de Hsü Ch’ung-chih par les rouges. Démission du général Wu Te-chen, commissaire de la sûreté.

 Fin de l’année : retour de Malraux à Saigon» ([3]).

Donc les responsables du Kuomintang décident de libérer la Chine de l’emprise économique européenne. La grève générale est décrétée et Hongkong devient de plus en plus une ville morte. Le risque majeur est bien entendu la guerre ouverte et là nous ressentons toute la tension des Conquérants.  Dans ce bras de fer chaque personnage correspond à un idéal ou une folie. Tout d’abord Hong, l’extrémiste, le terroriste, qui tue dans le but d’assainir la planète : Il est à l’opposé de Tchen Dai qui rejette toute action violente. Enfin, le personnage de Garine, qui se situe dans le camp des Bolcheviks, incarne la figure du révolutionnaire pur, du héros qui recherche dans l’assouvissement de sa puissance sa propre émancipation. Sa révolution est cependant d’ordre culturel. C’est d’ailleurs ce qui l’oppose à Borodine, qui, lui, désire plus que tout une révolution politique et sociale.

                  Déjà par sa construction Les Conquérants  est un roman original. Pourtant il n’obtient aucun prix littéraire. André Malraux aborde dans ce roman les deux semaines de grève de l’été 1925 au cours desquelles les nationalistes du Kuomintang déclenchèrent une grève générale à Canton pour paralyser le commerce et les transports maritimes britanniques, avec un ton très particulier. Le narrateur emploie la première personne du singulier et on peut déceler par cet emploi la propre pensée de l’auteur. C’est avec Les Conquérants que « prend naissance cette biographie mythique de l’homme engagé au cœur des crises de l’Histoire » ([4]). Mais les personnages de ce récit donnent également un caractère particulier. En effet, jusque-là, les romans historiques traitaient d’époques anciennes. André Malraux, aborde dans Les Conquérants l’histoire actuelle, même si elle se déroule à quelques milliers de kilomètres de la France. Bien qu’il n’ait pas réellement participé à la révolution chinoise, André Malraux se sert de son expérience antérieure. Trotsky critiquait Les Conquérants  dans un long article publié dans la Nouvelle Revue Française en 1931 :

                  « J’ai malheureusement lu Les Conquérants avec un retard de dix-huit mois ou de deux ans. Le livre est consacré à la Révolution chinoise, c’est-à-dire au plus grand sujet de ces cinq dernières années. Un style dense et beau, l’œil précis d’un artiste, l’observation originale et hardie - tout confère au roman une importance exceptionnelle. (...) ce livre offre une source d’enseignements politique de la plus haute valeur » ([5]).

Bien qu’il fasse l’éloge du romancier il n’en critique pas moins l’historien. On reproche à André Malraux le personnage de Borodine qui apparaît davantage comme un fonctionnaire corrompu plutôt qu’un révolutionnaire. Pour Trotsky il s’agit du type même du bureaucrate engendré par le système stalinien. Quant au personnage de Garine Trotsky le considère comme un fantaisiste ce qui pour lui ne peut correspondre au personnage d’un Bolchevik. La réponse d’André Malraux fut rapide et nette :

                    « Hong ne représente pas le prolétariat mais l’anarchie ;  il n’a jamais travaillé ; agissant d’abord avec les Bolcheviks, il les attaque et n’accepte de directives que les siennes propres. Il s’agit de le convaincre ? Hong n’est pas susceptible d’être convaincu. Il se fiche de l’avenir du prolétariat; (...) Son but est éthique, non politique - et sans espoir (...) » ([6]).

                  André Malraux veut absolument apparaître comme un témoin privilégié de la Révolution chinoise. Il considère Les Conquérants comme une sorte de développement esthétique et philosophique. Mais Trotsky en refusait les conclusions politiques. En somme le malentendu qui existe entre André Malraux et Léon Trotsky est tout à fait compréhensible. En effet, André Malraux qui n’a jamais participé aux événements de la grève générale de Canton ni aux événements qui y succédaient se donne l’allure d’un collaborateur de Borodine et celle d’un conseiller du Komintern en Chine et de cette façon il se piège.  Il précise de plus à Trotsky que « ce livre est d’abord une accusation de la condition humaine » et qu’il ne s’agit pas d’une « chronique romancée de la révolution chinoise, parce que l’accent principal est mis sur le rapport entre des individus et une action collective, non sur l’action collective seule » ([7]).

                  De même André Malraux s’expliquera en 1948 sur le sens à donner à ses   Conquérants : « Ce livre n’appartient que bien superficiellement à l’histoire. S’il a surnagé, ce n’est pas pour avoir peint tels épisodes de la Révolution chinoise, c’est pour avoir montré un type de héros en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité. Ces valeurs étaient indirectement liées à celles de l’Europe d’alors » ([8]).

  Les personnages d’André Malraux portent en eux les idées que leur créateur désire mettre en scène.

                  Au mois de décembre de la même année, un texte intitulé Royaume Farfelu est publié aux éditions Gallimard. Claude Tannery, en 1985 a exploré ce monde du farfelu qui réapparaît par période dans l’œuvre d’André Malraux. Ce dernier a été chercher le terme de  « farfelu » chez Rabelais et non chez les Surréalistes. En effet, pour Rabelais le farfelu représente quelque chose de dodu, de rond et de léger. André Malraux veut ainsi exprimer l’incompréhensible. Claude Tannery va même jusqu’à considérer le farfelu comme une des composantes essentielles de l’œuvre malrucienne. On peut saisir cette nuance si on se réfère à sa toute première œuvre Lunes en papier. De plus sous le pseudonyme de Maurice Sainte-Rose André Malraux avait déjà publié dans L’Indochine un récit qui s’intitulait L’Expédition d’Ispahan ([9]).

 

Il y narrait le récit d’un groupe d’hommes politiques de Téhéran pour rejoindre Ispahan par le désert. Les cavaliers n’y trouvent qu’une ville-fantôme, apparemment vide, mais habitée de démons. André Malraux poursuit ce voyage imaginaire dans Royaume Farfelu. Il s’agit maintenant d’une ville qui dévore ses assaillants. Donner un sens à la mort ne donne pas un sens à la vie. C’est ce qu’André Malraux a compris relativement tôt. Il l’exprime à travers les personnages des Conquérants. Il réitère cette démonstration dans Royaume Farfelu. Il sait désormais que l’écriture va lui permettre d’aller plus loin. Grâce au succès remporté par Les Conquérants il est à l’abri sur le plan financier. Il est même devenu membre du Comité de lecture des éditions Gallimard où il est aussi directeur artistique. On lui doit à ce sujet une brève collection « Mémoires révélateurs » . Donc l’activité d’André Malraux à cette époque est débordante et il ne rêve que d’ailleurs.

 


[1]. Malraux, André, Œuvres Complètes, T.III, op.cit., p.370.

[2]. Malraux, Clara, Œuvres Complètes, T.I.,  Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1989, p.LXXIII.

[3]. Malraux, André, Œuvres Complètes, T.I, op. cit., p. 1001-1004.

[4]. Revue des Lettres Modernes, Série André Malraux, 6, Minard, Coll. Lettres Modernes, Paris, 1985, p.4.

[5]. Trotsky, Léon, La Révolution étranglée, in La Nouvelle Revue Française, Février 1931.

[6]. Malraux, André, Réponse à Trotsky, in La Nouvelle Revue Française, Avril 1931.

[7]. Ibid.

[8]. Malraux, André, in Œuvres Complètes, T.I, op. cit., p.271.

[9]. L’Indochine, 6 Août 1925.