Coup de soleil

Paris-Barcelone de Gaudí à Miró
11 octobre 2001-14 janvier 2002
Galeries nationales du Grand Palais



 

 

par Anita Beldiman-Moore
 

Hier j'ai pris un coup de soleil. Oui, vous avez bien lu. Malgré la pluie fine et pénétrante qui noie Paris, malgré le vent-coulis glacial qui s'infiltre sous les imperméables, malgré les flaques qui reflètent un ciel aussi sale qu'elles, j'ai pris un coup de soleil. Un coup de soleil de beauté et d'intelligence.

C'était au Grand Palais entre 14 et 16h30. Microclimat garanti.

C'était au cours de l'exposition Paris-Barcelone (de Gaudí à Miró… en fait plus loin encore mais ça fait moins accrocheur sur une affiche). Rarement une expo vous laisse avec ce sentiment de plénitude et de confiance en l'être humain. Rarement, elle vous relâche dans la ville grise avec la conviction d'avoir appris quelque chose, d'être un peu plus intelligent.

Chronologique sans être didactique (mais mal éclairée comme toute expo française), elle s'égrène comme une valse entre ces deux villes matrices qui ont engendré tant de talents… ou plutôt qui les ont élevés ce qui est autrement plus difficile. Bien sûr, les noms sont si connus qu'on a l'impression de feuilleter un album de famille. Mais justement, la formidable réussite de cette exposition est de vous obliger à jeter un regard différent, un regard neuf sur ce qui nous semblait galvaudé.

L'affichage des plans au sol des immeubles organiques de Gaudí rendent toute leur fluidité et leur raison d'être à des images presque caricaturales à force d'être emblématiques. La correspondance avec Guimard est troublante dans sa différence et ses ressemblances, comme deux jumeaux qui auraient grandi séparés.

Un peu plus loin, le Moulin de la Galette vu par les peintres catalans n'est pas celui qui a imprimé son iconographie en nous. Les cadrages sont neufs, modernes, presque photographiques.

Au détour d'une salle, Picasso, dépouillé dans son grand manteau bleu nuit darde sur le visiteur un regard exigeant, vous obligeant à voir ses toiles, reproduites jusqu'à la prostitution, d'un œil frais. Et puis vous voilà face à Miró dans ses œuvres de jeunesse, tendant au fil jours et des semaines à l'épure. Il y a notamment ce tableau charnière "Baigneuse" de 1924, étendue de vagues bleues traversée d'ondulations claires, une lune en croissant dans le coin supérieur gauche et trois petits points rouges incandescents dans le coin supérieur droit. Une toile émouvante, à la charnière de son art, avant qu'il ne lisse ses compositions jusqu'à l'abstraction.

Puis il y a la photographie : Man Ray sur les traces de Gaudí qui réinvente ses coulées de béton parallèlement à Brassaï qui immortalise le jumeau Guimard. Et tout à coup, clin d'œil dissimulé, cette vue de la verrière du Métro Bastille (1931-33) et de la ville en transparence vous fait revenir sur vos pas pour retrouver la photo d'Emili Godes (1930) "Paysage à travers des ailes de libellule".

Le regard encore plein de ces délicatesses en noir et blanc, la rencontre avec André Masson et son Acéphale et ses toiles aux couleurs brûlantes vous laisse comme assommé. Sa "Corrida" où taureau, matador et chevaux tournent dans une spirale de mort accompagnés d'un soleil en vrille multicolore, vous carbonise jusque aux os et vous laisse, pantelant, aborder l'austère et engagée partie sur les créateurs militants. D'habitude, ce n'est pas trop ma tasse de thé malgré quelques affichistes indépassables. Mais cette "Femme à l'enfant mort" de Picasso toute de noir, blanc et gris, dont la langue-couteau darde sur vous son hurlement silencieux est une fois de plus étonnante car neuve malgré le thème esquissé de "Guernica". Et son pendant paisible et déterminé de "La Monserrat" de Julio González (1936-37), délicate sculpture en fer forgé tenant un nouveau né contre une épaule et la faucille pendante dans l'autre, a plus de force et d'exemplarité sociale, politique, humaine que tous les monuments à venir du socialisme réél. Seule, presque souriante, elle avance dans sa vie de mère, d'ouvrière agricole, de combattante républicaine, de femme, dans l'éternité.

On ne fait jamais assez provision de beauté et d'intelligence, alors si vous le pouvez, précipitez-y vous !

Paris-Barcelone de Gaudí à Miró
11 octobre 2001-14 janvier 2002
Galeries nationales du Grand Palais

Sinon, voici de quoi vous mettre en bouche :
http://www.rmn.fr/parisbarcelone/index.html