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Florence
Aubenas, 43 ans, grand reporter pour le quotidien français « Libération »
et Hussein Hanoun Al-Saadi, âgé d’une quarantaine d’années,
son assistant irakien, ont disparu depuis le mercredi 5 janvier
2005. La journaliste et son interprète n’ont plus été vus
depuis qu’ils ont quitté leur hôtel, à Bagdad. Ne les oublions
pas et n’oublions pas non plus Ingrid Betancourt et Giuliana Sgrena, la journaliste
italienne du quotidien « Il Manifesto », enlevée en
Irak le 4 février.
Quand,
voici plus de quarante ans, le Général de Gaulle a reconnu la Démocratie
Populaire de Chine, un groupe dont nous faisions partie, mon mari et
moi-même, a décidé de s’y rendre pour observer sur place ce qui
avait pu changer depuis l’apparition de Mao Zedong (Mao Tse-Tung)
sur la scène politique internationale et l’exil forcé de Jiang
Jieshi (Tchang Kaï-Chek) à Taïwan. Je ne connaissais
personnellement de cet immense pays que tous les livres que
j’avais lus et qui se référaient plus particulièrement, tels
ceux de Pearl Buck, à la Chine impériale, le seul ouvrage écrit
après 1948 et que j’aie eu entre les mains ayant été « J’ai
vu vivre la Chine » de Roland Dumas, publié en 1960 chez
Fayard. J’aimerais donc, avant d’aborder la Chine nouvelle
retracer notre périple organisé en 1964 qui peut intéresser le
lecteur en ce sens qu’ayant eu lieu avant la révolution
culturelle, il représente une charnière entre la Chine d’hier et
l’empire industriel d’aujourd’hui qui représente à mes yeux
un péril plus puissant encore que ne l’était celui dont me
parlait mon père quand j’étais petite à propos du Japon et
qu’il appelait « le péril jaune. »
Après un voyage de huit jours qui
nous a conduit de Paris à Pékin via l’Europe du Nord, l’URSS
et la Mongolie, nous étions enfin arrivés à destination après
avoir suivi durant de longs kilomètres le Canal Impérial et la
fameuse Grande Muraille. Au premier abord Pékin était un bourg
immense fourmillant d’adultes et d’enfants joyeux. Les grands frères
et les grandes soeurs gardaient les plus petits avec beaucoup de
gentillesse. Les bébés portaient la traditionnelle culotte fendue
qui leur permettait de s’accroupir sans dommage. Il était
impossible de ne pas être ébahi par le nombre de gosses : ils étaient
là, innombrables, qui nous regardaient, nous escortaient, visages
ronds, amicaux, où brillaient de jolis yeux noirs. Les petits étaient
adorables, les uns avec une houppette de cheveux qui se dressait sur
la tête, les autres avec des couettes serrées par des rubans de
couleur. Bien entendu, il n’était pas concevable qu’une main se
tende pour quémander un bonbon ou une piécette et nous prenions
garde de ne commettre aucun impair qui aurait pu froisser la
susceptibilité de quiconque.
Notre première visite fut pour le
Palais d’Hiver et la Ville Interdite aux Mille Pagodes. Nous étions
ébahis devant la richesse et l’opulence de ces lieux qui
traduisaient la puissance des empereurs chinois et mandchous. Les
salles du dernier pavillon contenaient des centaines de pagodes
d’or, des rochers sculptés de jade et des costumes de brocard
sertis de pierres précieuses. Comme à chacun de mes voyages dans
des pays où les hommes ont fait la Révolution, j’ai pu constater
la clairvoyance des chefs qui ont su éviter que l’Histoire de
leur nation ne soit effacée par un pillage systématique comme ce
fut le cas au Moyen Age où les troupes étaient payées par le sac
de toutes les villes dont l’armée s’emparait. Dans les jardins
du Palais, au bord de bassins spacieux, des enfants observaient les
poissons rouges géants qu’ils taquinaient avec des tiges de
bambou. Les familles avaient l’air détendu, ravies de se promener
au soleil dans un environnement qui leur fut jadis strictement
interdit.
