À l’endroit d’un commencement,
il s’avère toujours un combat. Il s’agit
d’un combat intérieur, primordial, aussi vieux
et même davantage que celui dont nous parlent toutes les
légendes du monde. Mais ce combat pacifique, qui n’en
est pas moins âpre, concerne à la fois le début
et la fin, la boucle des recommencements d’où il
faudrait sortir l’être ; en dépasser l’oubli
et ses psychés.
C’est donc d’abord à
travers l’art et la poésie, leurs tremblements
médiumniques, que l’homme sera toujours poussé
par une impérieuse et profonde nécessité
de parler de cette toute intuitive détermination qui
l’anime à vouloir regagner, depuis la connaissance,
les multiples tracés d’un chemin qui dessine l’enfance
d’un univers concevable.
L’artiste, qu’on le veuille ou non, est une sorte
de prophète mais qui n’annonce jamais le chaos,
même si parfois, ne nous y trompons pas, il nous entretient
du sien et de celui qui l’entoure ; les ruines1
résultant de nos faiblesses. C’est sa propre dissémination
-je nous en terre ou dans l’azur- qu’il
nous propose, et c’est aussi là qu’il échoue
provisoirement, parfois dans la grâce ou la disgrâce,
rarement dans l’extase.
Consentirions-nous, chantent les voleurs
de feu, à évincer le seul pouvoir des mots d’ordre
productivistes, à faire sauter le vernis narcissique
que recouvrent les codes de nos fictions sociales, et la labiale
oméga ne serait plus l’effet d’un songe.
Or, sans que nous le voulions vraiment, de notre suffisance
-ses logomachies-, d’écoulent encore trop d’inconséquences
qui, partout ou presque, polluent ou dénigrent paradoxalement
notre besoin vital d’harmonie, de partage, et qui de leurs
hoquets monstrueux influent tant sur l’Histoire. Cela
relève évidement de ce que nous aurons manqué
de vaincre dans les combats précédents. À
la lumière de cet effort de disparition auquel nous invite
la poésie, on se doute pourquoi : Nous progressons.
Si la perspective humaniste tracée par les écrits
de BOCAMPE – puisque de mon point de vue, il est important
de ne pas présenter une telle démarche émancipatrice
comme s’il s’agissait d’un simple exutoire
littéraire-, ne participe ni ne procède d’une
réflexion purement philosophique ou anthropologique,
elle s’inscrit néanmoins pleinement dans le champ
de cette progression, puisqu’elle témoigne ardemment
de cette volonté de dépassement des oppositions.
En évitant (un peu) l’ornière
de la question du but et donc des fins (précisément
pour ce que ces dernières recèlent d’infinis
antagonismes), d’une destinée humaine, l’œuvre
de ce non-conformiste choisit délibérément
de se camper dans la réalité immédiate
de l’action et des comportements dans ce qu’ils
sont étroitement liés à notre capacité
de ressentir ou non, du mystère et du sensible, ce qui
nous attache, tous autant que nous sommes, au sens universel.
C’est donc bien vers l’ambitieux
projet d’être, que tend l’irrépressible
désir de BOCAMPE.
Être de vie avec les autres. Dans les émanations,
la réalisation de l’être.
Chez BOCAMPE, tout passe en fait par
l’intime universel.
N’ergote, ni ne pinaille. Pas de pavane ni de faux-semblants,
il va du simple au simple, non de façon simpliste, mais
en transposant le principe d’une complexité redoutable
(la conscience), tant redouté par les promoteurs du "peut-être",
à l’amour et à ses gestes ; dans le ressenti
et la prodigalité de sa pratique.
