Vers une conception métaphysique de la politique...
L'incompréhension...
Cette incompréhension, Malraux l'a vécue difficilement. Il faudra attendre le milieu des
années 1960, pour voir Malraux et les intellectuels français se rassembler. Ministre des
Affaires Culturelles il éveilla à nouveau l'intérêt auprès des artistes et des
écrivains, dont il se fit souvent le défenseur auprès du gouvernement et de
l'administration. La fin de la guerre d'Algérie et la politique étrangère du général
de Gaulle favorisèrent les retrouvailles avec la Gauche.
Parallèlement, vingt-quatre ans après avoir publié Les Noyers de
l'Altenburg, Malraux renouait avec la création littéraire. Antimémoires
(1967) et les ouvrages qui suivirent furent rassemblés dans La Corde et les
Souris (1976) et témoignent d'une sérénité retrouvée et d'une
réconciliation entre l'écrivain et l'homme politique.
L'engagement politique prend ainsi une double signification ; il est la forme la plus
avancée de l'action, pour l'être marqué par Nietzsche et l'existentialisme, tout en
étant une manière d'alimenter la création, de lui procurer de la matière.
Malraux fut donc avant tout un homme d'action et un écrivain. Il ne peut pas être
véritablement catalogué comme homme politique ou penseur politique. La politique chez
Malraux consista principalement à occuper une place sur la scène politique en
s'engageant et en agissant. Cette action politique peut être caractérisée par sa durée
et la variété de ses formes.
Plusieurs événements ont jalonné l'engagement politique de Malraux. Le premier
engagement de Malraux dans la vie publique, son premier véritable combat politique se
situe en 1925 aux côtés des Indochinois en révolte contre la colonisation française et
le système économique qu'elle représentait. Cet engagement est fondamental. Il va
cristalliser la position de Malraux comme intellectuel de gauche engagé et lui donner la
quasi-totalité des sujets politiques qu'il utilisera jusqu'au milieu des années 1930.
Ensuite le comportement de Malraux, sa thématique et son positionnement se modifieront.
Le second événement essentiel sera alors son départ pour l'Espagne en 1936. Il s'agira
d'une rupture brutale dans la nature de l'engagement puisqu'il va combattre les armes à
la main et ne plus se contenter d'utiliser sa plume.
Enfin, la rencontre avec le général de Gaulle, en 1945, a donné une autre signification
à l'objectif de son engagement, qui consista alors à accompagner la destinée d'un homme
et à intégrer le monde politique officiel.
La naissance du Malraux politique...
L'Indochine correspond donc à l'entrée en politique de Malraux au cours de l'année
1925. C'est le goût de l'aventure et le besoin de trouver des revenus financiers qui ont
incité Malraux et Clara son épouse, à s'embarquer pour l'Asie à la fin de l'année
1923. Le hasard et les circonstances sont donc à l'origine de la naissance du Malraux
politique que nous connaissons. Arrêté par la puissance coloniale, Malraux est donc
condamné au mois de juillet 1924. Mais il refuse de rester sur une défaite et veut
exploiter sa popularité récente. Il a compris qu'il peut à partir de ce qui vient de
lui arriver, se constituer une position. Il a également saisi l'importance pour son
avenir personnel de faire parler de lui. Il a trouvé une cause : la protection des
assujettis d'Indochine face à l'administration coloniale.
A partir de 1925, Malraux est devenu un militant politique. Durant une année, comme
éditorialiste de L'Indochine puis de L'Indochine Enchaînée il apprend à écrire des
pamphlets politiques. Il développe une idéologie libérale et anticolonialiste, sur un
fond d'idéologie républicaine et nationaliste, pas encore animée de socialisme ou de
marxisme. De retour en France au mois de février 1926, il a définitivement pris goût à
l'aventure et à la défense de la liberté. Cette vocation ne le quittera plus.
Le retentissement de cette expérience sur Malraux fut immense : de là date le goût,
jamais contesté ensuite, pour l'Orient, qu'il s'agisse de la Chine, du Japon ou de
l'Inde. Son engagement du côté des asservis ne se démentira jamais plus. Il demeurera
anticolonialiste (il encouragera la politique de Mendès-France en Indochine en 1954, il
signera une pétition en 1958 avec Sartre, Mauriac et Martin du Gard contre la torture en
Algérie). Il restera surtout un fervent défenseur des droits de l'homme toute sa vie,
jusqu'au soutien du conflit du Bengladesh (1971).
