Dragée 2,

par Daniel DUBE

"Pourquoi, de nos jours, indépendamment de toute publicité particulière, un ouvrage littéraire devient-il un best-seller et se retouve-t-il lu aux quatre coins du globe? La réponse...nous éclairerait beaucoup sur la face cachée de la communication"

Fernand Séguin, Le cristal et la chimère, Ed.Libre Expression, Montréal, p.202

Dans l’usage courant, on dit souvent au Québec: "Il est dû" ou "Elle est due". Prononcez: "I’é dû" ou "Ê’ due". L’expression a plusieurs usages. Si un prétentieux de conducteur, se prenant pour un champion de Formule 1, n’a pas encore vécu d’accident, un fataliste dira: "I’é dû" et ce, pour sous-entendre méchamment que son tour est proche. Si la pluie n’est pas tombée depuis belles lurettes, un cultivateur optimiste dira:"Ê’ due", pour indiquer qu’elle devrait bientôt arriver. En France, quand Zidane n’arrivait pas à donner la pleine mesure de son talent avant la finale du Mondial, après ses deux têtes contre le Brésil, un québécois se serait exclamé:"I’était dû". Et ce, pour affirmer que ce grand joueur était mûr pour exploser. Une blague: Zidane ne pouvait pas faire autrement que marquer deux têtes. Tous et toutes savaient qu’il en avait une bonne, plutôt deux fois qu’une.

Un. Ici, le participe passé du verbe devoir ne s’entend pas spécifiquement en termes de dette ou d’obligation à rencontrer. Deux. La signification de ce dû se confond davantage avec un certain déterminisme providentiel. Le coup de pouce du ciel, la jambette (au Québec: croque-en-jambe) du mauvais sort, la prédestination, un je-ne-sais-quoi d’inexplicable agit ici. En un mot, c’est dit, c’est écrit quelque part. Tiens! Ceci nous amène encore à la littérature, à la question placée en exergue au début de cette dragée.

Bobin, le cas de Christian Bobin va nous servir. Pourquoi les textes de cet "inactuel" reçoivent-ils une telle faveur? Tentons une réponse: parce qu’il était dû. Un peu simpliste, direz-vous. Lecteurs, faites confiance à la sagesse séculaire. Lèchez bien la dragée, ruminez-la. Laissez-vous prendre à sa médecine.

Écrit, dit. C’est écrit, c’est dit, c’est dû à être lu. Sa diffusion est due. Dans la finitude du texte réside l’infinitude de sa réception. Le chant de l’intériorité donne la mesure de sa "portée". Dans le cocon intériorisé se cache le vol du monarque à venir. Le cas Bobin est édifiant. Pour venir à Paris participer à une entrevue télévisée, Bobin disait avoir parcouru beaucoup plus de distance qu’il n’en avait parcouru jusque là en 40 ans dans son Creuzot natal. "La course entre ma bouche et mon oreille n’épuisera jamais la marche du bouche-à-oreille."oserai-je lui faire dire.

Daniel DUBE

"Un grand livre commence longtemps avant le livre." Christian Bobin, Une petite robe de fête, Folio/Gallimard, Paris, 1991, p.34