La boîte à images

Responsable : Michel Ostertag

SOMMAIRE

 

Chem Assayag

(photographe et auteur littéraire)

L’instant paradoxal

Pour moi la pratique de la photo est une activité paradoxale car elle obéit à des tensions contraires. Tout d’abord elle est fondamentalement liée au voyage, à l’ailleurs, à l’absence de repères. Elle est un lieu et un lien rétiniens inhabituels, elle est mouvement. Mais en même temps, et c’est là que surgit l’incident photographique, elle est un arrêt. En effet nous captons tous en permanence des images, des images, des images, mais elles se dissolvent immédiatement dans le flux des suivantes, la combinaison œil/cerveau ne nous laissant aucun repos pour figer ce que nous voyons. La photo – l’acte et son résultat – est l’instant où nous acceptons de prendre nos distances avec le flux, de le nier, de le suspendre.

Mouvement et arrêt, déplacement dans l’espace et fixation dans le temps ; voilà donc l’équation de mes photos, le point de rencontre où se forment des images, les coordonnées de l’instant paradoxal.

Ce qui est passionnant c’est qu’en les donnant à voir, en partageant ses images, on peut espérer reproduire le même processus mais pour les autres ; à leur tour ils se déplacent – dans une galerie, à travers les pages d’un livre, ou ici, sur le site -, et à leur tour ils acceptent de maintenir leur œil dans l’exception d’une image qui dure, puisque leur regard devient le bref prisonnier de ce qui est donné à voir. Le jeu de miroirs se referme alors car si le paradoxe photographique me procure du plaisir je peux alors espérer qu’il en donne à d’autres.

 

e-mail: chem.assayag@wanadoo.fr

 

L'ABCD de son verbe :

A

Je suis un galet précipice et rond, léché par les vagues citadines des marées

automobiles et piétonnes, troublé par les regards des néons et des enseignes.

Dans un soubresaut net, une forme ellipse a blessé les foules, ralenti les images.

Je suis tombé.

  

B

Je suis une bouteille aux tessons enracinée au milieu de la rue, à laquelle s'accrochent les regards et les peaux des chiens; ils jappent en mordant mes ivresses. Mes reflets coupants de mémoire ne renvoient que des bribes soyeuses et volcaniques, bribes anciennes d'hommes assoiffés. Un passant cicatrise à mon col, il boit et il oublie.

 

C

Je suis un miroir au teint de neige et aux muscles de mercure, devant lequel les visages se fanent et les corps se creusent; je ricane de leurs ruisseaux de chair, des regards enjôleurs qu'ils se portent à eux mêmes.

Je suis leur juge. Ou plutôt le gardien de leurs peurs, des moments hachés de leurs mains.

 

D

Je suis un couteau, l'ombre maléfique d'un bras, la projection d'un désir inavouable.

Mon tranchant est un cri luisant, un coquillage coupant et malingre. Mes congénères m'envient, ils bavent leurs propres rancœurs, leurs litanies absentes de voleurs. Ils sont jaloux.

  

E

Je suis une barque au cœur lourd, à la coque lisse et virginale. Le miroitement incertain des eaux a creusé mon centre, blessé mes tendons rames, dévoré mon squelette de sels et de crustacés. J'ai survécu en reflétant le ciel; il comblait mes vides liquides.

 

F

Je suis un océan, le rêve impossible des lacs de terre. Je suis le cimetière des hippocampes, le chant des méduses, le sourire des dauphins, un empire immense de sels et de liquides. Parfois j'ai la nostalgie d'un monde sans eau, cela m'arrive quand je suis ivre.

 

 G

Rupture

 

La membrane a cédé avec un bruit surnuméraire, entraînant le bouleversement des fuseaux horaires et des marées. Le changement est si brusque que tout se fige dans l'interstice cellulaire des cœurs et des aortes. Le sang gèle, le sang froid, le sang coule.

 

H

 

Tu

 

Ton tatoo me trouble et me tue

Tatoué sur ton torse tactile

Ta tête tendre et têtue

Ton seul tort est ta vertu.

 

I

Le froid exquis de la banquise a fait ciller les vagues, leur a intimé l'ordre létal

de l'immobilité. L'écume est devenue glace, glace, glace, dans une confusion indistincte et malsaine des blancs.

 

J

J'ai pendu au crochet de mon âme un crime lointain. Il est là depuis un soir fragile de palpitations d'aorte. Peu à peu il se décompose, se délite, se dérobe. Bientôt il sera un remords puis un souvenir, puis rien. J'aurai oublié.

 

K

J'ai pressé l'agrume de ton souffle, et la pulpe de tes mots s'est déposée sur mon front. Cela a ressemblé à de la couleur, à l'arc-en-ciel au delà des feuillages. J'ai bu la sève, tu as clos le bruit de ton cœur.

 

Le BA-BA de l'image
(cliquez sur la vignette pour un grand format)

(c)Chem Assayag (c)Chem Assayag
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