Keith Barnes, la Beat Generation et les Angry Young Men

 par Jacqueline Starer

Points de vue

sur l'écriture

 

Keith Barnes, poète anglais qui est né le 12 novembre 1934 dans le grand Londres, a réalisé son œuvre de poète en Angleterre, en France, à Chypre, aux Etats-Unis et de nouveau en France où il est mort brutalement d’une leucémie le 10 septembre 1969, dans le grand Paris. 

Il laissait derrière lui trois recueils de poèmes (au total 89 poèmes), trois romans et une nouvelle : autant dire une œuvre inachevée mais puissante pour ce qui est de son œuvre poétique en tout cas .

Quand le Blitz frappe Londres, il a six ans. Son père, technicien du téléphone, répare inlassablement les lignes coupées dès qu’il est possible de sortir des abris de fortune, n’hésitant pas à emmener son petit garçon avec lui :

 

Et moi     dans la voiture de mon père    je jouais au pilote

pendant qu’il m’emmenait avec lui dans les docks de l’East End

réparer les réseaux et les lignes de téléphone

raccordant voix à voix sur des kilomètres de black out

                                                            Jeux in Pas encore pendu (1969) 

 

Keith Barnes gardera de cette période, qui fut pour lui à la fois une formation et une expérience, un souvenir vif et le goût des positions fortes, arrêtées dans leurs convictions :

 

Nous sommes restés debout aucun de nous n’était disposé à céder du terrain

ni même à s’abriter des griffes de l’aigle

Unis par un Non silencieux

mesmérisés    comme par la flamme ou l’eau

Nos avions s’envolèrent d’un seul refus …

                                                            Ibid.

 

En tant que poète, Keith Barnes se considérait comme un combattant résistant , a Fighter Resistant tant il faut tenir bon pour vivre et travailler dans cette voie. Même s’il connaissait certains des écrivains de la Beat Generation : Lawrence Ferlinghetti et – entre la France et l’Amérique Mary Beach et Claude Pélieu, qui les traduisirent -, s’il écrivait à William Burrroughs et s’il aimait bien Bob Kaufman, il resta cependant à l’écart de leur groupe.

Sur le plan de l’écriture, ni chez Kerouac, ni chez Ginsberg, ni chez Corso, il ne goûtait ce qu’il voyait comme un manque de rigueur et alors que les écrivains beats s’imposaient comme une force sociologique de premier plan, alors qu’ils étaient en train de bouleverser l’Amérique, que leur sensibilité, elle aussi issue de la guerre, était partagée par un nombre croissant de jeunes Américains, Keith Barnes s’en tenait à sa vision à lui.

Elle avait pourtant de nombreux traits communs avec la leur et en particulier la conviction que si salut il y avait, il commençait avec l’amour. Le salut, car dans les années 60, on pensait encore qu’il était possible de changer la vie…

Quant aux ‘Angry Young Men’, a priori, Keith Barnes aurait pu se sentir plus proches d’eux. Il partageait avec la majorité d’entre eux l’origine sociale bien qu’avec peu d’entre eux la décade de naissance : John Braine 1922, Alan Sillitoe 1928, David Storey 1933, Colin Wilson 1931. Parmi les romanciers non conventionnels avaient aussi émergé Kingsley Amis 1922, Iris Murdoch 1918, John Wain 1925, Keith Waterhouse 1929, Richard Farina, et les dramaturges Harold Pinter 1930, Arnold Wesker 1932, John Osborne 1929…  

Mais voilà, j’ai bien dit romanciers – ou dramaturges. Peu d’entre eux passèrent par ou se consacrèrent aussi à la poésie : Kingsley amis, John Wain, un peu…et l’on découvre actuellement que la vocation première d’Allan Sillitoe était la poésie... Parmi les poètes, en Angleterre, dans les années 60, on lisait surtout Thom Gunn, Ted Hughes, Philip Larkin.