Qu’à l’enseignement de l’homme par
le cosmos (la connaissance), ait pu succéder en retour
le mépris des entreprises humaines visant à l’asservissement
de l’espèce, jusqu’à même son
avilissement (thèse alimentant l’idée d’un
paradis perdu et la peur du progrès dont auront largement
fait les choux gras des générations entières
de prêtres et autres conservateurs dominants), est une
assertion sans fondement qu’ironise à sa façon
l’auteur de La Planète Bleue, quand ce
n’est pas s’en dégageant dans un rire qui
ne juge pas autant qu’il jure et ne laisse place à
aucun malentendu : Pas de poétique ésotérique
ou métaphysique à deux balles que sous-tendrait
une économie de l’occulte et de l’inquiétude,
mais le simple objet de la joie ; la prosodie du monde.
Agir ici et maintenant, dans les inflorescences
du cœur et de l’esprit.
On a donc vite fait de comprendre que
derrière la façade, certes, un peu moraliste de
la fable et autres récits ou considérations, la
nostalgie du passé, tout comme l’espoir benêt
d’un avenir radieux n’y délimiteront pas
trop le champ d’action de l’œuvre.
À
la lecture de Quentin la Broussaille, du Monologue
d’un citoyen du XXIème siècle ou de
L’Alcool, on voit bien, me semble-t-il, que les
limites sont ailleurs. Elles voisinent avec les bords gazeux
d’un cosmos de conscience où l’amour, c'est-à-dire
la vie, s’applique à répandre sa puissance
bienfaitrice, même si parfois, il est vrai, le poète
s’y découvre un peu nostalgiquement pataud, évoquant
"la conscience presque éteinte de l'homme moderne"
; maladresse(s) que sauve néanmoins toute la charge de
sincérité bienveillante qui y est contenue et
qu’un artisan éprouve pour sa matière première
; la tendresse.
Tout ce qui nous incline à aimer
BOCAMPE, est précisément là, cristallisé
dans la spontanéité et la tendresse, dans cette
part de douce folie qu’il ne renie pas et même en
revendique les effets d’enthousiasme, tant dans l’énonciation
que dans l’action.
BOCAMPE
est vrai. Même si pour certains cela peut paraître
gênant. Il mène son combat d’homme parce
qu’il a commencé ou recommencé subjectivement,
mais non sans quelque autodérision, de parler de sa quête
spirituelle qui fut indissociable de l’apprentissage puis
de l’exercice du difficile « métier d’homme
»².
Désormais défait de l’influence de ses chimères
casse-gueule, c’est d’une ressouvenance tellurique
et cosmique qu’émane son chant de pierres et de
fleurs.
Tendue vers le tactile et l’émotion,
la langue de BOCAMPE est vivante parce que nous l’entendons
et la reconnaissons. C’est qu’elle fut aussi la
nôtre ; ancrée à la terre. Je veux dire
qu’elle est également celle que nous avons probablement
abandonnée à la terre par oubli, non par négligence,
mais par sottise.
Et parce que tout y germe prodigieusement, c’est à
la terre, au chant résurgent des pierres et de l’eau,
qu’il nous faudra bien sûr revenir.
Voilà le toupet de BOCAMPE, sa
subversion : L’intention pratique de sa langue. Une langue
d’instinct, pleine et solaire, mue sans concession par
une âme de berger, de paysan conteur.
Et l’audace de cette âme, c’est de montrer
l’élan qu’elle sait impulser au corps qui
l’accepte, pour que l’être soit comme le beau
visage d’un mur en pierres sèches, en prise totale
avec le sens qui l’entoure, couronné par le sens
; dans une solide et mutuelle compréhension.
Régis NIVELLE
1 « L’homme est toujours mêlé
à ses ruines, d’une manière ou d’une
autre » BOCAMPE, L’Alcool entre illusion et réalité.
-Editions de L’Escarboucle-
² BOCAMPE, La Planète
Bleue. -Editions de L’Escarboucle-
Contact site éditorial
:
http://www.escarboucle.ch/pages/page_commande.htm
Le site de L’association
des Compagnons de la pierre sèche :
http://www.les-compagnons-de-la-pierre-seche.ch/pages/page_liens.htm