Nous nous sommes rendus ensuite au
Palais de l’Assemblée du Peuple construit en dix mois durant
l’année 1959. Il donne sur Tien An Men, la grande place de Pékin,
où des milliers de garçons et de filles répétaient la
gigantesque parade qui allait couronner le quinzième anniversaire
de la République Populaire de Chine, le 1er Octobre 1954. Nous étions
bien loin encore de l’année 1989 où Deng Xiaoping fit intervenir
l’armée sur Tien An Men lors de la grande manifestation des étudiants
et de la population qui réclamaient une libéralisation du régime
et furent décimés sans complexe par les troupes à la solde du
gouvernement qui venait de rétablir des relations diplomatiques
avec l’URSS suite à la visite de Gorbatchov. A l’Assemblée du
Peuple, tout était énorme, les colonnes de l’entrée, la salle
de conférence de dix mille places, la salle à manger de cinq mille
couverts, les salles de repos, des nationalités…, un plagiat du
style soviétique des années cinquante.
Je renonçais l’après-midi à la
visite de la Colline du Charbon pour me promener dans Pékin et téléphoner
à Paris. Il était dix sept heures en Chine, dix heures en France
quand j’obtins la communication. Les nouvelles étaient bonnes, ma
fille se baignait avec ses amies au bord de la mer Noire, son frère
Thierry qui séjournait à Cannes chez mon frère et ma belle-soeur
nageait dans la Méditerranée, le petit Jean-Claude ayant à sa
disposition le bassin de nos voisins de campagne. Mes parents et ma
fidèle cuisinière Perfecta qui est restée chez nous vingt cinq
ans le gardaient dans notre Vieux Moulin de Seine-et-Marne.
Le soir, nous fûmes invités par
le Directeur Général de la Luksingshe (l’agence de voyages à la
solde du gouvernement) à dîner dans le meilleur restaurant de Pékin,
le Canard Laqué, celui-là même qui accueillit Nixon lors de son
voyage en Chine Populaire quelques années plus tard. Je n’ai
jamais oublié en dépit du temps qui s’est écoulé le repas
magnifique et raffiné qui nous fut servi : tout d’abord un gros
poisson croquant et caramélisé dont les arêtes fondaient dans la
bouche sans piquer puis les chefs, applaudis par tous les convives
qui avaient proposé un nombre appréciable de toasts depuis le début
du festin, nous ont présenté les canards laqués qui avaient cuit
doucement sous nos yeux, suspendus par des ficelles au-dessus de
l’âtre central du restaurant. Nous avons dégusté les filets
dans des crêpes et des petits pains cuits à la vapeur recouverts
de graines de sésame. Quand je dis « nous avons dégusté »,
je suis bien au-dessous de la vérité : nous nous sommes délectés
de ce mets béni des dieux et j’ai avalé sans honte vingt et un
petits pains garnis de magrets savoureux. J’avais rarement été
à pareille fête culinaire sinon dans un « trois étoiles »
français et j’ai eu un sourire épanoui quand les jeunes filles
nous ont apporté les serviettes chaudes et parfumées avec
lesquelles nous avons humecté nos visages légèrement échauffés,
nos lèvres et nos mains.
Après de telles agapes nous ne
nous sentions même pas lourds ou indisposés. Il est vrai
qu’entre les plats principaux, on nous servait de délicieux
potages destinés à dégraisser les boyaux, une version chinoise de
notre petit verre de Calvados. Le Directeur nous a proposé un
dernier toast d’alcool de riz à l’amitié franco-chinoise et
nous a offert des tableaux de soie que nous lui avons demandé de
nous dédicacer. Nous sommes rentrés à l’hôtel par l’avenue
Wang Fu Chin. La circulation dans Pékin était dense dans la journée
en raison de tous les vélos et cyclopousses qui roulaient par
milliers dans les rues larges ou étroites mais il y avait à cette
époque peu de voitures particulières. Nous avons été abusés à
notre arrivée par le grand nombre de voiture qui stationnaient dans
l’avenue mais nous nous sommes vite aperçus qu’une grande réception
se déroulait à l’intérieur de l’hôtel, réunissant à elle
seule toutes les familles motorisées de Pékin, attachés
commerciaux ou diplomates en poste dans la capitale chinoise.
Le lendemain nous avons visité la
partie restaurée de la grande Muraille à soixante kilomètres de Pékin.
Nous avons d’abord traversé des îlots entiers de petites maisons
individuelles aux toits en pagode qui donnaient à la ville l’air
d’immense village dont j’ai parlé plus haut. Sur les marchés,
les légumes étaient abondants et variés, choux, aubergines,
salades, piments... Les tas de pastèques atteignaient plusieurs mètres
de hauteur mais il y avait également des pommes, des poires, des pêches,
du raisin, le tout en quantité et qualité bien supérieures à ce
que nous avions pu voir en Union Soviétique.
