L'écrivain est-il responsable ?

(littératures de Tunisie et du Maghreb, l'Harmattan, 1994)

par Tahar Bekri
 

Editorial de Tahar Bekrii
Coup de projecteur
Bibliographie

Poèmes : [1] [2] [3] [4] 

En exclusivité et en avant première pour les lecteurs du forum, voici une réflexion sur la littérature que nous a envoyé le grand poète franco-tunisien Tahar Bekri, considéré par la critique internationale comme une des voix les plus importantes du Maghreb, qui fera l'objet prochainement d'un "coup de projecteur" sur "Ecrits…vains ?", pour lequel il nous a d'ailleurs fait parvenir plusieurs poèmes inédits..

Tahar Bekri qui écrit en français et en arabe, a publié plusieurs recueils aux éditions de l'Harmattan, dans la collection "Poètes des cinq continents", dirigée par Geneviève Clancy.

 

Il m'arrive souvent, ces derniers temps, d'entendre que la littérature est un beau mensonge. Mais écrire peut-il se limiter à cela quand l'écrivain est assailli régulièrement, de toutes parts, par les heurts des jours et les manquements insoutenables et répétés aux valeurs humaines les plus profondes.

Sans éthique, l'écriture perdrait son âme. Elle deviendrait complice des menaces qui pèsent sur notre civilisation. Sa désinvolture comme son insouciance ne peuvent la soustraire à la défense de la vie. Dérision ne signifie pas retraite devant la volonté de mort qui détruit tant de peuples et de pays. Pas plus son jeu ne doit préférer l'amour cupide des bruits des monnaies fortes aux cris de douleurs des êtres, d'où qu'ils viennent, où qu'ils soient.

La dignité humaine n'a pas de frontière que la littérature puisse accepter. De nombreux écrivains à travers le monde savent le prix à payer pou l'avoir défendue. Ils sont tout simplement responsables ou coupables de paroles libres, insoumises à la volonté du prince.

Pourtant, il me paraît, après les nouveaux bouleversements mondiaux, qu'il est du devoir de la littérature de douter des dogmes, même les plus parfaits ou présentés comme tels. C'est dans sa vigilance que réside son exigence. Contre toute tyrannie, elle serait sentinelle pacifique, aux aguets des vérités, dans leur différence et leur similitude, leur tolérance, et leur complexité, leur particulière identité et leur générosité...

Je me représente facilement le travail de l'écrivain comme celui du laboureur: ses mots comme de nobles grains pour de fécondes semailles. Les plus belles moissons sont pour le partage.

Aussi, serait-il injuste d'accabler la littérature et de la rendre responsable de tous les malheurs de l'univers, comme de tous ces corbeaux qui planent au-dessus de ses champs, mais son honneur se trouve dans sa parole fière, nourricière des plus beaux esprits. De grandes civilisations, aujourd'hui disparues, nous sommes heureux de sauver un merveilleux conte ou un beau poème...

Tahar Bekri