Ecrivain surdoué, dandy et aventurier, tels sont les caractéristiques que nous pouvons
attribuer au jeune Malraux des années 1925-1933. Il est donc venu à la politique par
hasard et par besoin plus que par vocation ou conviction. C'est l'expérience personnelle
qui lui permettra d'approfondir cet engagement.
L'Espagne et la solidarité des combats...
La période de la Guerre d'Espagne correspond à l'engagement dans la lutte. En effet, le
Malraux de 1936 qui part pour l'Espagne s'apparente fortement à celui de 1926 qui
revenait d'Indochine. Certes, il a beaucoup gagné en réputation ; l'année 1933, une des
plus productives de son existence, pourtant dense, l'aura beaucoup marqué. C'est l'année
du couronnement littéraire avec le Prix Goncourt pour La Condition Humaine.
C'est également l'année où les nazis prennent le pouvoir en Allemagne et où Staline
change de tactique et demande aux Partis Communistes ouest européens de s'allier avec les
sociaux-démocrates et les Républicains au sein de fronts antifascistes.
Malraux adhère à l'A.E.A.R. (Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires),
organisation rassemblant des intellectuels antifascistes proches du Parti Communiste et
contrôlés par Vaillant-Couturier et Thorez. Malraux devenu compagnon de route du parti
en fut l'un des plus captivants représentants avec Gide et Aragon. Au mois de juillet
1936 Malraux abandonne tout pour rallier la République espagnole, menacée par le
pronunciamento de Franco. Il crée l'escadrille España pendant l'été 1936. Là il va
connaître la solidarité des combats, la disparition de plusieurs de ses camarades, et le
contact direct avec la mort. Il va enfin vivre ce qu'il avait retracé dans Les
Conquérants et La Condition Humaine, le combat
révolutionnaire et la fraternité humaine. Cette seconde rencontre avec le peuple (après
celle d'Indochine) va lui donner plus de recul sur le monde et lui apprendre que la vie
n'est pas toujours simple, ni manichéenne. Cette expérience à l'origine de L'Espoir
va le mobiliser entièrement pendant six mois sur le terrain, puis approximativement deux
ans ensuite à la tribune ; il sera le propagandiste emporté et imposant de la cause de
l'aide de la République espagnole assiégée.
Désillusions...
Malraux a commencé à se désunir du monde parisien. Il a également découvert les
procédés du Parti Communiste qui encourageant l'efficacité totale et le dévouement à
Staline, passe autant de temps à combattre contre ses alliés, trotskistes et
anarcho-syndicalistes que contre les franquistes. L'Espoir est une alternance incessante
entre la certitude, la fraternité et l'illusion lyrique, représentés par les
anarcho-syndicalistes, et l'efficacité incarnée par les communistes. Malraux continue à
favoriser l'efficacité mais les communistes n'aiment pas les indépendants. Il sera en
fait écarté de toutes responsabilités en Espagne avec l'apparition des Brigades
Internationales au début de l'année 1937. Son attachement à l'Espagne ne le quittera
plus.
Trois événements vont ensuite jeter Malraux en plein désarroi : l'effondrement de la
République Espagnole au début de 1939, l'alliance germano-soviétique au mois d'août
1939, la capitulation française au mois de juin 1940 et son incarcération comme simple
soldat par les Allemands.
En un peu plus d'une année, tout ce en quoi il avait cru s'est écroulé : l'Espagne, le
rôle rédempteur des communistes, l'antifascisme, la France. A la fin de 1940, Malraux
est devenu un combattant de la liberté qui a perdu la foi en la liberté. Il se met à
écrire sur l'art, activité qui ne le quittera plus jusqu'à la fin de ses jours.
S'il est un écrivain qui a fait corps avec son époque, dont l'uvre et l'existence
sont indissociables des événements de son temps, c'est bien Malraux. Sa vie a été,
effectivement, une " vie dans le siècle ", pour
reprendre le titre de la biographie que lui a consacrée Jean Lacouture (
). Aventurier et journaliste anticolonialiste dans les années 20, militant antifasciste
et responsable de l'escadrille España dans les années 30, chef de maquis, responsable de
la Brigade Alsace-Lorraine, puis éphémère ministre de l'Information dans les années
40, Délégué à la Propagande du R.P.F. autour des années 50, enfin inamovible ministre
des Affaires culturelles du général de Gaulle de 1958 à 1969,
Une réalité plus obscure...
Malraux a vécu profondément les renversements de son temps, en refusant de se limiter au
rôle d'observateur ou de témoin, tout en concourant pourtant, par sa réflexion, à
clarifier les enjeux intellectuels et spirituels de ce qu'il a vécu comme une crise de la
civilisation du XXème siècle.
