| Hier j'ai pris un
coup de soleil. Oui, vous avez bien lu. Malgré la pluie fine et pénétrante qui noie
Paris, malgré le vent-coulis glacial qui s'infiltre sous les imperméables, malgré les
flaques qui reflètent un ciel aussi sale qu'elles, j'ai pris un coup de soleil. Un coup
de soleil de beauté et d'intelligence.
C'était au Grand Palais entre 14 et
16h30. Microclimat garanti.
C'était au cours de l'exposition
Paris-Barcelone (de Gaudí à Miró
en fait plus loin encore mais ça fait moins
accrocheur sur une affiche). Rarement une expo vous laisse avec ce sentiment de plénitude
et de confiance en l'être humain. Rarement, elle vous relâche dans la ville grise avec
la conviction d'avoir appris quelque chose, d'être un peu plus intelligent.
Chronologique sans être didactique (mais
mal éclairée comme toute expo française), elle s'égrène comme une valse entre ces
deux villes matrices qui ont engendré tant de talents
ou plutôt qui les ont
élevés ce qui est autrement plus difficile. Bien sûr, les noms sont si connus qu'on a
l'impression de feuilleter un album de famille. Mais justement, la formidable réussite de
cette exposition est de vous obliger à jeter un regard différent, un regard neuf sur ce
qui nous semblait galvaudé.
L'affichage des plans au sol des
immeubles organiques de Gaudí rendent toute leur fluidité et leur raison d'être
à des images presque caricaturales à force d'être emblématiques. La correspondance
avec Guimard est troublante dans sa différence et ses ressemblances, comme deux
jumeaux qui auraient grandi séparés.
Un peu plus loin, le Moulin de la
Galette vu par les peintres catalans n'est pas celui qui a imprimé son
iconographie en nous. Les cadrages sont neufs, modernes, presque photographiques.
Au détour d'une salle, Picasso,
dépouillé dans son grand manteau bleu nuit darde sur le visiteur un regard exigeant,
vous obligeant à voir ses toiles, reproduites jusqu'à la prostitution, d'un il
frais. Et puis vous voilà face à Miró dans ses uvres de jeunesse, tendant
au fil jours et des semaines à l'épure. Il y a notamment ce tableau charnière "Baigneuse"
de 1924, étendue de vagues bleues traversée d'ondulations claires, une lune en croissant
dans le coin supérieur gauche et trois petits points rouges incandescents dans le coin
supérieur droit. Une toile émouvante, à la charnière de son art, avant qu'il ne lisse
ses compositions jusqu'à l'abstraction.
Puis il y a la photographie : Man Ray
sur les traces de Gaudí qui réinvente ses coulées de béton parallèlement à Brassaï
qui immortalise le jumeau Guimard. Et tout à coup, clin d'il dissimulé,
cette vue de la verrière du Métro Bastille (1931-33) et de la ville en
transparence vous fait revenir sur vos pas pour retrouver la photo d'Emili Godes
(1930) "Paysage à travers des ailes de libellule".
Le regard encore plein de ces
délicatesses en noir et blanc, la rencontre avec André Masson et son Acéphale
et ses toiles aux couleurs brûlantes vous laisse comme assommé. Sa "Corrida"
où taureau, matador et chevaux tournent dans une spirale de mort accompagnés
d'un soleil en vrille multicolore, vous carbonise jusque aux os et vous laisse, pantelant,
aborder l'austère et engagée partie sur les créateurs militants. D'habitude, ce n'est
pas trop ma tasse de thé malgré quelques affichistes indépassables. Mais cette "Femme
à l'enfant mort" de Picasso toute de noir, blanc et gris, dont la
langue-couteau darde sur vous son hurlement silencieux est une fois de plus étonnante car
neuve malgré le thème esquissé de "Guernica". Et son pendant paisible et
déterminé de "La Monserrat" de Julio González (1936-37),
délicate sculpture en fer forgé tenant un nouveau né contre une épaule et la faucille
pendante dans l'autre, a plus de force et d'exemplarité sociale, politique, humaine que
tous les monuments à venir du socialisme réél. Seule, presque souriante, elle avance
dans sa vie de mère, d'ouvrière agricole, de combattante républicaine, de femme, dans
l'éternité.
On ne fait jamais assez provision de
beauté et d'intelligence, alors si vous le pouvez, précipitez-y vous !
Paris-Barcelone de Gaudí à Miró
11 octobre 2001-14 janvier 2002
Galeries nationales du Grand Palais
Sinon, voici de quoi vous mettre en
bouche :
http://www.rmn.fr/parisbarcelone/index.html
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