Il y avait entre Keith Barnes et les ‘Angry Young Men’ une différence fondamentale : les ‘Angry Young Men’ étaient essentiellement des intellectuels, Keith Barnes surtout un émotionnel. Oxford avait été le berceau intellectuel de Kingsley Amis, de John Braine et de John Wain, même si Allan Sillitoe se proclame autodidacte. Quant à Colin Wilson, il fit ses premières armes dans la R.A.F…

Keith Barnes, lui, se définissait comme créateur, avant même que d’être poète ; il avait commencé par la composition musicale grâce à une bourse qui lui avait permis d’étudier à la ‘Royal Academy of Music’.

Peu de différence d’inspiration, au début au moins, avec les ‘Angry Young Men’. La matière de départ était l’Angleterre déprimée d’après-guerre qui les désespérait :

 

Corned beef   la guerre était finie   Purée en poudre

bananes séchées   beurre de cacahuètes

C’était le commencement de tout   Absolument de tout

                                                            Mon Zima in La Peau dure (1968)

 

Ils s’étaient préparés à trouver leur place dans cette Angleterre où ils découvrirent qu’ils n’avaient nulle part où aller :

 

           Nulle part où ramper et où se réfugier pour bâtir le nid

sans lequel il n’est pas possible de rester sain d’esprit

                                                            Ibid.

 

Contrairement aux écrivains beats qui avaient créé leur propre monde souterrain, les ‘Angry Young Men’ cherchèrent à entrer dans le monde très réel de la surface où se trouvent la fortune et le pouvoir. Ils y provoquèrent des vagues mais jamais ne se positionnèrent comme des révolutionnaires. Leur révolte, leur radicalisme étaient mêlés de scepticisme et si leurs livres se vendirent bien, ils eurent peu d’écho en dehors de leur génération à eux.

Que voulaient-ils ? Qu’espéraient-ils ? Ce qu’on leur avait appris à espérer : un avancement personnel, un meilleur positionnement social. L’avenir devenant le présent, ils découvrirent la grise médiocrité, l’inconséquence.

 

                             Détenu par la société

acheté en gros   - cerveau  muscle et os

au forfait     et jugé sans avoir commis le moindre crime

                                                            Lieux publics in La Peau dure

 

Et ainsi ils se réfugièrent, comme les écrivains beats l’avaient fait et continuaient de le faire dans le ‘Here and now’. Ici et maintenant.

Quelle différence avec Keith Barnes ? Relativement peu, mais Barnes se tenait à l’écart d’une société qui ne l’avait pas vraiment accueilli les bras ouverts et il était avant tout un poète. Il n’écrivait de romans que parce qu’il espérait mieux les vendre. Il n’en eut même pas le temps ! Son œuvre véritable fut son œuvre poétique.

Keith Barnes ne se sentait de véritables affinités qu’avec Thom Gunn et surtout avec l’Américaine Sylvia Plath dont il étudiait, commentait et disséquait les rythmes comme il aurait pu le faire d’une œuvre musicale.

La mort ne lui aura pas permis de développer ces liens, la mort qu’il côtoyait, qu’il imaginait mais qu’il n’attendait pas…

 

Les flots emporteront mes paroles    mes yeux se troubleront

mes mots s’inclineront sur la surface tandis que j’enfoncerai

Oui je mourrai   comme vous l’avez souhaité    si souvent

Si nombreux…

 

Je serai enfin entré dans votre danse

et vous serez débarrassés de moi     Je ne chanterai plus

pour vous qui ne pensez jamais à payer le musicien

                                           Les flots emporteront mes paroles in La Peau dure

 

Il nous reste trois recueils : ‘Born to Flying Glass’ – Né sous les éclats des vitres, ‘The Thick Skin’ - La Peau dure et ‘Ain’t Hung Yet’ – Ils ont pas encore eu ma peau, avec leurs cinq grandes sources d’inspiration : la guerre et l’après-guerre, l’amour, la critique sociale, l’inépuisable rapport à l’écriture, la mort et leur fidèle compagne, l’humour, heureusement.

 

 Jacqueline Starer

http://keith-barnes.com