L'énigme Joë Bousquet
ou fragments de l'être couché

par Joë Ferami

L'hirondelle blanche

Il ne fait pas nuit sur la terre ; l'obscurité rôde, elle erre autour du noir. Et je sais des ténèbres si absolues que toute forme y promène une lueur et y devient le pressentiment, peut-être l'aurore d'un regard.

Ces ténèbres sont en nous. Une dévorante obscurité nous habite. Les froids du pôle sont plus près de moi que ce puant enfer où je ne pourrai pas me respirer moi-même. Aucune sonde ne mesurera ces épaisseurs : parce que mon apparence est dans un espace et mes entrailles dans un autre ; je l'ignore parce que mes yeux, ni ma voix, ni le voir, ni l'entendre ne sont dans l'un ni l'autre.

Il fait jour ton regard exilé de ta face
Ne trouve pas tes yeux en s'entourant de toi
Mais un double miroir clos sur un autre espace
Dont l'astre le plus haut s'est éteint dans ta voix.

Sur un corps qui s'argente au croissant des marées
Le jour mûrit l'oubli d'un pôle immaculé
Et mouille à tes longs cils une étoile expirée
De l'arc-en-ciel qu'il draine aux racines des blés.

Les jours que leur odeur endort sous tes flancs roses
Se cueillent dans tes yeux qui s'ouvrent sans te voir
Et leur aile de soie enroule à ta nuit close
La terre où toute nuit n'est que l'oeuvre d'un soir.

L'ombre cache un passeur d'absences embaumées
Elle perd sur tes mains le jour qui fut tes yeux
Et comme au creux d'un lis sa blancheur consumée
Abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux.

Il fait noir en moi, mais je ne suis pas cette ténèbre bien qu'assez lourd pour y sombrer un jour. Cette nuit est : on dirait qu'elle a fait mes yeux d'aujourd'hui et me ferme à ce qu'ils voient. Couleurs bleutées de ce que je vois qu'avec ma profondeur, rouges qui m'éclaire
mon sang, noir qui voit mon coeur...

Nuit du ciel, pauvre ombre éclose, tu n'es nuit que pour mes cils.

Bien peu de cendre a fait ce bouquet de paupières
Et qui n'est cette cendre et ce monde effacé
Quand ses poings de dormeur portent toute la terre
Où l'amour ni la nuit n'ont jamais commencé.

Joë Bousquet (L'Esprit de la Parole)

 

---JE SUIS RESTÉ DEBOUT---

Je m'appelle Joë Bousquet, je suis né et mort deux fois.

J'étais un enfant capricieux. « On m'appelait l'homme-chien. Ma cruauté m'avait acquis ce sobriquet. » Adolescent on me disait un mauvais garçon, pourtant j'étais fils de bonne famille languedocienne, mon père médecin, mon oncle chirurgien. En 1916, à dix-neuf ans, je devance l'appel. J'ai un désir de guerre, une volonté d'en découdre. Avec ça, je gagne des galons et des médailles. J'avance. Je suis blessé une première fois. Grâce à ce courage de tous les diables je suis l'officier le plus décoré de mon régiment. Convalescent, je rencontre Marthes à l'opéra de Béziers, ma première rencontre avec l'amour. Impossible : « La colère de ma mère quand elle aurait su que je voulais épouser une divorcée. » Vite, je veux retrouver la guerre, le front, je veux m'échapper. Et puis, lors d'une attaque allemande, moi le lieutenant Bousquet, je ne sais pourquoi, tous reculaient.

« Alors, j'ai compris, c'était fini et je suis resté debout. »

 

---J'ÉTAIS UN TYPE PERDU---

« A tout ce qui me tente je donne un coeur plus grand que la vie. »

Une balle, une balle dans la colonne vertébrale, ma moelle épinière coupée, mes jambes paralysées, une unique balle mettra trente-deux ans pour me tuer. Seul, couché dans mon lit, j'ai atteint des hauteurs telles, que j'ai creusé le ciel. Enfermé dans ma chambre, enfermé dans mon corps, je rayonne dans cette lumière immobile. « Le mal comme le bien a son ciel en moi; et je connais la voluptueuse satisfaction de n'être médiocre en rien. » Chaque jour je redécouvre que j'ai été blessé, que je suis blessé et je dois à cette blessure « d'avoir appris que tous les hommes étaient blessés comme moi. » Je suis né le 19 mars 1897 à Narbonne, j'ai été touché par une balle à la colonne vertébrale le 27 mai 1918 à Vailly sur le front, j'avais vingt et un an, je suis mort le 28 septembre 1950 à Carcassonne. « Qui suis-je tel qu'on me voit, flottant entre mes deux personnes, celle de mon coeur et celle de ma mort ? »

-Un homme sauvé par sa blessure (extrait d'une lettre envoyée à G)-

Une histoire :

J'avais vingt ans, et j'étais, à Nancy en 1917, un petit sous-lieutenant qui promenait ses décorations et regardait les femmes. La plus jolie des jeunes filles n'allait pas tarder à m'appartenir, Jeanne, à me voir fou de ses dix-huit ans... (...)

