Malgré Tocqueville



par Saïdeh Pakravan

Habitant loin de la France depuis des années, je ne puis, malgré la meilleure volonté du monde, suivre exactement ce dont on parle et ce qui fait parler. Tout de même, Bernard-Henri Lévy, je connais. Donc, quand je reçois le dernier numéro de l’Atlantic Monthly auquel je suis abonnée et que j’y trouve un long article de BHL, à suivre, sur son voyage en Amérique sur les traces de Tocqueville, je commence à le lire. Début prometteur avec une description de la présence du drapeau américain à tous les coins de rue, sur toutes les voitures et devant toutes les maisons. C’est vrai, on le voit si souvent, ce drapeau, qu’on ne le voit plus. Une observation pourtant, que notre philosophe n’aurait pas manqué d’entendre autour de lui, s’il n’avait tenu à son idée première, l’ubiquité du symbole : Cette présence agaçante du drapeau est le propre des républicains. Les démocrates, qui représentent quand même presque cinquante pour cent de la population, éprouvent moins le besoin de démontrer leur patriotisme et le « star-spangled banner » n’orne jamais le porche de leur maison ni l’antenne de leur voiture.

Passé les deux ou trois premiers paragraphes, je me dis que, sur le point d’aller à Paris, je préfère acheter là-bas le livre dont les bonnes feuilles paraissent dans le prestigieux magazine américain. Trois jours plus tard, à la Fnac Montparnasse, la personne à qui je m’adresse me regarde avec des yeux ronds et me dit qu’on lui a déjà demandé ce livre de BHL à plusieurs reprises mais qu’elle n’a pas la moindre idée de ce dont il s’agit, qu’à sa connaissance le dernier ouvrage de l’écrivain était son enquête sur Daniel Pearl, qu’un livre de BHL sur l’Amérique, on en parlerait. Or, non seulement on n’en parle pas mais il n’est même annoncé parmi les prochaines parutions. Par acquis de conscience, elle me fait participer à sa recherche sur différentes bases de données mais ne trouve rien et nous renonçons. J’en parle à des amis qui font des recherches de leur côté et m’apprennent que l’article a été écrit spécifiquement pour le Atlantic Monthly.

De retour chez moi en Virginie, je reprends ma lecture interrompue. Ce n’était vraiment pas la peine de me donner tout ce mal: l’article est misérable, l’écriture bâclée, les observations ne correspondent en rien à la réalité américaine. BHL recherche l’effet choc et le kitsch, superpose des instants qu’il veut originaux--peu difficiles à trouver sur ce continent de contrastes et de surprises—et ce faisant, passe tout à fait à côté. Le carnet de route a été mieux tenu, avec plus de cœur et d’intelligence, par Kerouac et ses potes psychédéliques, Lawrence Ferlinghetti et autres Allen Ginsberg ou dans des films tels True Stories du musicien David Byrne des Talking Heads ou de l’écrivain roumain Andrei Codrescu qui depuis l’Université de Louisiane dans la bien-nommée Bâton Rouge, écrit des petits chefs d’œuvre comme le journal du tournage de son film Rhode Scholar, sur son voyage à travers le continent américain, justement.

De surcroît, BHL rapporte des rencontres et des dialogues peu vraisemblables pour quiconque connaît l’Amérique mieux que lui (ce qui fait beaucoup de monde.) J’imagine mal ce policier le sermonnant pour avoir « pissé » sur le bord de la route—en fait, les officiels utilisent ici un langage ridiculement compassé—et ouvrant des grands yeux enchantés en entendant BHL invoquer Tocqueville sur les pas de qui il est censé découvrir l’Amérique. « Alexis de Tocqueville ? » aurait demandé le flic, renonçant au PV qu’il s’apprêtait à écrire. Mmouais…possible, bien sûr, tout est possible ; mais aussi probable qu’un motard du côté de Nemours discourant sur La critique de la raison pure.  Le reste est à l’avenant. Décidément , BHL n’est pas Tocqueville. Je rappelle que 170 ans après son voyage ici, ce même Alexis de Tocqueville continue à fournir aux Américains comme aux autres la clef, les clefs, de ce pays aussi sublime qu’étrange que, en fin de compte, ennuyeux. Mais Tocqueville n’écrivait pas pour la galerie. Il ne s’inquiétait pas non plus du fameux « show, don’t tell », ce principe paresseux de l’écriture actuelle que BHL semble avoir fait sien, de laisser les faits parler d’eux-mêmes, sans tenter d’en tirer une réflexion, une morale, que sais-je, une leçon, peut-être, le tout dans un style neutre au possible, plus cool au jour d’aujourd’hui. Bien au contraire, De la démocratie en Amérique n’est que réflexion et c’est bien pourquoi cet ouvrage de génie perdure.

Mot de la fin : Une amie m’envoie aujourd’hui un entrefilet parlant de cette série d’articles et annonçant la parution du livre chez Grasset l’an prochain. Hélas, il ne pourra qu’ajouter à l’image fausse que les Français ont de l’Amérique, malgré Tocqueville. Mais comme le malentendu est aussi grand dans l’autre sens…