L’Histoire est une métaphore

 

- à propos de M. Darwich -

 par Pascal-Ludovic Saissi

Points de vue

sur l'écriture

            Difficile d’évoquer un symbole vivant de la résistance palestinienne sans tomber dans d’infinies polémiques. J’ai simplement voulu témoigner d’une rencontre avec ses mots, son engagement politique, ses choix et partis-pris esthétiques - lors d’un colloque à Aix en Provence, organisé à l’occasion du printemps des poètes, en avril 2003.    

 

            De mon coté, je milite pour le partage universel de la Poésie... bien au-delà de l’Histoire. D’ailleurs, Darwich semble regretter d’avoir été associé à une série de combats - certes nécessaires - mais auxquels il aurait préféré substituer une situation de Paix. Et il ajoute : “Je ne voudrais conserver de mon existence que le fait d’être poète [1] .

 

Le mur entre vie et mort

 

            Après une longue période de convalescence, suite à une intervention médicale très lourde, où il a oscillé entre la vie et la mort, le poètes est de retour sur les rivages de la Méditerranée... Mais est-il vraiment le même ? Dans son dernier livre traduit en Français, Murale, il s’interroge une fois de plus sur son identité, tout en explorant les profondeurs secrètes de son oeuvre :

 

                        L’écho a dit

                        Je suis fatigué de mon espoir incurable,

                        Las des pièges de l’esthétique

                        Qu’y a-t-il après Babel ? [2]     

 

            Ce long poème est à la fois “un testament poétique et une lettre d’adieu” que le lecteur peut se permettre de modifier aujourd’hui, confie-t-il à son ami André Velter [3] . En effet Darwich a vu la mort en face, mais il en est revenu. Il se croyait condamné, mais il a été sauvé par les mains expertes d’un chirurgien. De retour dans le monde des vivants, il développe - comme tous ceux qui ont failli perdre l’essentiel - une énergie et une vitalité presque surhumaines, en déplaçant son regard de militant national vers d’autres perspectives, d’autres frontières intérieures. Dans ce qui pourrait apparaître comme un bilan, son enthousiasme est teinté d’une sorte de désenchantement :  

 

                        J’ai chanté pour peser l’horizon gaspillé

                        Dans la douleur de la colombe. [4]

 

            Ses rêves restent pourtant limpides : provoquer l’amour, défendre la liberté, célébrer la beauté, la vie, la vitalité pour tous. Il revendique d’ailleurs les grands attributs des poètes d’amour, dans une tradition où le mot amour n’existe, je crois, que par périphrases. Avec Murale, on retrouve ses thèmes favoris : la danse (associée à la jubilation et à la construction musicale de la poésie), le chant (qui est aussi la mémoire fondatrice de la terre, sa complainte) et la féminité (à la fois associée à la terre, à l’inspiration et aux fragilités de l’exil). Ecoutons la langue “dansée” de Darwich :

 

                        Les mots, s’ils sont lointains, possèdent une terre

                        Voisine d’une planète plus élevée.

                        Et les mots, s’ils sont proches, détiennent un exil. [5]  

 

Une identité de poète vivant

 

            C’est dans un esprit très original que l’oeuvre se “déplie”, les références à son pays de naissance paraissant plus discrètes, plus voilées, plus silencieuses [6] . A la fin de Murale, on lit la répétition obsédante d’une perte :

                        Je ne m’appartiens pas

                        Je ne m’appartiens plus

                        Je ne m’appartiens plus [7]        

 

            Ce qui pose une question provocatrice : Mahmoud Darwich est-il fondamentalement un poète errant ou un “citoyen” palestinien ? S’il aime sa “patrie” [8] comme sa chair, il refuse toute identité figée, se définissant plutôt comme un auteur arabe vieillissant, davantage du côté des classiques, ni hermétique ni populiste, mais bel et bien populaire :

 

                        Et je suis l’étranger

                        Avec ce qui m’a été donné de ma langue. [9]

 

