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Zao WOU- KI

Expose au musée du Jeu de Paume, à Paris

Si un peintre doit trouver tout naturellement sa place dans un site littéraire comme le nôtre, c'est bien Zao Wou-Ki, artiste originaire de Chine, né il y a près de quatre-vingts ans et connu dans le monde entier pour exposer ses toiles géantes superbement colorées.
Une rétrospective de son œuvre fait l'objet de l'exposition qui se tient en ce moment au musée du Jeu de Paume, à Paris.
Pourquoi, dans mon esprit, ce peintre n'est pas un peintre comme les autres et, à mes yeux, est tout autant poète que peintre ?
D'abord, ce peintre n'est pas "figuratif", son "abstraction" relève d'un Art poétique intense. Ensuite, la technique qu'il nous offre, fruit d'une longue maturation, donne à rêver, à s'évader dans des régions où seul l'esprit poétique peut s'aventurer.
Dès le début, ce sont les poètes comme Michaux ou René Char qui surent le mieux parler de son œuvre.
Longue maturation… En effet, d'abord élève d'une école des Beaux-Arts de son pays, il apprend l'art millénaire de l'encre de chine, unique moyen possible de s'exprimer en peinture à-travers la calligraphie - seule voie autorisée. La couleur autre que le noir est impensable, hors de l'esprit des maîtres chinois… Et lui, à sa façon, il prendra une position révolutionnaire : en allant en Occident, il optera pour la couleur, toutes les couleurs, il travaillera ses pinceaux chargés de couleurs vives à la façon des maîtres chinois en calligraphie en les tournant et les retournant en une agilité acquise par de nombreuses années d'un dur travail. De plus, les surfaces qu'il peindra n'auront plus rien à voir avec les feuilles de papier au petit format recevant la quintessence d'un seul trait, noir sur blanc, tracé dans un effort de concentration que nous autres occidentaux avons peine à imaginer. Non, pour lui, des toiles de 7 mètres sur 2, des triptyques tout en hauteur seront ses champs d'investigation, ses champs de rêveries plus imaginés que réels, il fera appel à l'onirisme, à l'imagination, à la vision des choses plus qu'aux choses proprement dites, en vrai poète qu'il est.
Implicitement, il demandera à celui qui sera devant sa toile, l'effort de composer pour lui seul le tableau dont il rêve. D'y mettre des détails personnels, des visions dont il est l'auteur. En quelque sorte, le véritable auteur sera l'amateur de sa peinture, lui n'étant qu'un "présentateur" d'un monde en devenir. De la couleur dans le noir de sa palette devient pour lui une évidence, à nous d'avoir le regard assez affûté pour acquérir la même vision. Ici, plus jamais de dualité entre noir et couleur, forme et fond, plein et vide… Ce fleuve de couleur liquide dépasse ces stades de réflexion pour donner à voir, à rêver, à imaginer son propre univers avec une impression de dépasser le cadre même de la toile.
Pour lui, les couleurs - ses couleurs - sont utilisées comme un poète distille ses émotions, le bleu pour la tendresse, le violet pour la colère, le noir pour l'insondable, le jaune pour la joie et l'ensemble est diffusé, étalé, conjointement à une expression poétique qu'il mène de bout en bout malgré l'étendue gigantesque qu'il offre à son inspiration. Le trait conducteur reste une vibration sous-jacente qui émane autant de telle couleur que de telle autre. Omniprésente dans le moindre détail, cette vibration nous conduit d'un bord à l'autre de cette étendue colorée.
Et, dernier raffinement, il s'interdit d'orienter le "lecteur" de ses peintures en y inscrivant un titre plus ou moins évocateur… Il se contente de marquer la date du début de son travail et celle de son achèvement. Sobriété absolue s'il en est !
À toi, "lecteur-spectateur" de continuer le travail !
Le gigantisme de la toile a ceci d'extraordinaire qu'il offre à la multitude une lecture en commun de celle-ci. Une salle entière peut communier ensemble, chacun à des distances variables - mais ensemble - devant la même œuvre. Seule la grande dimension permet ce miracle-là.
Henri Michaux ne se trompa pas en devenant son maître à penser, son mentor. Zao Wou-Ki lui rendra hommage en une toile.
Il saura faire son miel des influences des peintres qu'il admire comme Klee, Matisse, Riopelle, Cézanne, Soulages, Miro…Il ne cachera rien des influences reçues. Des musiciens (Edgar Varèse) seront ses amis, des écrivains, comme Claude Roy sauront le comprendre et l'aimer. Attiré par la poésie, il illustrera de nombreux recueils. Aidé par André Malraux il obtiendra la nationalité française en 1964. Le ministre de la culture sera l'artisan d'une reconnaissance institutionnelle de l'artiste.
Zao Wou-Ki est, depuis l'année dernière, membre de l'Académie des beaux-Arts à Paris. Il fut, un temps, professeur à l'École des Arts décoratifs à Paris. Reconnu dans son pays d'origine depuis 1983, il est professeur honoraire de l'École des Beaux-Arts de Hang Zhu.
Zao Wou-Ki est le fruit d'un déchirement entre deux cultures, déchirement voulu et même recherché, alimentant une réflexion pour aboutir à un art fini, entier, complet.

Cette exposition est vraiment impressionnante et si vous pouvez vous y rendre un mardi soir en nocturne, vous bénéficierez d'un supplément d'émotion : en quittant l'exposition, à la nuit tombée, les yeux inondés de tant de couleurs, face à la Place de la Concorde illuminée l'émotion se poursuivra encore un bon moment, croyez-moi !

Exposition jusqu'au 7 décembre 2003.
De 12h à 19 h
Samedi et dimanche : de 10h à 19h
Fermé le lundi.
Nocturne le mardi soir jusqu'à 21h30.
Entrée : 6 euros Réduction : 4,50 euros.
Galerie du Jeu de Paume
1, place de la Concorde 75008 Paris
Tel :01 47 03 12 52

Michel Ostertag