Nous nous sommes arrêtés au pied
de la Grande Muraille puis nous avons escaladé les marches qui nous
ont conduits aux premiers postes de guet. Deux mille cinq cents années
nous contemplaient ! Commencée en briques de boue sous la dynastie
des Chou, la construction du Wang Li Chang Cheng (Mur long de mille
lis) fut continuée par les Chin puis par les Hang et les Tang qui
le prolongèrent. C’est sous les Ming qu’il devint la Grande
Muraille de pierre. Le panorama depuis le plus haut poste de guet
accessible aux touristes était impressionnant : on pouvait
comprendre en contemplant l’immensité de l’espace pourquoi les
gardes impériaux apercevaient à plusieurs lis les nuages de poussière
soulevés par les cavaliers mongols déferlant sur la Muraille.
Notre déjeuner avait suivi, enfermé
dans des boîtes blanches. Ni les baguettes, ni les serviettes
chaudes n’avaient été oubliées. Après une tasse de thé vert
dont je n’arrivais pas à apprécier la saveur qui tient plus du
jus d’épinard que de la boisson à laquelle nous sommes habitués
en Europe, nous reprîmes le car pour visiter le Grand Réservoir et
le barrage construit à la main par des Volontaires de la Révolution
en 1959. Chaque parcelle de ce barrage doit son existence aux
millions de petits paniers dans lesquels des hommes et des femmes
ont déplacé la terre et apporté les matériaux nécessaires à la
construction de cet ouvrage. Esclaves des temps modernes à
l’image des bâtisseurs de pyramides, ils avaient tout de même
l’espoir que leur contribution permettrait de fertiliser le sol et
de développer l’énergie électrique dont ils pourraient eux-mêmes
profiter à plus ou moins longue échéance. Ont-ils obtenu
satisfaction ? J’en doutais lors de mon voyage en constatant la
pauvreté des paysans et je crois qu’aujourd’hui leur sort ne
s’est pas beaucoup amélioré puisqu’en 1998 leurs revenus ne
représentaient qu’un tiers de ceux des citadins et que les
grandes inondations de 1997 et de 1998 ont ravagé les récoltes de
certaines zones du bassin du fleuve Bleu.
Après le barrage, nous avons visité
le célèbre tombeau des Ming auquel on accède par une allée de
sept kilomètres bordée de chevaux, éléphants, chameaux,
griffons, guerriers officiers et mandarins de pierre construits deux
fois grandeur nature et disposés dans un ordre hiérarchique par
rapport au trône impérial. Nous avons pénétré dans le tombeau
du treizième empereur Ming, Wan Li, après avoir traversé une
salle où sont réunis les objets retirés des coffres qui entourent
les cercueils : pagodes, vases, services de table, baguettes,
services à thé en or, jade et pierres précieuses. Le tombeau
lui-même, situé au bas d’une allée en pente douce, comporte
trois salles séparées par des portes de marbre de vingt centimètres
d’épaisseur. Dans la salle centrale deux énormes vases de cette
porcelaine si prisée par les antiquaires et les collectionneurs
contiennent de l’huile de sésame, vieille nous a-t-on dit de
quatre cents ans et si rance qu’elle répand une odeur très vite
insupportable dans cet espace clos. La dernière salle renferme les
cercueils de l’empereur et de l’impératrice qui sont entourés
des coffres descellés et vidés de leur contenu.
Les fouilles étaient très récentes
et seule la Ting Ling (Tombe de Wang Li) était ouverte au public.
Il parait surprenant que les Occidentaux et les Japonais qui sont
demeurés en Chine de 1842 à 1864 et de 1895, année où l’Impératrice
Cixi fut vaincue par les Japonais, à 1911, date de l’instauration
de la République par Yuan Shikaï, puis les Japonais seuls qui ont
occupé le territoire de 1947 à 1944, n’aient pas envoyé des
archéologues pour pratiquer des fouilles sur place. Sans doute
ont-ils été trop préoccupés à faire la guerre pour se soucier
des tombeaux Ming. Tant mieux pour les Chinois car ils ont pu sauver
les trésors précieux qu’à une époque les occidentaux aimaient
bien faire transporter après les avoir découverts dans leurs
propres musées dont ils font souvent la gloire.
Pour qui connaît les Grandes
Pyramides d’Egypte et l’impressionnante mais austère Vallée
des Rois, l’au-delà chinois semble plus proche des hommes ne
serait-ce que grâce à la présence de l’Impératrice enterrée
dans un tombeau proche de celui de son mari au seuil de la vie éternelle,
l’analogie entre les deux traditions étant que l’empereur
chinois comme le pharaon égyptien se faisait enterrer avec tous ses
objets familiers avant d’être muré dans son tombeau.