En tout cas, en assumant les responsabilités et les servitudes de l'action, Malraux n'a
pas hésité à de nombreuses reprises à se remettre en cause et à risquer sa
réputation d'écrivain ( ). De fait, son cheminement idéologique a été la source d'un
certain nombre d'incompréhensions et de quiproquos. Durant les années 30, Malraux est
apparu comme l'exemple de l'écrivain révolutionnaire, aussi bien par le sens de ses
uvres littéraires, Les Conquérants, La
Condition Humaine, Le Temps du Mépris, L'Espoir,
que par son engagement public aux côtés des communistes à l'occasion de ses activités
antifascistes et de son action militaire au cours de la guerre d'Espagne. Aussi, à la
Libération, un certain nombre de ses admirateurs d'avant la guerre ne saisiront pas
comment l'écrivain révolutionnaire a pu se convertir en compagnon puis en ministre du
général de Gaulle. De même seront-ils déconcertés par le développement de la
réflexion esthétique de l'auteur des Voix du Silence, qui leur apparaîtra comme une
infidélité de sa vocation d'écrivain engagé, dont avait témoigné, jusqu'aux Noyers
de l'Altenburg (1943), son uvre romanesque.
En fait, la représentation d'un Malraux communisant avant la guerre s'opposant de
manière manichéenne à l'image du Malraux gaulliste de 1945 simplifie excessivement une
réalité beaucoup plus obscure. Certes, il est bien vrai qu'il y a, dans le cheminement
de Malraux, une époque "révolutionnaire ", jusqu'en 1940, et une époque
" gaulliste ", après la Libération, mais la rupture entre ces deux périodes
est sans doute moins absolue et moins claire que d'aucun le disent. C'est si vrai que
certains développements de L'Espoir, en 1937, aident par
exemple à comprendre les attitudes qui seront celles de Malraux après la guerre.
Contrairement aux apparences, les changements les plus profonds qui interviennent entre
ces deux périodes de son parcours politique ne tiennent sans doute pas tant à la
transformation de ses choix et de ses orientations qu'à une évolution de sa
représentation même de la politique et de l'engagement politique. En effet, à ce que
nous pouvons dénommer une conception " métaphysique " de la politique tend
progressivement, à partir de 1936, à se substituer une conception plus " réaliste
", dont les implications sont au moins aussi fondamentales que les événements de la
Seconde Guerre Mondiale pour expliquer son engagement gaulliste à la Libération.
Cela dit, au-delà de ces évolutions et de ces changements apparents, la pensée de
Malraux trouve en profondeur son unité dans une réflexion philosophique et
métaphysique, qui l'amène de manière récurrente à s'interroger sur les contradictions
de la condition humaine et sur le scepticisme qui lui semble miner les fondements de la
civilisation européenne. Ces questions métapolitiques se retrouvent aussi bien au
cur de son engagement révolutionnaire de l'avant-guerre qu'au centre de sa
réflexion sur l'art et la culture après 1945. Derrière la variété apparente de ces
engagements est en effet présente la même impression obsédante d'une " crise du
sens " de l'existence humaine, en quoi il voit l'un des principes majeurs de la crise
de la civilisation dont il diagnostique les prémisses dès ses premiers ouvrages des
années 20. Une crise, qui le conduira ultérieurement à chercher des ersatz de réponse
à cette quête du sens dans l'action politique ou la création artistique, mais des
réponses dont il évaluera assez rapidement les limites et le caractère pour partie
illusoire au regard des questions qui ne cesseront de l'obséder jusqu'à sa mort en 1976.
Pendant ce qu'il est possible d'appeler l'époque " révolutionnaire " de
Malraux, durant l'entre-deux-guerres, nous pouvons dire que son engagement politique
correspond à une représentation " métaphysique " de la politique, parce qu'il
est pour lui le résultat d'une quête qui est au premier chef une recherche philosophique
et métaphysique. C'est d'ailleurs si vrai que, dans un premier temps, la réflexion de
Malraux est distincte de la politique et ce n'est que progressivement qu'elle va
déboucher sur un engagement révolutionnaire, avec notamment, sur le plan littéraire, la
publication de La Condition Humaine en 1933 et du Temps
du Mépris en 1935. Mais, en même temps, assez vite, Malraux va être
amené à s'interroger sur les limites de cette espérance révolutionnaire. Ce sont des
interrogations qui constitueront notamment l'un des sujets fondamentaux de L'Espoir
et qui organiseront les voies de l'évolution ultérieure de sa réflexion.
( à suivre)
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