Une belle nuit de juillet (...). On s'habille au galop. Et on débarque chez Marcelle. Marcelle embrasse la petite, et, sur ma prière, l'habille de façon assez voyante (...); nous la fardons. Et -il était 7h30- partons, laissant Marcelle (...), de S, Jeanne et moi dîner chez Walter. Elle était folle. Et nous aussi. Champagne, cigarettes. Et à dix heures la nuit noire sans lampe (...).

Là, le rire de Jeanne a commencé à me faire mal. « Allons chez L ! » propose mon ami. (...) Il était chez lui avec deux femmes assez laides... L'une d'elle était au piano (...) elle a fait signe de la tête qu'elle ne nous suivait pas (...). L nous avait suivis, puis s'était éclipsé.

Bref, nous étions tous les quatre, à minuit, et ivres (...) et Jeanne était si belle que je n'avais jamais apporté tant de passion à l'aimer. Elle fumait, mettait ses pieds sur la table, semblait dans ce parti pris de se montrer désagréable, chercher je ne sais quoi (...).

Quand je me souviens assez confusément, que la grosse femme (...) se mit de façon un peu désagréable (pour moi), à dire : « C'est une petite fille, il faut la battre, Joë, flanquez-lui une fessée. » Et je me souviendrai toujours de l'instant où j'ai vu, moi qui n'appartenais dans cette nuit qu'à mon amour, et qui aurais rêvé d'être seul avec Jeanne, de l'instant où j'ai vu ses yeux s'agrandir, s'illuminer de l'espoir fou qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire.

Je me souviens que je lui ait dit (...) : « Si tu n'es pas sage, de S qui est très fort va te déculotter et te flanquer une fessée. » (...) « Oh ! je crois que ça me ferait plaisir ! Alors... » Une sorte de joie satanique (...) je pressai plus fort sur moi ma petite amie : « Eh bien, dis : Chiche ! » A voix très basse (...) : « Chiche », dit elle. (...) elle était nue. (...) après le vain simulacre d'une correction qui n'était qu'un prétexte, c'est moi qui ai tout fait pour qu'elle devienne , dans l'instant, et sous mes yeux la maîtresse de S. (...) Elle avait des yeux insensibles. Elle était comme noyé dans mon plus mauvais rêve (...). Vois-tu ? Le bien, le mal. Double infini à travers lequel on ne cherche à jamais que soi-même...

Car il faut être sincère jusqu'au bout. J'ai été blessé à vingt et un ans. Mais j'étais déjà un type perdu. Complètement dévoyé. Incapable de gagner sa vie. Pris par l'amour de toutes les drogues. Incapable de prendre sur lui d'écrire ou même de lire. (...) Tout cela aurait fini par un coup de revolver. Ma blessure a fait tourner les choses autrement. Je suis comme un homme de tous les vents que la solitude et le silence auraient fait prisonnier...

 

---IL Y A UNE NUIT DANS LA NUIT---

« La poésie n'est plus un reflet de l'homme : elle a le poids de son être et porte tous les traits de sa destinée. » Et puis, la vie va continuer dans cette chambre de Carcassonne, la lumière de la lampe, les rideaux tirés, « tapi dans un coin, tassé, les yeux ouverts » avec cette douleur trop forte qui remonte dans le corps, une pipe d'opium à portée de main pour lutter contre. Survivre, surmonter, passer par-dessus, vivre en creux, savoir dans sa chair que « Tous les feux, sur la mer, chantent qu'un homme est seul, après tout, et seul avec ce qui le mène. », mais ne pas s'isoler, être plus que jamais parmi les hommes, un homme très différent, un homme-chien, plus qu'un homme, moins qu'un homme, « le dernier des hommes et le meilleurs des chiens. »

Le Journal Intemporel, puis La Fiancée du Vent marquent mes débuts d'écrivain, mais c'est en participant à la fondation de la revue Chantiers que mon engagement prend forme. Intéressé par le mouvement surréaliste, mais au-dessus des doctrines, mon leitmotiv sera d'aimer, de suivre mon coeur et rien d'autre. Chantiers du groupe Carcassonne fusionnera avec la jeune revue des Cahiers du Sud du groupe de Marseille, les Cahiers du Sud qui ne cesseront de paraître , bien après ma mort, jusqu'en 1966. Orientés vers la recherche d'un génie du sud, langue d'oc, troubadours, catharisme, hors de tout folklore, ouverts aux grands courants du nord, le graal, les romantiques allemands, la revue des cahiers du Sud abordera les sujets les plus divers, de la mathématique à la poétique érudite.

Estève, Jean Paulhan, Jean Cassou, André Gide, Paul Valéry, Paul Eluard, Ferdinand Alquié, de nombreux peintre, autant d'amitiés, de rencontres, qui se nouent et se resserrent au fil des lettres et au gré des visites, autant d'amour aussi avec des femmes imaginaires ou réelles, rêvées et imaginées, relais du monde où « Mon âme est comme la présence d'un amour dont je toucherais le fond dans les choses. » C'est la marche. Une marche sans jambes, sans pieds, une marche vers l'inconnu dans l'inconnu, dans les profondeurs de la nuit intérieure, il n'y a pas de choix, la seule voie ouverte pour toucher cette impossible présence au monde est celle de l'inconnaissance.

