Alexandrie
ville mirage dont l'histoire est engloutie par les eaux ou prisonnière
des macadams et du béton de la ville moderne. Alexandrie reconstruite
sur sa propre pierre tombale, qui n'a plus qu'une colonne dite de Pompée
pour nous rappeler qu'elle eut Alexandre le grande pour fondateur, Cléopâtre
pour reine, César et Bonaparte pour conquérants, et qu'elle
vit s'ériger la plus merveilleuse bibliothèque de la planète.
Cette ville mirage qui n'est plus le passage obligé de tout voyageur
qui se rend sur les vestiges pharaoniques de la Haute Égypte
; cette ville qui ne figure même plus dans les catalogues touristiques,
vit naître, un 29 avril 1863, le plus grand poète grec
contemporain : Constantin Cavafy. C'est également dans cette
ville que soixante dix ans plus tard, un 29 avril toujours, il moura
sans avoir publié de son vivant que des feuilles volantes qu'il
distribuait gracieusement dans les quartiers où vivait l'importante
colonie grecque.
Il sait qu'il a beaucoup
vieilli ; il le sent, il le voit.
Sa jeunesse pourtant, il aurait juré
Que c'était hier. Quel intervalle court, quel intervalle court.
Et il songe que la Sagesse
s'est bien moquée de lui ;
et comme il lui faisait confiance -quelle folie ! -
cette menteuse qui disait toujours : " demain. Tu as tout le
temps ".
Deux ans après sa mort,
paraîtront - à Alexandrie toujours -, cent cinquante quatre
poèmes posthumes qui composeront ce que l'on appellera l'uvre
canonique du poète grec, ceux pour lesquels il avait donné
son aval, autorisant ainsi leur publication. Pour le reste, les poèmes
que l'on retrouvera dans ses papiers, il les a volontairement écartés
en leur accolant la mention : Not for publication ou alors en
les rayant totalement ou en partie sans pourtant les détruire.
*
Comme Fernando Pessoa à
Lisbonne, comme Joris Karl Huysmans à Paris, comme Franz Kafka
à Prague, Constantin Cavafy occupera toute sa vie un poste dans
un Ministère d'Alexandrie, celui de l'Irrigation. C'est avec
l'encre de ce Ministère qu'il écrira ; c'est dans la contrainte
de ce travail alimentaire qu'il accomplit quotidiennement, que s'édifiera
son uvre. Pourtant ce métier contraignant, Constantin Cavafy
ne s'en plaindra pas ; il avouera même que ce second métier
- quelque gagne-pain pas trop pesant, ni si absorbant qu'il lui prenne
tout son temps - est un grand avantage pour l'artiste. Il refreshes
him, le purifie, le repose presque. Il en est ainsi, du moins, pour
certains.
Constantin Cavafy accomplira
ainsi en un cercle parfait, au cur d'un même lieu (Alexandrie),
son voyage pour Ithaque qui ne l'a pas trompé. Ithaque
cette île chimérique qu'il évoque dans le plus accompli
et le plus émouvant de ses poèmes. Cette Ithaque
qui lui offrira le plus beau des voyage : une existence de poète.
Garde toujours Ithaque à
ton esprit.
Y parvenir est ta destination finale.
Mais ne te hâte surtout pas dans ton voyage.
Mieux vaut le prolonger pendant des années ;
et n'aborder dans l'île que dans ta vieillesse,
riche de ce que tu auras gagné en chemin,
sans attendre d'Ithaque aucun autre bienfait.
Ithaque t'a offert ce beau
voyage.
Sans elle, tu n'aurais pas pris la route.
Elle n'a rien de plus à t'apporter.
Et même si elle est
pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé.
Sage comme tu l'es, avec une expérience pareille,
tu as sûrement déjà compris ce que les Ithaques
signifient.