            Aujourd’hui, Darwich bénéficie d’une renommée sans précédent dans l’ensemble du public arabophone. Son engagement auprès de l’OLP d’Arafat a sans doute contribué à ce prestige. Mais ce serait négliger l’engouement pour la poésie au Moyen-Orient, où les poètes s’expriment dans tous les théâtres, au même titre qu’une troupe de comédiens ou qu’un groupe de musiciens. Car - ce n’est plus un secret pour personne - Darwich aime la foule, la mise en espace et le récital. Il excelle dans la lecture de ses textes, sachant trouver le ton le plus approprié et la nuance la plus juste. Malgré mon incompréhension de la langue arabe, j’étais impressionné par le rythme - fondé sur des variations de répétitions - et la musique née de sa diction toute particulière.

 

            Le poète, devenu chamane, est parvenu à magnétiser un public francophone le temps d’une longue lecture (1h 30 environ, avec quelques passages en Français lus par un Bernard Noël aussi fatigué qu’insipide). Un spectateur lui a même demandé s’il avait un “tuyau” pour mobiliser une telle présence... Réponse concise : chaque poème contient sa force ; chaque lecture est une nouvelle recette pour aimer la poésie, et écrire à nouveau. 

 

            Pourtant Darwich sait rester lucide et pessimiste. Modestement, il se situe dans une phase de déclin de son style, du moins dans une période de transition. Il précise que ces périodes sont, de loin, les plus importantes pour un poète, car elles lui permettent de “sortir”, de “s’extraire” de l’écriture pour voir celle-ci du dehors, et l’envisager dans une perspective extra-subjective. Darwich n’est pas avare en éclaircissements. Il prend le temps de répondre à ses interlocuteurs (minimum 5 min/question), et semble apprécier les débats publics. Par contre, les discussions ont plutôt insisté sur la dimension politique de son travail, au détriment, parfois, de questionnements plus profonds sur la poésie.

 

Une Palestine plus que jamais métaphorique

 

            Pour tenter de prolonger ces rencontres dans le champ qui nous intéresse ici, parcourons un recueil d’entretiens avec Darwich que je conseillerais vivement à tous les poètes, du débutant au plus confirmé : La Palestine comme métaphore. [10] Dès le titre, on saisit l’enjeu : comment faire (re)vivre, dans la langue, un pays privé de géographie, d’identité culturelle, de frontières cohérentes ? Les mots suffisent-ils à combler l’absence de lieu?

 

            Malgré l’ambition de l’univers de Darwich, le constat, implacable, plonge dans l’amertume : “j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu (...) Et l’histoire ne peut pas se réduire à une compensation de la géographie perdue. [11] A ce stade, on pourrait se poser la question fatale : pourquoi continuer à écrire ? A quoi bon ? Et le poète répondrai avec conviction que la poésie doit rester une célébration, une contre-attaque amoureuse face à la haine, un murmure contre la bruit et la fureur... plutôt qu’une compensation de ce qui est révolu, perdu, absent.

 

            Le thème de l’absence n’est donc pas un moteur d’écriture pour Darwich, mais plutôt le négatif de l’énergie déployée par son oeuvre, une force contre laquelle il faut lutter par l’épopée lyrique. Cependant, il ne s’agit pas non plus de faire de l’épique avec des causes monumentales, car, dans la situation actuelle du peuple palestinien (mais aussi israëlien !), n’importe quel geste devient une épopée : traverser la rue, circuler en bus, boire son café le matin, apprendre un poème militant, réciter des vers sur la beauté des amandiers en plein démantèlement des territoires occupés, etc... Darwich veut témoigner des ce courage-là, quand la vie continue à l’ombre portée de la puissance de frappe de l’occupant. La poésie tente d’affaiblir “la pression du réel sur la vie” et de rendre le monde habitable, vivable, respirable.