L'énigme dévoile l'énigme. « La poésie est la langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir. » Et dans cet effort de vie à fleur de peau, présence, regard, parole, finiront-ils peu à peu par se rejoindre et ne faire qu'un ? Mon ami Jean Paulhan dira : « Il avait été donné à Joë Bousquet de se rendre familier avec cet état où l'homme sait de science sûre, voit de voyance évidente que la chaleur et la glace, le joyeux bourdonnement des pensées et les mots figés, la profusion et le mécanisme ne font plus qu'une seule oeuvre. »

Une seule oeuvre, une seule vie, un seul sexe. Aller par-delà, dans les miroirs de miroirs, non pas traduire le silence, faire en sorte que le silence nous traduise, atteindre ce point où nul autre n'a autant aimé. Toute frontière abolie, aimer une femme c'est être plus qu'un homme, c'est être charnellement une femme, la devenir. L'amour est ce qui s'installe par-delà la différence des sexes, matrice énergétique qui donne âme aux objets et aux corps. « J'ai vécu comme une femme, souhaitant d'enfanter des esprits et de les nourrir de sa substance. »

 

---JE VEUX RECUEILLIR MON NÉANT---

1939, la guerre, l'occupation allemande partage la France. C'est alors qu'au pays des cathares, derrière les remparts de Carcassonne, l'espace confiné de la chambre avec ses quatre murs s'ouvre encore devenant le point de ralliement des écrivains réfugiés dans la zone sud, le groupe de la N.R.F. notamment, et le numéro spécial des Cahiers du Sud sur le Génie d'oc et l'Homme méditerranéen en 1943, en codirection avec Jean Ballard, est un pied de nez contre l'occupation nazie. « Un homme vaut uniquement par la portion de son esprit qu'il a réussi à rendre positive, à reprendre à ce marais de sottise et de fureur où nous serions baignés. »

Oui, mystique, à la recherche d'un « frère d'ombre », à la recherche d'une « clarté qui change tous les mots. » Le corps petit à petit se casse, avoir écrit tant et tant, des lettres innombrables, des poèmes, des romans, des journaux, avoir tant lutté, avoir tant cherché et cette balle qui continue son oeuvre, cette douleur qui empire et, l'opium, l'opium qui me drogue, seul remède à ma souffrance, à ces crises d'urémie insoutenables. « Mon corps était retranché de la vie ; par amour pour elle, je rêvai d'abord de le détruire. Cependant, les années, qui me rendaient mon infirmité plus présente, enterraient mon intention de me supprimer. Blessé, je devenais déjà ma blessure. J'ai survécu dans une chair qui était la honte de mes désirs. » Alors, ma voix a surgi, elle a nommé, elle a convié et dévoyé cette brisure. « Je veux recueillir mon néant à l'ombre d'une réalité digne de la lumière et forger de mes mains un objet qui efface mes traces. »

-Février 1948 (Le sème chemin)-

Les dernières années viennent à moi ; elles s'approchent, humbles, obligeantes, chacune avec sa lanterne...

J'ai le coeur gonflé par la joie de les voir, de comprendre ce qu'elles
veulent.

Elles viennent :

Emplir d'une clarté humaine la joie que nous eûmes d'exister...

D'exister contre tout, contre l'adversité, contre nous...

Avec l'aide du monde, nous guérirons de notre mort l'amour humain que
nous fûmes :

Le corps n'est pas un élément de dispersion.

-Lettre posthume à G-

3 heures

Je suis très fatigué, l'estomac, une sueur gelée sur le front, j'ai ôté mes lunettes qui me pesaient -cela doit s'appeler être de sang froid- je ne t'avais jamais écrit dans ces conditions.

Je ne dirai pas : je te voudrai près de moi. Je dirai : ton absence est la même blessure, que ma vie me porte ou que je lutte pour la retenir. Tu es ma chair. C'est parce qu'il est possible que tu ne puisse vivre sans moi que j'ai des genoux, des jambes. C'est parce que tu vis que ma pensée n'est pas la haine de la vie, mais l'amour même.

Je ne t'ai menti qu'une fois. C'est quand je t'ai dit que je pouvais vivre sans te voir. Même si tu tombais dans une déshonorante folie, je te garderais près de moi. Je n'imagine l'avenir qu'à travers la douceur de le recevoir de ta présence. Et cette douceur est tout ce qui me tiens au monde. Ma vie n'a pas de contenu, n'en aura plus, tu n'es pas en elle, elle me vient de toi, je n'existe que pour la surprise de naître à chaque instant de la femme que tu es... Le reste n'est qu'un corps rompu et le contact quotidien avec des maux physiques que tu n'imagines pas.

 

Joë Ferami