*
Les poèmes de Constantin
Cavafy nous entraînent dans des sous-sols sombres, peut-être
ceux d'un musée, où sont entreposées sans ordre
des statues de marbre ou d'ébène que sa poésie
éclaire soudain d'un halo de lumière qui nous donne l'impression
d'être en présence de corps palpables et vivants, de ces
corps d'Alexandrins qu'il a aimés. Il nous introduit ainsi par
la transparence du temps dans les dédales d'un monde antique
qui nous paraît soudain, par la magie de sa poésie, aussi
quotidien que les murs, les rues de cette ville moderne qui meurt jour
après jour son passé.
J'ai regardé si fixement
la beauté que mes yeux sont tout pleins d'elle.
Lignes du corps, lèvres empourprés, membres voluptueux,
chevelures évoquant celles des statues grecques, toujours belles,
même quand elles sont en désordre et tombent un peu sur
les fronts blancs.
Visages de l'amour, tels que les désirait mon art
Visages rencontrés furtivement dans mes nuits,
dans les nuits de ma jeunesse
*
En novembre 1878, Arthur Rimbaud,
qui a déjà brûlé à vingt ans toute
la sève de ses mots débarque à Alexandrie. Il n'y
restera qu'une quinzaine de jours. Il écrira aux siens juste
avant son départ : Je vous enverrai prochainement des détails
et des descriptions d'Alexandrie et de la vie égyptienne. Aujourd'hui
pas le temps. Mais il ne trouvera pas le temps de le faire ni de
Larnaka, ni d'Aden
Sa poésie n'est plus qu'un long testament
demeuré en France. Il n'a ni honte de ses poèmes de jeunesse,
ni l'envie de laisser mûrir sa poésie plus longtemps, comme
le fera Constantin Cavafy qui en cette année de 1878 - il a quinze
ans -, entreprend déjà sa poésie, son voyage pour
Ithaque, qu'il ne se hâtera pas d'achever. Sur ce sol d'Alexandrie
ces deux poètes se sont peut-être croisés et si
ce n'est pas le cas, j'aime croire que l'essence même de la poésie,
celle dont Rimbaud avait si rapidement enflammé le brûlot
fut, sur cette terre où se sont étendues les cendres de
la plus légendaire bibliothèque du monde, transmise ardente
encore à Constantin Cavafy qui gardera secrètement ce
présent, jusqu'à sa mort avant de le livrer, à
son tour, - vieillard céleste -, au cur du monde.
*
De grands poètes ont
couverts un siècle de leur poésie, leurs voix retentissantes
ce sont entendues à travers le monde tout au long leur existence
; la poésie de Constantin Cavafy, pour sa part, traversa un siècle
de mutisme entériné par l'auteur avant qu'elle ne soit
entendue. Pendant ce siècle de silence, les poèmes de
Cavafy furent pourtant parfois murmurés à l'oreille de
ses amis. Ils furent aussi clamés par d'autres poètes
qui avaient eut la chance de le rencontrer à Alexandrie : E.M.
Forster, etc. La vieillesse est un don, dont Cavafy savais user, à
tel point qu'il sut infliger la sagesse à cet art retord : la
poésie.
Lorsqu'il regardait la mer sur la corniche de Ras El Tim, vers sa mère
patrie il était ce phare qui indiquait nom le port d'Alexandrie,
mais celui de la poésie Helléniste.
*
Constantin Cavafy est enterré
dans la grande nécropole d'Alexandrie, cette succession de cimetières
grecs, anglais, coptes, israélites, musulmans, qui recouvrent
en partie le quartier de Chatby jusqu'à la mer. Il n'est pas
mort hors de Grèce, il appartenait entièrement à
cette immense Grèce extérieur de l'esprit, nous dit
Mauro Giachetti ; et Callimaque, cet autre grec d' Alexandrie aurait
pu dédier ces alexandrins tout aussi bien à Cavafy qu'il
ne le fit, en son temps, à Héraclite mort à
l'étranger :
Mais la mort qui prend
tout, ne prendra pas ton chant
L'oiseleur noir est sans pouvoir sur tes poèmes
et les vivants ramiers consolent ceux qui t'aiment.