Exposition Morandi

Au Musée d'art Moderne de la Ville de Paris
Du 5 octobre 2001 au 6 janvier 2002



 

 

par Michel Ostertag

Je pense que certaines natures mortes ne sont pas aussi mortes qu'on le dit !
Je n'apprécie pas vraiment celles qui montrent des gibiers succulents, des pommes si vraies qu'elles donnent envie de les croquer sur place, non, ce que je recherche c'est un réel maquillé, aux détails comme gommés, où l'on comprend de suite que l'artiste a voulu mettre un espace entre lui et les objets qu'il a l'intention de peindre. Il veut, d'un coup, que ses intentions de peintres soient claires : les objets ne sont qu'un prétexte à s'exprimer, à se montrer, à faire vivre sa peinture…
C'est le peintre italien de Bologne, Morandi qui répond le mieux à mon attente.
Une exposition a lieu, en ce moment, au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris jusqu'au 6 janvier 2002. Le titre de l'expo est : " Dans l'écart du réel ". Rarement titre aura été si justement choisi.

Morandi est né en 1890, à Bologne, en Italie. Il est décédé, en 1964, dans la même ville de Bologne.
Élève à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville, entre 17 et 25 ans, il y revient, en 1930 en qualité de professeur de gravure. Bien qu'il ne voyage pas, solitaire et casanier par goût, ses œuvres figurent dans de nombreuses expositions à l'étranger, en Italie comme aux USA. À 40 ans, en 1930, il peint son dernier autoportrait pour se consacrer exclusivement à la nature morte et au paysage.
L'expo se concentre sur la période 1940-1960, période où le peintre est en pleine possession de son art.

Au premier coup d'œil, la surprise est totale - pour celui qui n'est pas un habitué de cet univers: un grand nombre de toiles est aligné en une longue traînée horizontale à la hauteur du regard, toutes du même petit format et représentant une quasi-similitude d'objets. Trois ou quatre bouteilles, jamais plus, de différents tailles, accompagnées de carafes, pots, brocs, parallélépipèdes ressemblants à des briques, presse-citron… Tous ces objets sont rassemblés au milieu de la toile comme des enfants apeurés dans un monde hostile… J'avoue que la tentation est forte, une fois regardé deux ou trois toiles, d'allonger le pas et de franchir la porte de sortie avant même la première demi-heure !
Erreur à ne pas commettre ! Car ici Morandi nous invite à mieux voir, à s'attarder devant chacune de ses petites toiles, apparemment identiques, mais tellement différentes. La première chose qui vient à l'esprit, c'est de constater que deux toiles mises côte à côte ne sont pas peintes au même moment, à la même saison. Nigel Coates nous explique : " En hiver, l'air de Bologne est frais et brumeux et en été, il est brûlant et toujours aussi brumeux. " Sachant cela, il devient évident que les objets peints sont imprégnés de ces atmosphères différentes. Les ombres ne sont pas les mêmes, la tonalité de l'ensemble n'est pas la même et cela devient encore plus évident quand on prend la peine de se reculer de quelques pas, alors notre propre optique change, on sent le peintre devant son chevalet se projetant dans son œuvre, utilisant ces objets ordinaires comme des pièges à lumières, comme un miroir à sa propre sensibilité. La luminosité changeante de sa ville est présente, tel tableau donne à imaginer que la tombée du jour est imminente ; ici, il mélange le blanc et le foncé en un clair-obscur ; là, au centre, une bouteille toute en longueur, très fine, toute de blanc est comme revêtue de pureté… Il y a, par endroits, un côté Nicolas de Staël dans ses blancs dotés d'une force irrésistible au point de capturer votre regard sur cette bouteille au point d'en oublier les autres…

Tous ces objets nous posent des questions, comme celle-ci : pourquoi ces objets sont-ils groupés de cette façon qui n'est jamais la même d'une toile à l'autre ? Et puis une autre question vient de suite à notre esprit : sont-ce vraiment des bouteilles, de celles qu'on utilise usuellement? Evidemment non, elles sont maquillées, enrobées d'une pâte de peinture comme pour effacer les détails, les rendre impersonnelles, intemporelles. De bouteilles ordinaires, elles deviennent objets dignes d'être peintes. Et sa propre peinture ressemble à ce qui est mis sur le verre, c'est comme de l'argile. Avec un principe qui est le fondement même de son art, il n'y a rien de trop, il n'y a pas un coup de pinceau qui puisse paraître être de trop, l'ascèse est totale, le dépouillement absolu. Aujourd'hui seul Pierre Soulages offre un tel dénuement dans son expression.

C'est une peinture de solitaire, d'obstiné, de convaincu que la peinture n'a pas besoin de beaucoup d'espace pour s'exprimer et que le champ de l'investigation est illimité lors même qu'il peut être réduit à quelques objets ordinaires.
Quand on resitue la carrière du peintre dans le temps, son époque est une époque où tout est bouleversé, sans parler du monde politique, je veux parler des mouvements artistiques, littéraires, la façon de voir, Picasso est omniprésent sur toute la peinture européenne, le monde change…Et lui, Morandi, en sa ville de Bologne, mis à part une intrusion dans un mouvement ruraliste à-travers quelques toiles montrant la nature, il ne varie pas d'un pouce, il creuse inlassablement son sillon avec devant lui, trois bouteilles, un broc d'eau, une boîte... Objets avez-vous donc une âme ? !…Objets qu'il dispose après de longues études, ébauches, à la recherche de " la quintessence de l'essentiel ", comme nous explique Guilo Paolini dans la préface de l'expo.

Dans les premiers tableaux, ceux des années 1940, les objets sont placés sur une table dont on aperçoit le dessus et les pieds. Puis, très rapidement cette mise en scène disparaît pour ne laisser place qu'à un seul trait horizontal qui sépare le tableau en deux parts presque égales. Il épure ce qui pourrait encore paraître superflu. Cézanne n'avait-il pas la même démarche intellectuelle devant ses pommes ou sa montagne tant de fois peintes? Ou Utrillo et ses rues montantes, de Montmartre, sous la neige ? Ou Vlaminck et ses cieux tourmentés ?
J'aime l'artiste qui veut ignorer les mouvements, les tendances, les influences et qui creuse, inlassablement, - souvent sous les critiques - le même sillon, repris à l'infini et qui devient par tant d'acharnement un corps à corps avec la peinture, avec lui-même aussi et qui cache derrière cette répétition des secrets qu'il nous faut dévoiler : pourquoi telle bouteille est-elle posée avec un espace à-côté d'une autre à peu près identique ? Cornélia Parker nous suggère comme
réponse : " Les espaces qu'il décide de laisser entre les objets demeurent des silences éloquents qui demandent à être rompus. "

Je vous invite vivement à venir exercer votre regard au Musée d'Art Moderne, au rendez-vous proposé par Morandi. C'est au 11, avenue du Président-Wilson, à Paris XVIe arrondissement.
Le catalogue de l'expo -comme souvent - est très réussi, son prix n'est pas trop élevé, 235F. Le prix d'entrée est de 35F, le tarif réduit est de 25F. Un détail amusant : des bouteilles Morandi sont présentées à la vente, on les dirait sorties de ses toiles… Marketing, quand tu nous tiens !
Bonne visite !