Le jour suivant, nous sommes allés
au Musée de la Révolution dont les murs retracent des évènements
aussi importants que la Guerre de l’Opium (1839-1842) qui éclata
entre la Grande-Bretagne et la Chine parce que celle-ci voulait
interdire à juste titre l’importation de la drogue mais qui dut
cependant s’incliner après sa défaite et signer le Traité de
Nankin (29 août 1842) par lequel Hong Kong était cédé aux
Britanniques et certains ports chinois aux Européens, la Guerre des
Boxers, membres d’une société secrète xénophobe, qui se soulevèrent
en 1895 et menacèrent les légations européennes jusqu’à leur défaite
en 1900 et tous les faits essentiels qui ont marqué l’Histoire de
la Chine jusqu’à la naissance de la Chine Populaire en 1949. Je
ne savais pas alors que je visitais le Musée que je vivrais assez
longtemps pour voir la rétrocession du célèbre port à la Chine
après cent cinquante cinq ans d’occupation, encore moins celle de
Macao que les Portugais ont occupé de 1557 à 1999, pratiquement un
demi millénaire !
De nombreux documents rappelaient
dans le Musée un des faits les plus marquants de la Chine
contemporaine, la Longue Marche de Mao Tse Toung et de ses
partisans, l’Armée Rouge du Premier Front, entreprise en Octobre
1934 à partir du château-fort du Shensi où ils s’étaient réfugiés
après avoir été décimés par Chiang Kai-Shek et qui prit fin le
20 Octobre 1935 lorsque sept mille hommes, moins d’un sur dix de
cette première Armée, atteignirent la Grande Muraille aux abords
de Pékin. Les trophées, cartes et statistiques étaient accrochés
aux murs blancs et les explications du guide clairement traduites
par le jeune Tchen qui s’étonnait de nos questions et de nos
connaissances. Derrière nous un groupe de pionniers au cou barré
du traditionnel foulard rouge suivait un cours de civisme donné par
une jolie institutrice.
Une dernière promenade nous
conduisit à Wang Fu Ching où se trouvaient le Magasin d’Etat,
grand monoprix de cinq étages, le Bazar et le Magasin des Arts.
Nous avons acheté des éléphants, des lions, des chameaux, des
flacons de parfum en ivoire, deux nappes brodées à la main, pour
des sommes dérisoires. Il était cinq heures de l’après-midi
quand nous avons dit au revoir au gentil garçon d’étage qui
m’avait rendu bien service avec ses quelques mots de français. Il
avait fait laver et repasser en quelques heures les vêtements que
je lui avais confiés et que j’avais eu la présence d’esprit de
choisir en coton, les tissus synthétiques étant peu recommandés
dans ces pays chauds en raison de leur imperméabilité. J’ai
regretté de ne pas pouvoir lui laisser le pourboire traditionnel
mais le règlement de l’hôtel interdisait toute pratique de ce
genre, une habitude néfaste, selon le gouvernement chinois, des
pays capitalistes dont nous étions originaires.
Dans le train qui nous a conduits
de Pékin à Shanghai nous avons retrouvé le samovar, les quatre
couchettes, le haut-parleur qui égrenait de la musique dès six
heures du matin, l’indispensable ventilateur et la ping pidjiu (bière)
du wagon-restaurant. Nous nous sommes réveillés au petit matin
pour contempler une région fertile et bien cultivée. L’eau était
tirée à l’aide de norias qui rappelaient les paysages hollandais
à une plus grande échelle. Les mille cinq cents kilomètres qui séparent
Pékin de Shanghaï étaient entièrement réservés à la culture,
sorgho, maïs, riz, patates douces, coton... qui faisaient l’objet
des soins vigilants de paysans actifs, habiles, connaissant bien
l’art de travailler la terre. Les chapeaux de paille pointus émergeaient
à peine des plantations géantes. Les sillons étaient tracés au
cordeau et les pieds de riz étaient soigneusement repiqués sur des
centaines d’hectares le long des canaux d’irrigation. Je crois
que les paysans chinois qui ne disposaient pas encore d’engins
sophistiqués obtenaient des résultats spectaculaires en utilisant
leurs méthodes séculaires de travail. Pas une fois durant notre
longue traversée de l’Union Soviétique nous n’avions observé
un tel désir de ne pas laisser un seul espace cultivable libre et
si j’ai parlé des agronomes canadiens qui auraient pu inciter les
Russes à obtenir un meilleur rendement de leurs terres sibériennes,
je me disais en admirant les travailleurs agricoles depuis le train
que les mêmes Russes avaient là un deuxième exemple de méthodes
plus archaïques peut-être mais en tout cas plus payantes que
celles dont se contentaient les paysans de Sibérie avec leurs carrés
de choux et de pommes de terre. Les villages étaient groupés au
bord de l’eau et les toits de chaume des maisons rappelaient ceux
des cottages anglais avec sans doute moins de confort à l’intérieur.
