Robert Mallet-Stevens
Au Centre Beaubourg du 27 avril au 29 août 2005

Sommaire de la boîte à images

La rétrospective montrée au Centre Beaubourg sur l’œuvre de l’architecte Robert Mallet-Stevens est la première en France depuis sa mort, il y a soixante ans. L’événement est d’importance d’autant que le créateur avait exigé que ses archives fussent détruites à son décès.

L’entre-deux-guerres a connu une figure vite devenue emblématique en matière d’architecture : Robert Mallet-Stevens (1886-1945). Il dépassa largement le territoire habituel d’un architecte pour s’intéresser à la décoration intérieure, au mobilier, aux décors de films et à l’enseignement de son art. Ce créateur a bouleversé l’art de l’architecture de son époque car il était porteur des idées modernistes de son temps et aussi des technologies de son temps, comme le béton, le verre ; cette nouvelle façon de penser prenait appui sur des concepts de fonctionnalité, de grands espaces, de volumes domestiqués où l’intérieur et l’extérieur jouent à part égale. Se voulant créateur total, il inventa des mobiliers afin de rendre cohérente sa conception des lieux de vie. Parmi ses créations, on peut voir une série de chaises en tube métallique qui nous paraissent toujours actuelles.

Inspiré par le mouvement cubiste, il n’a jamais cessé de jouer avec les volumes, le cube et le cylindre, les grands espaces, les terrasses, les immenses baies pour une lumière naturelle accrue, innovant jusqu’aux éclairages, à la ferronnerie.

L’exposition Beaubourg s’articule autour de cinq réalisations de l’architecte afin de mieux montrer qu’elle fut l’évolution de son art.

Né en 1886, à Paris, il fait ses études d’architecte à l’École spéciale d’architecture. En 1912, il expose pour la première fois un projet au salon d’automne. L’expo de Beaubourg montre ses recueils de dessins de 1922-1923, intitulés « Une cité moderne » qui est une somme de projets pour des édifices publics ou des constructions particulières.

Sa première réalisation date de 1921 : le grand couturier de l‘époque, Paul Poiret le choisit pour construire la résidence principale de sa famille, à Mézy, dans les Yvelines. Le site est magnifique, il domine la vallée de la Seine et Mallet-Stevens va développer, organiser sa pensée en gardant comme ligne directrice l’horizontale. Les travaux commencent en 1922, l’année suivante le gros-œuvre est achevé, mais le projet est abandonné car Paul Poiret est tombé en faillite. Le projet d’une villa est devenu une « ruine moderne » qu’il photographie afin de montrer comment il voit l’architecture de son temps, géométrique aux arêtes vives, aux angles droits, au déboîtement des volumes, aux courbes maîtrisées, tout un ensemble répondant à une logique lisible pour tous. La maison ne fut terminée qu’en 1938 par l’architecte Paul Boyer pour la comédienne Elvire Popesco qui y a habita jusqu’en 1985. La villa a été classée aux Monuments historiques en 1984. Aujourd’hui, la ville de Mézy, souhaiterait voir le propriétaire actuel mener une réhabilitation de cette œuvre – très dégradée – qui pourrait être menée en suivant les plans d’origines de l’architecte. La villa de Mézy se visite pendant les Journées du patrimoine.

 

 En 1923, il répond à une demande de deux aristocrates fortunés, Charles et Marie-Laure de Noailles pour leur construire une petite maison sur la Côte d’Azur afin de profiter du soleil. Mais au fil des années, on passe d’une modeste villa à une sorte de château de plus de 2000 m2 avec une soixantaine de pièces, piscine, gymnase, salle de squache et pavillon pour les domestiques ! Cette création inspirera Man Ray pour un de ses films « Le Mystère du château Dé».

Sachant fédérer les différents arts du bâtiment, on retrouvera tout au long de son oeuvre trace de nombreux créateurs comme le maître-verrier Louis Barillet ; les sculpteurs Henri Laurens et Jacques Lipchitz . Il demandera à Gabriel Guévrékian d’imaginer et de réaliser un jardin cubiste placé à la pointe d’une terrasse comme à la proue d’un navire… La vie mondaine menée ici sera à l’image du bâtiment : avant-gardiste, innovante, créatrice ; elle réunira jeunesse, gloire, arts de la mode, de la musique, du design, du cinéma. La villa de Noailles, à Hyères, fut la première maison construite «moderne », comme étant voulu « être de son temps » Elle connut la gloire, les ballets Russes, Jean Cocteau, Man Ray, Bunuel. Puis ce fut une lente descente aux enfers : la guerre, le couple qui se sépare, la fin d’une époque… Et la maison qui ne cesse de se dégrader, de se lézarder ; à la mort, en 1970, de Marie-Laure, la maison sera pillée, squattée, dévastée et, en 1973, la ville d’Hyères la sauvera de la destruction en l’achetant. Inscrite à l’Inventaire des Monuments historiques, dès 1989, la villa bénéficiera d’importants travaux de restauration. Depuis cette date, à l’initiative de la Ville, la villa a pour vocation de devenir un centre d’activités artistiques régionales voire internationales.

