Poésie et électricité

par Philippe Caquant

La réflexion qui suit doit être considérée comme un prolongement de l'article de Louis Delorme publié sur le site de Silvaine Arabo (http://www.mygale.org/01/mirra/Delormerflex.html) et intitulé " A  propos de poésie ". Je précise que je connais personnellement Louis Delorme, et que les deux articles figureront à la suite l'un de l'autre dans le prochain numéro d'Europoésie .

 A la lecture de ce texte, excellemment documenté, de notre ami Louis Delorme, j'ai eu envie d'apporter ici quelques réflexions complémentaires, naïves peut-être, provocatrices sans doute, mais qui je le crois pourraient présenter quelque intérêt malgré tout.

Il me semble d'abord qu'il y ait un malentendu fondamental sur la notion de "définition" de la poésie. Les "définitions" données ici sont toutes le fait de poètes ; elles sont souvent exprimées elles-mêmes de manière poétique. Or, le poète est-il le mieux placé pour tenter de définir la poésie ? Une définition suppose un esprit objectif, rationnel, analytique ; en un mot : scientifique. C'est-à-dire le contraire d'un poète. Il me paraît patent que les poètes qui s'expriment ici ne cherchent pas en réalité à définir la poésie, mais bien plutôt à en exprimer leur vision propre, à présenter leur objectif, leur "manifeste" personnel en quelque sorte. C'est leur droit, bien évidemment : mais s'agit-il bien de "définition" ? La "définition" de la poésie ne serait-elle pas chose trop sérieuse pour être confiée aux poètes ?

On objectera que la poésie n'est pas une science exacte, qui comporterait des lois ou des théorèmes. Certes. Elle ressort pourtant du champ des sciences humaines, plus précisément de la science du langage, c'est-à-dire de la linguistique. J'entends d'ici hurler le lecteur poète, aussi je précise tout de suite qu'il ne s'agit nullement de nier l'émotion, le plaisir (notions subjectives) ressentis à lire ou entendre un beau poème. Sans doute un poème qui "touche" n'a-t-il pas vraiment besoin d'être décortiqué, analysé, pesé comme un corps chimique. Et pourtant, un esprit curieux ne pourrait-il se poser la question : qu'est-ce qui fait que tel texte est ressenti comme "poétique", au contraire de tel autre ? Si, bien sûr : les linguistes ne nous ont d'ailleurs pas attendus sur cette question.

Passons sur la forme, les rimes etc. qui sont des indices (des présomptions, mais non des garanties) de poéticité. De nos jours, en réalité, tout le monde convient plus ou moins que la poésie naît de la sensation d'un écart avec un discours qui serait perçu comme "neutre", purement informationnel (dénotatif), passe-partout. La poésie se définit d'abord par opposition à la prose. Le "discours" du poète s'écarte, d'une façon ou d'une autre, de la parole quotidienne de ses contemporains. "La poésie", dit Cocteau, "ne peut pas plus se définir que l'électricité. La secousse qu'elle me donne n'a rien à faire avec la beauté ou la laideur de l'appareil qui me la transmet." Intuition juste, mais comparaison malheureuse : l'électricité, justement, se définit et s'explique fort bien, physiquemement parlant. Mieux, elle se mesure (en volts : différence de potentiel, en ampères : intensité, la résistance du conducteur [du lecteur ?] s'exprimant en ohms). Les écarts linguistiques du poème pourraient-ils être "mesurés" ("coefficient de poéticité") ? Lorsque les linguistes cesseront de se chamailler pour commencer à travailler avec méthode, ils nous le diront peut-être...

Cependant, tout écart à la "norme" implicite de la langue ne produira pas obligatoirement de la poésie. Surtout, l'écart ne donnera pas toujours (il s'en faut !) une impression de bonne poésie. C'est là que ça se gâte. Si cerner la notion de poésie n'est déjà pas évident, définir la "bonne poésie" semble une véritable gageure, sinon un terrorisme intellectuel ! Il semble d'ailleurs que les "grands" poètes, surtout contemporains, refusent de considérer cet aspect de la question. Pour eux, il y a le Poète et la foule des non-poètes, un point c'est tout. Or c'est inexact : entre le rimailleur prosaïque, voire trivial, et le Grand Poète, il existe une gamme infinie de "pohéteux" plus ou moins inspirés et talentueux, et qui sont ressentis comme tels au travers de leurs écrits par les lecteurs.

Il est vrai aussi que ce ressenti ne s'applique généralement que dans un contexte donné ; plus précisément, pour un lieu, une époque et un contexte socio-culturel. Quasiment toute poésie (et ceci vaudrait pour tous les arts) provenant d'un autre horizon, d'un autre siècle, d'un autre milieu ne sera appréciée qu'au travers d'une mise en condition, d'un apprentissage. Ce n'est pas spontanément que nous aimons Homère, Louise Labé ou Bashô, qui ne correspondent pas à nos critères poétiques courants ; c'est parce qu'on nous a (éventuellement) appris à les aimer. Question de mode aussi : Maurice Scève ou Lautréamont, brusquement remis au goût du jour, avaient été longtemps "oubliés". A l'inverse, Géraldy ou Prévert, immenses succès de librairie, sont méprisés plus ou moins ouvertement dans certains cercles "intellectuels". D'où l'idée qu'il ne peut y avoir connivence poétique entre le poète et son lecteur (ou auditeur) qu'à condition que les deux appartiennent à une même sphère "spatio-temporelle" et/ou culturelle. Le sentiment de la poésie n'a donc rien d'absolu, il s'élabore par rapport à un référent, à un ensemble de codes acceptés par une société (ou une micro-société) à un moment donné. Ce qui était considéré comme écart du temps de Hugo ne l'est plus aujourd'hui ; même dans un laps de temps relativement court (quelques dizaines d'années), l'effet poétique s'use. La poésie doit évoluer, se renouveler en permanence pour rester poésie.

L'obtention de l'effet poétique par le poète n'est possible qu'à la condition qu'il maîtrise suffisamment sa propre langue, bien sûr, mais aussi l'histoire littéraire, et les codes esthétiques qui prévalent dans son milieu, au moment où il écrit : c'est donc d'abord une question de compétence. Qui ne possède pas cette compétence, qu'il soit "inspiré" ou non, restera toujours en-deçà de la barre de la poéticité (combien de "Douanier Rousseau" ont "percé" en poésie ?) Qui la possède pourra faire un honnête poète. Qui, non content de la posséder, parviendra à imprimer à ses textes sa marque propre, qui fera qu'on ne pourra confondre son style avec celui d'aucun autre, fera un bon poète. Qui, l'ayant maîtrisée, parviendra à la dépasser, à faire voler en éclats la notion de poésie, au point qu'après lui, celle-ci ne sera jamais plus la même, qu'elle aura franchi une nouvelle étape de son évolution, celui-là sera, sans doute, un génie poétique.

Philippe CAQUANT