Un instant inoubliable fut la
traversée du Yang Tse Kiang que les Français appellent
aujourd’hui Yangzi Jiang à la Chinoise, large fleuve aux eaux
boueuses, sur un triple ferry-boat qui a transporté tout notre
train en une seule fois. A la gare de Shanghai nous attendait un
interprète un peu guindé, très fier du régime de son
pays et ne prononçant pas trois phrases sans mentionner les
impérialistes américains. Nous avons traversé en car une ville
importante aux gratte-ciel de vingt étages dans le style américain
des années trente. L’hôtel de la Paix où nous sommes descendus
avait dix huit étages, notre chambre climatisée se trouvant au
sixième. Les garçons d’étage et les serveurs portaient des
uniformes blancs immaculés. Un jeune garçon d’une quinzaine
d’années, très beau, nous servait à table.
Le dîner comportait les
merveilleux hors d’oeuvre disposés en couronne, une des fameuses
spécialités de Shanghaï comme l’était le canard laqué de Pékin.
La Chine a ceci de commun avec la France que chaque province ou
chaque ville est renommée pour un de ses plats et nous avons eu la
chance d’en déguster plusieurs à chaque étape. Une fois
encore le repas était un plaisir des yeux et du palais et je
commençais sérieusement à croire que la cuisine française n’était
pas la première du monde, pas la seule en tout cas. Il faut dire
que les restaurants chinois et vietnamiens de Paris ne nous ont pas
habitués à tant d’excellence et à une telle diversité encore
qu’aujourd’hui l’on puisse tout de même déguster du canard
laqué très acceptable dans les restaurants chinois du XIIIème
arrondissement qui n’existaient pas dans les années soixante.
Après le dîner, nous avons
parcouru la principale artère de Shanghai, la rue de Nankin. Nous y
fûmes suivis par des centaines d’enfants et des jeunes gens qui
nous accompagnèrent jusqu’au port où la lune brillait sur la
rivière Huangpu. Dès sept heures du matin nous sommes sortis avec
nos caméras et nos appareils photographiques. Les rues grouillaient
déjà de monde: au bord de l’eau dont les rives étaient
interdites aux Chinois non à l’époque des concessions comme nous
l’a expliqué Yves Jacques Cousteau mais au temps de
l’occupation japonaise, des hommes et des femmes pratiquaient leur
gymnastique traditionnelle aux mouvements si coulés, si lents, si
élaborés qu’on en oubliait leurs bleus de travail et qu’on les
imaginait en costumes de brocard de soie et d’or.
Les magasins d’Etat, les
boutiques, les marchands de thé, les échafaudages en bambou, les
enfants curieux et badauds, les employés de bureau en short et
chemise de coton blanc et leur attaché-case... tout concourait à
donner à Shanghai un air occidental : les gens étaient pressés
comme à Londres, New York, Tokyo ou Paris. Nous avons admiré le
panorama de la ville et du port qu’éclairait un soleil déjà
chaud depuis le dix septième étage de l’Hôtel de Shanghai et
nous avons filmé les processions de jonques sur la rivière Huangpu
et de sampans sur la rivière Suzhou. L’interprète nous a indiqué
les principaux monuments de la ville : Palais de l’Amitié
sino-soviétique, Grand Magasin d’Etat N°1, musée... Un drapeau
britannique flottait sur la maison où vivait le seul Anglais qui
n’avait pas quitté Shanghai durant la guerre civile et depuis la
création du nouvel Etat.