 

La maison-atelier Barillet, square Vergennes dans le Xe arrondissement de Paris est l’œuvre des années 1931-1932. Entre le maître verrier Louis Barillet et Mallet-Stevens, une longue amitié professionnelle lie les deux hommes. On demande à Mallet-Stevens de concevoir une maison-atelier pour l’entreprise Barillet, Le Chevallier et Hansen. Dans l’œuvre de l’architecte, c’est un cas unique. Il doit tenir compte des chaînes de production de vitraux, de mosaïques ; des locaux de réserves ; des fours de cuisson, des bureaux etc.

C’est une alliance entre fonctionnalité d’un outil de travail et raffinement habituel chez un architecte comme Mallet-Stevens.

Elle est habitée par Barillet jusqu’en 1960. Puis, un nouveau propriétaire remanie l’édifice profondément, touchant jusqu’à sa structure. En 2001, un industriel amoureux d’Art Déco (Yvon Poullain) commence des travaux de réhabilitation en suivant les plans d’origine, tout en donnant à l’édifice de nouvelles fonctions pour des expositions temporaires consacrées à de jeunes créateurs en plus d’une expo permanente du sculpteur Leibovici.

 

La villa Cavrois date des années 1929-1932. Placée sur une colline, près de Lille, dans le Nord, la demeure s’étire sur soixante mètres de longueur, où cubes et cylindre vertical se marient. Le parement est uniforme en briques jaunes aux joints horizontaux ; les terrasses décalées ; les fenêtres d’angle sont larges et captent la lumière ; le mobilier fait partie de l’architecture qui devient un vrai décor de cinéma. La cuisine est à elle toute seule un Salon des arts ménagers. Elle profitera des dernières nouveautés de l’époque comme une TSF et un phonographe branché sur un réseau de haut-parleurs placés dans les différentes pièces.

Ce sera la dernière commande privée de Mallet-Stevens.

Vendue en 1986 ; classée Monuments historiques en 1998 ; acquise par l’État en 2001, elle est laissée à l’abandon pendant toutes ces années. Des travaux de restauration sont engagés depuis 2004. La destinée de cette demeure a été tragique : bien qu’elle demeurât intacte à l’intérieur comme à l’extérieur, elle a été dépecée de ses meubles, boiseries et ornements conçus spécialement pour elle.

 

Rue Mallet-Stevens. Ce lieu, une rue, a été imaginé comme une cité moderne idéale, formée d’hôtels dont l’esthétique répondrait à une variation autour des principes de modernité qui étaient ceux de l’auteur. Comble du modernisme, cinq hôtels particuliers, dans le quartier d’Auteuil, à Paris XVIe, offriront le meilleur des nouvelles technologies : jeux de cubes blancs et lisses ; décrochement des lignes ; pour capter la lumière : terrasses, gradins, auvents, baies les plus vastes possibles. Pour l’ornement intérieur une grande place sera donnée aux vitraux et au mobilier spécialement fabriqué pour un emplacement, une fonction. C’est d’ailleurs ici que les critiques ont pu se faire jour : est-ce que ces intérieurs à l’ordonnancement rigoureux, où chaque chose à une place attribuée, une fonction préétablie, ces intérieurs ont-ils une âme, sont-ils faits pour nous recevoir et accepter une vie au quotidien ? Pureté des lignes, certes, mais aussi manque de chaleur, d’intimité des pièces, décor froid, trop pensé où la vie risque de ne jamais s’installer.

Concernant cette rue, l’auteur avait prévenu : « Aucun commerce n’y est autorisé. Elle est exclusivement réservée à l’habitation, au repos » Les hôtels seront dotés du plus grand confort : téléphone dans chaque pièce, chauffage central… Ce qui fait la valeur de ce lieu, c’est sa cohérence, fruit d’une volonté délibérée chaque bâtiment est une pièce d’un puzzle précis où le hasard n’est pas de mise.  

 

La crise de 1929, les commandes privées qui deviendront rares, la deuxième guerre mondiale et les nombreuses réalisations de Le Corbusier (son rival ? Né un an après lui et mort vingt ans après lui) feront que Mallet-Stevens ne pourra mener à bien tous ses projets. Réfugié avec sa famille dans le sud de la France pendant la guerre, il meurt en 1945 sans avoir pu participer à l’effort de reconstruction. De nombreuses critiques tendent à prouver qu’il ne faut pas le regretter, eu égard aux horreurs des années d’après-guerre où le béton a régné en maître dans des « barres » interminables de banlieues, et où il est bien difficile d’y déceler la moindre trace positive des villas chics au style cubiste cher à Mallet-Stevens. Son style si moderne et épuré a-t-il été dévoyé à des fins collectivistes ? A-t-il inspiré l’urbanisme que nous avons connu à l’immédiate après-guerre ? Une chose est sûre : de nombreuses constructions de l’époque des années 1950-1970 sont vouées aujourd’hui à la démolition...

Allez visiter cette exposition, elle vous fera découvrir une architecture moderne, en ses  origines, où tout était luxe, pureté des lignes, recherche conceptuelle, cadre unique, fruit d’une époque et, pour ne pas gâcher votre plaisir, ne pas essayer d’y voir les prémisses de l’urbanisme d’aujourd’hui…

 

 

 

Expo ouverte tous les jours (sauf le mardi) du 27 avril au 29 août 2005.

Nocturne le jeudi jusqu’à 22 h.

Tarif 7 €, tarif réduit : 5€

 

Sources :

www.ville-hyeres.fr

www.arch.fr/DOCOMOMO-FR

www.insecula.com

http://paris16info.blogspirit.com/archive/

www.lemonde.fr/web/article/

Michel Ostertag