Je pense que certaines natures mortes ne sont pas aussi mortes qu'on le dit !
Je n'apprécie pas vraiment celles qui montrent des gibiers succulents, des pommes si
vraies qu'elles donnent envie de les croquer sur place, non, ce que je recherche c'est un
réel maquillé, aux détails comme gommés, où l'on comprend de suite que l'artiste a
voulu mettre un espace entre lui et les objets qu'il a l'intention de peindre. Il veut,
d'un coup, que ses intentions de peintres soient claires : les objets ne sont qu'un
prétexte à s'exprimer, à se montrer, à faire vivre sa peinture
C'est le peintre italien de Bologne, Morandi qui répond le mieux à mon
attente.
Une exposition a lieu, en ce moment, au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
jusqu'au 6 janvier 2002. Le titre de l'expo est : " Dans
l'écart du réel ". Rarement titre aura été si justement choisi.
Morandi est né en 1890, à Bologne, en Italie. Il est décédé, en
1964, dans la même ville de Bologne.
Élève à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville, entre 17 et 25 ans, il y revient, en 1930
en qualité de professeur de gravure. Bien qu'il ne voyage pas, solitaire et casanier par
goût, ses uvres figurent dans de nombreuses expositions à l'étranger, en Italie
comme aux USA. À 40 ans, en 1930, il peint son dernier autoportrait pour se consacrer
exclusivement à la nature morte et au paysage.
L'expo se concentre sur la période 1940-1960, période où le peintre est en pleine
possession de son art.
Au premier coup d'il, la surprise est totale - pour celui qui n'est pas un habitué
de cet univers: un grand nombre de toiles est aligné en une longue traînée horizontale
à la hauteur du regard, toutes du même petit format et représentant une
quasi-similitude d'objets. Trois ou quatre bouteilles, jamais plus, de différents
tailles, accompagnées de carafes, pots, brocs, parallélépipèdes ressemblants à des
briques, presse-citron
Tous ces objets sont rassemblés au milieu de la toile comme
des enfants apeurés dans un monde hostile
J'avoue que la tentation est forte, une
fois regardé deux ou trois toiles, d'allonger le pas et de franchir la porte de sortie
avant même la première demi-heure !
Erreur à ne pas commettre ! Car ici Morandi nous invite à mieux voir,
à s'attarder devant chacune de ses petites toiles, apparemment identiques, mais tellement
différentes. La première chose qui vient à l'esprit, c'est de constater que deux toiles
mises côte à côte ne sont pas peintes au même moment, à la même saison. Nigel
Coates nous explique : " En hiver, l'air de Bologne est frais et brumeux
et en été, il est brûlant et toujours aussi brumeux. " Sachant cela, il
devient évident que les objets peints sont imprégnés de ces atmosphères différentes.
Les ombres ne sont pas les mêmes, la tonalité de l'ensemble n'est pas la même et cela
devient encore plus évident quand on prend la peine de se reculer de quelques pas, alors
notre propre optique change, on sent le peintre devant son chevalet se projetant dans son
uvre, utilisant ces objets ordinaires comme des pièges à lumières, comme un
miroir à sa propre sensibilité. La luminosité changeante de sa ville est présente, tel
tableau donne à imaginer que la tombée du jour est imminente ; ici, il mélange le blanc
et le foncé en un clair-obscur ; là, au centre, une bouteille toute en longueur, très
fine, toute de blanc est comme revêtue de pureté
Il y a, par endroits, un côté Nicolas
de Staël dans ses blancs dotés d'une force irrésistible au point de capturer
votre regard sur cette bouteille au point d'en oublier les autres
Tous ces objets nous posent des questions, comme celle-ci : pourquoi ces objets sont-ils
groupés de cette façon qui n'est jamais la même d'une toile à l'autre ? Et puis une
autre question vient de suite à notre esprit : sont-ce vraiment des bouteilles, de celles
qu'on utilise usuellement? Evidemment non, elles sont maquillées, enrobées d'une pâte
de peinture comme pour effacer les détails, les rendre impersonnelles, intemporelles. De
bouteilles ordinaires, elles deviennent objets dignes d'être peintes. Et sa propre
peinture ressemble à ce qui est mis sur le verre, c'est comme de l'argile. Avec un
principe qui est le fondement même de son art, il n'y a rien de trop, il n'y a pas un
coup de pinceau qui puisse paraître être de trop, l'ascèse est totale, le
dépouillement absolu. Aujourd'hui seul Pierre Soulages offre un tel dénuement dans son
expression.
C'est une peinture de solitaire, d'obstiné, de convaincu que la peinture n'a pas besoin
de beaucoup d'espace pour s'exprimer et que le champ de l'investigation est illimité lors
même qu'il peut être réduit à quelques objets ordinaires.
Quand on resitue la carrière du peintre dans le temps, son époque est une époque où
tout est bouleversé, sans parler du monde politique, je veux parler des mouvements
artistiques, littéraires, la façon de voir, Picasso est omniprésent sur toute la
peinture européenne, le monde change
Et lui, Morandi, en sa ville de Bologne, mis à
part une intrusion dans un mouvement ruraliste à-travers quelques toiles montrant la
nature, il ne varie pas d'un pouce, il creuse inlassablement son sillon avec devant lui,
trois bouteilles, un broc d'eau, une boîte... Objets avez-vous donc une âme ?
!
Objets qu'il dispose après de longues études, ébauches, à la recherche de
" la quintessence de l'essentiel ", comme nous explique Guilo Paolini
dans la préface de l'expo.
Dans les premiers tableaux, ceux des années 1940, les objets sont placés sur une table
dont on aperçoit le dessus et les pieds. Puis, très rapidement cette mise en scène
disparaît pour ne laisser place qu'à un seul trait horizontal qui sépare le tableau en
deux parts presque égales. Il épure ce qui pourrait encore paraître superflu. Cézanne
n'avait-il pas la même démarche intellectuelle devant ses pommes ou sa montagne tant de
fois peintes? Ou Utrillo et ses rues montantes, de Montmartre, sous la
neige ? Ou Vlaminck et ses cieux tourmentés ?
J'aime l'artiste qui veut ignorer les mouvements, les tendances, les influences et qui
creuse, inlassablement, - souvent sous les critiques - le même sillon, repris à l'infini
et qui devient par tant d'acharnement un corps à corps avec la peinture, avec lui-même
aussi et qui cache derrière cette répétition des secrets qu'il nous faut dévoiler :
pourquoi telle bouteille est-elle posée avec un espace à-côté d'une autre à peu près
identique ? Cornélia Parker nous suggère comme
réponse : " Les espaces qu'il décide de laisser entre les objets demeurent des
silences éloquents qui demandent à être rompus. "
Je vous invite vivement à venir exercer votre regard au Musée d'Art Moderne,
au rendez-vous proposé par Morandi. C'est au 11, avenue du Président-Wilson, à
Paris XVIe arrondissement.
Le catalogue de l'expo -comme souvent - est très réussi, son prix n'est pas trop
élevé, 235F. Le prix d'entrée est de 35F, le tarif réduit est de 25F. Un détail
amusant : des bouteilles Morandi sont présentées à la vente, on les
dirait sorties de ses toiles
Marketing, quand tu nous tiens !
Bonne visite !
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