Il est à la fois intéressant et
regrettable, ce qui peut apparaître comme un paradoxe, de noter que
nous avons connu Shanghai à une époque où la ville était en
attente, en sommeil pourrais-je dire : elle avait pourtant
connu cette ère florissante durant laquelle ce port qui avait été
riche économiquement depuis le Moyen âge en raison de sa situation
privilégiée au débouché de cette admirable voie d’eau qu’est
le Yangzi Jiang et à dix huit kilomètres seulement de la Mer de
Chine Orientale s’était encore développé avant et après
l’installation des concessions étrangères, les Etat-Unis, la
Grande-Bretagne, la France puis le Japon, devenant dans les années
trente le huitième port mondial et le concurrent direct de Hong
Kong. Quand nous l’avons connue dans les années soixante, ne
flottaient pratiquement sur le grand fleuve que des jonques aux
voiles rapiécées. L’agglomération de Shanghai, dans un rayon
d’une quarantaine de kilomètres autour du centre,
qui est aujourd’hui le foyer le plus puissant et le plus
dynamique du pays, renommé pour son « savoir-faire industriel »
n’existait pas alors. Shanghai possédait seulement un remarquable
Centre des Industries Artisanales qui s’efforçait d’unifier la
production de l’artisanat.
Inconscients des prodiges
qu’allait effectuer la Chine à Shanghai et pour cause, nous avons
pris le car pour aller visiter le temple du Bouddha de Jade où nous
fûmes reçus par des bonzes en robe noire. Après avoir retiré nos
chaussures pour enfiler des pantoufles de prière, nous avons pu
admirer des centaines de bouddhas de jade, de pierre, de bois sculpté
qui, figés dans leur attitude ancestrale, nous observaient de leurs
petits yeux ronds. Après la visite du temple, nous nous sommes
retrouvés dans un quartier aux mille boutiques pittoresques qui
ressemblait à la vieille Nice de la Porte Fosse qu’on atteint par
un antique escalier en venant de l’Avenue Jean Jaurès. Au-delà
des boutiques s’ouvre le jardin Yuyuan où des gens méditaient au
milieu des rocailles. Quel contraste entre l’atmosphère sereine
et calme de ces jardins dont les Japonais se sont inspirés voici
des millénaires et la nouveauté de cette réalisation dont on nous
a promis la visite pour l’après-midi même : une commune
populaire.
Avant le déjeuner, nous sommes
entrés dans le Magasin des Antiquités où nous avons acheté un
beau jeu d’échecs, une jonque et un sampan de bois, un petit fer
à repasser de cuivre et quelques bibelots en ivoire. Ensuite, ce
fut l’excursion prévue à la commune populaire : après la
traditionnelle tasse de thé vert sans laquelle un accueil
chaleureux ne pouvait se concevoir, nous nous sommes groupés autour
des directeurs qui nous ont tout d’abord retracé son histoire et
surtout son passage de coopérative à commune de fait. Nous avons
posé des questions concernant le salaire des travailleurs, les
heures de travail, de repos, les journées de vacances, les impôts
et autres préoccupations occidentales : les salaires allaient à
peu près de 50 yuans à 200 yuans pour l’ouvrier le plus spécialisé
qui gagnait plus que le directeur, une caractéristique chinoise
alors valable nous dit-on dans toutes les branches de
l’agriculture et de l’industrie. Le yuan valait deux francs français
environ mais on ne pouvait faire de comparaisons valables, le coût
de la vie et les loyers n’ayant pas de commune mesure avec nos
normes françaises.
Si les ouvriers gagnaient plus dans
les villes, les ouvriers ruraux avaient en revanche des avantages en
nature : ils devaient quarante heures de travail à la commune mais
possédaient un lopin de terre et des animaux. L’identité avec le
kolkhoze, c’est-à-dire avec une propriété exclusivement
collective a fait long feu en Chine où les dirigeants se sont bien
vite aperçus que les paysans étaient trop attachés à leur terre
pour les en priver complètement. Le fait même qu’ils puissent
cultiver leur lopin personnel, aussi petit soit-il, était un gage
de sécurité car le paysan n’était plus à même de revendiquer
comme l’ouvrier soviétique du kolkhoze des heures immuables
incompatibles avec les exigences de la terre et des saisons.
Les vacances étaient encore un
vain mot, le gouvernement s’étant préoccupé jusqu’alors de
nourrir et de donner du travail aux adultes, hommes et femmes. La
commune possédait son dispensaire mais elle envoyait ses malades
les plus gravement atteints à l’hôpital le plus proche où ils
étaient soignés gratuitement. Elle avait son école primaire et sélectionnait
ses élèves les plus doués qui poursuivraient leurs études dans
les écoles secondaires de la banlieue de Shanghai. Elle vendait à
l’Etat le produit de ses cultures et de son élevage après avoir
prélevé les quantités suffisantes nécessaires à ses propres
besoins, pratiquant ainsi une sorte d’autarcie interne.
Nous avons parcouru les rizières
que traversaient des enfants à dos de buffles, les potagers,
vergers, ateliers de tissage, d’appareils aratoires, de vannerie,
la forge et les porcheries. Nous avons été conviés dans les
maisons particulières où nous avons reçu un accueil chaleureux.