 

            Comment la langue peut-elle remplir cette mission à la fois simple, universelle et extrêmement complexe dans le paysage culturel du moyen-Orient contemporain, où les communautés ont plutôt tendance à durcir leurs positions réciproques ? La réponse fait appel à la tradition poétique arabe, dans une perspective paradoxale : ouvertement laïque et très proche de la dimension prophétique de l’héritage palestinien. Darwich n’est pas un prophète, mais il ne peut pas s’extraire d’une continuité de plusieurs millénaires, et s’inscrit donc dans la diversité des voix qui ont traversé son pays, depuis les premiers bédouins jusqu’à l’immense Adonis, en passant par le Cantique des Cantiques et le Nouveau Testament [12] :

 

                        Je ne suis pas prophète pour prétendre à la Révélation

                        Et proclamer que ma chûte est ascension. [13]

 

            La technique est surtout un héritage. Darwich souligne souvent l’extrême variétés des modes rythmiques de la poésie andalouse, héritage des héritages (et mythe) de la culture arabe. Pour écrire, il fait d’abord appel à la “cadence”, qui, en elle, contient d’autres dimensions entrelacées : thématiques, images, univers sonores... Et à cet égard, il critique la poésie en prose contemporaine, qui n’aurait pas trouvé cette cadence, créant un déséquilibre au niveau des images et des sonorités. Plus profondément, la prose désacralise la poésie, associée à un événement liturgique :

 

                        Chaque fois que le chemin du ciel s’est précisé

                        Que l’inconnu a dévoilé sa fin

                        Dernière, la prose s’est répandue dans les prières

                        Et le chant s’est brisé. [14]          

           

            On pourrait donc croire que Darwich refuse une certaine modernité fondée sur l’éclatement et la brisure des formes poétiques. Ce serait oublier que le poète a aussi redéfini la modernité. Il estime que les auteurs arabophones ont tourné autour du pot. Pour Darwich, être moderne, c’est créer les meilleures conditions esthétiques pour préserver la nouveauté énergétique et la vitalité des mots. La modernité devient alors une forme élaborée de conservation de l’émergent.

***

            Comme Pasolini ou Philippe Jaccottet, Darwich tente d’instaurer une relation tendue entre tradition et surgissement, entre restauration et instauration du sacré, du beau, du sublime.

 

            Ses nombreuses références aux classiques de la littérature arabe tendent à (re)découvrir une harmonie perdue liée à une terre privée de géographie. Elles fusionnent dans sa poésie pour lutter contre la sur-modernité (dont l’Amérique serait le parangon), que Darwich associe à un “front pionnier permanent” conduisant, par les valeurs mobiles qu’il déclare, à l’anarchie (de droite).

 

            Ainsi - contrairement à ce qu’avaient prétendu certains critiques littéraires - le poète reste profondément militant, mais son engagement s’est déplacé d’une thématique de la lutte vers une esthétique de la lutte. Car c’est bien le style qui incarne aujourd’hui le combat de Darwich. Et le style reste, selon lui, l’essence de la poésie.


[1] Entretiens radiophoniques avec André Velter, Radio Libre, France Culture, 12 avril 2003.

[2] Murale, trad. d’Elias Sanbar, Actes Sud, 2003.

[3] Entretiens radio avec André Velter.

[4] Murale, op. cit.

[5] idem, op. cit.

[6] Comparer avec l’anthologie NRF : La terre nous est étroite, où les poèmes semblent irrigués par l’absence de géographie et d’autres propos proprement militants.

[7] Murale, op. cit.

[8] Equivalent très approximatif de la situation politique, car les Palestiniens revendiquent une Patrie, alors qu’ils constituent déjà une Nation au sens de Siéyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ?  Le terme est à prendre tel qu’il serait employé dans la bouche d’un Palestinien.

[9] Murale, op. cit.

[10] Babel, Actes Sud, 2002, trad. d’Elias Sanbar et Simone Bitton.

[11] La palestine comme métaphore, op. cit.

[12] Il serait intéressant d’étudier la figure du Christ dans le corpus de Darwich, surtout pour son caractère universel et son aura d’homme de paix. 

[13] Murale, op. cit.