Nous savions bien sûr que ces visites étaient programmées mais
elles n’étaient qu’une confirmation de la tradition millénaire
d’accueil et nous étions conscients que jamais une visite dans un
kolkhoze n’aurait été organisée de cette façon simple et
gentille. Chaque maison de la commune se composait de deux pièces,
une cuisine salle à manger avec son âtre de briques rouges et une
chambre à coucher. Les femmes nous ont montré les vêtements
qu’elles avaient tissés pour les enfants et elles étaient très
fières du résultat.
La visite terminée, nous avons
remercié le jeune directeur et nous avons applaudi les petits
enfants qui nous ont applaudis à leur tour. Nous avons quitté la
commune au soleil couchant et c’est dans un embrasement du ciel
que nous avons contemplé sur la rivière un sampan que suivait en
nous assourdissant de ses coin-coin une famille de canetons noirs et
blancs. C’était peut-être ceci, la Chine Populaire : un
contraste permanent entre des traditions plusieurs fois millénaires
et les essais de modernisation des maîtres d’alors.
Nous étions invités le soir par
la Luksingshe de Shanghai à un dîner au neuvième étage de l’hôtel.
Nous avons rencontré dans l’ascenseur des Belges du parti
communiste affilié au parti communiste chinois. L’agencement du
repas était comme toujours éclectique et raffiné. Le Directeur de
l’Office du Tourisme a prononcé un discours empreint de modération,
a parlé des réalisations accomplies mais a insisté sur les
difficultés à vaincre pour transformer la Chine en un pays
industrialisé. L’organisateur de notre voyage, Monsieur
Durand-Monti, qui nous avait rejoint à Pékin depuis le Japon où
il avait accompagné un autre groupe, a répondu à l’allocution,
a félicité les membres de l’Office du Tourisme pour la qualité
de leur accueil et l’organisation du voyage.
A notre table, nous avons bavardé
avec l’un des chefs de section de l’Office. Il était jeune,
agressif et nous a expliqué pourquoi il était important de chasser
les nationalistes chinois de Taïwan avant de récupérer Hong Kong
(commerce et fenêtre ouverte sur le monde occidental obligent
n’est-ce pas ?) Les Chinois ne nous ont jamais caché lors de
notre voyage et de nos étapes qu’à travers Hong Kong ils
gardaient le contact avec les Britanniques en particulier, les
Occidentaux et les Américains en général. C’était aussi le
meilleur moyen dont ils disposaient alors pour se procurer des
devises fortes. Nous avons porté des toasts, reçu des vues de
Shanghai, nous avons applaudi, avons été applaudis selon un rite
bien orchestré avant de regagner nos chambres.
Nous nous sommes levés tôt le
lendemain car notre train pour Hangzhou partait à six heures du
matin. A notre sortie de l’hôtel pourtant, des centaines
d’enfants étaient là pour nous applaudir et nous dévisager, à
croire qu’on les avait spécialement convoqués ou que peu
d’Occidentaux ayant visité la Chine Populaire depuis 1949, les
gosses profitaient de notre passage pour assouvir leur curiosité,
la nouvelle de notre arrivée s’étant peut-être répétée de
bouche à oreille et constituant un fait nouveau qu’ils ne
voulaient pas manquer. En tout cas leur présence était fort
sympathique et nous avons eu nettement l’impression qu’un tel
cortège eût été immédiatement dispersé à Moscou puisque
l’on n’y admettait pas alors que plusieurs personnes bavardent
devant une entrée d’hôtel.
Le voyage fut très court et nous
sommes arrivés à destination à dix heures. Nous eûmes l’agréable
surprise d’être accueillis par Monsieur Tchen (notre premier
guide à notre arrivée en Chine) accompagné de Monsieur Li de la
Luksingshe de Pékin qui nous était apparu plus comme un policier
que comme un agent de voyages. Sa présence nous a surpris une fois
de plus car il ne parlait pas un mot de français et pourtant il
n’avait pas l’allure des policiers qui, sortis de leur
compartiment le long de la Grande Muraille, avaient interdit aux
gosses d’emporter le chocolat que nous leurs offrions et les
avaient forcés à rentrer dans leur jardin. Peut-être était-il là
pour régler tous les détails
du voyage, étant selon Monsieur Tchen, le chef de département
de l’Office du Tourisme. Lors des réceptions, Monsieur Tchen se
contentait de faire la traduction, c’est Monsieur Li qui proposait
les toasts immédiatement après le Directeur Général.
De la gare de Hangzhou à l’hôtel,
nous avons longé le lac de l’Ouest qui avait des airs de lac
italien. La ville ressemblait, était en fait nous l’avons su par
la suite, une station de villégiature et notre hôtel, construit en
1956, était situé au pied d’une colline. Il était confortable
mais trop grand pour le peu de pensionnaires que nous y avons
rencontrés. La chaleur était intense, humide, difficilement
supportable même quand une brise légère agitait les saules
pleureurs et les immenses lotus aux fleurs mauves qu’on apercevait
sur l’eau à peine ridée. Au-delà des arbres, sur les collines,
émergeaient des toits en pagode. Des îles boisées jonchaient le
lac où glissaient silencieusement des jonques à fond plat. Comme
en Provence on entendait le crissement des cigales qui s’arrêtait
une seconde pour reprendre de plus belle. Un Chinois est passé
derrière un des kiosques qui bordaient le lac en chantant d’une
voix de tête.
La salle à manger était immense
et vide. Nous avons bu de la ping pidjiu (bière) et les serviettes
parfumées sont devenues indispensables car nous étions de plus en
plus accablés par la chaleur, cette partie de l’hôtel n’étant
pas encore climatisée et les quelques ventilateurs brassant l’air
sans l’évacuer. Après le déjeuner nous nous sommes rendus au
temple de Lin Yiu où nous avons admiré une image de Sakiamuni
(Bouddha) de vingt mètres de hauteur sculptée dans du bois de
camphre. Dans le parc étaient taillés à même la roche seize
Arhats (disciples de Bouddha), dix sept bouddhas Vairocara, la
statue d’Avalokitesvara (un des principaux bodhisattvas, êtres
sur la voie de l’éveil du bouddhisme du Grand Véhicule ou
bouddhisme spéculatif mahayana), Amitabba, Bouddha de la Lumière
Infinie, le plus populaire des bouddhas du Grand Véhicule, enfin
une auto sculpture d’un artiste du XIIIème siècle. A l’écart
un poussah (idole), grassouillet et couché, égrenait de sa main
gauche un collier d’ambre.
Après la visite du Temple de Chin
Tsu (bienveillance et pureté), nous nous sommes rendus à la
Fontaine de Jade où frétillaient des centaines de poissons rouges
qui, n’ayant pas l’hypersensibilité des nouveaux Chinois, se
ruaient sur la nourriture que nous leur avons jetée en jaillissant
de l’eau par bonds énormes. Il faut dire qu’ils n’avaient pas
de commune mesure avec les minuscules ides originaires de la région
rhénane que nos enfants gagnent dans les fêtes foraines, nous étions
face à des modèles géants munis de crocs qui déchiquetaient le
pain en quelques secondes. Nous avons regagné le car à travers une
forêt de bambous en songeant à la douche qui nous attendait à
l’hôtel, froide et régénératrice mais dont l’action bénéfique
serait de courte durée car notre chambre n’était pas plus
climatisée que le reste de l’hôtel.
Le soir nous étions bien entendu
les hôtes du Directeur Général de la Luksingshe de Hangzhou, un
aimable petit homme rond qui s’intéressait plus à la cuisine
chinoise qu’à la politique, tout au moins en notre présence. Il
nous décrivait chaque plat, nous en donnait la recette, son visage
s’irradiant de plaisir à l’arrivée du fameux « poulet du
mendiant », spécialité de la province, qui fit les délices
d’un empereur gourmand dont notre hôte nous conta l’histoire.
Je ne puis la transcrire ici car j’écoutais distraitement,
n’arrivant pas à penser à autre chose qu’à l’insupportable
chaleur. La nuit demeura étouffante et me revint à l’esprit
cette aube de Cordoue où nous nous retrouvâmes en chemises de nuit
dans la rue, ma belle-soeur et moi-même, afin de respirer la légère
brise du petit matin.
Après avoir peu et mal dormi, nous
nous sommes levés tôt pour visiter la Brigade du Thé de la
Commune Populaire du Lac de l’Ouest où nous fûmes reçus par la
sous-directrice qui, après nous avoir offert la traditionnelle
tasse de thé vert, nous appris qu’elle n’était pas allée à
l’école jusqu’en 1949 et possédait quinze ans après une
instruction équivalente à celle de notre certificat d’études
primaires. Elle ajouta que le meilleur thé était celui du Puits du
Dragon que nous étions d’ailleurs entrain
de déguster, les plantations des coteaux produisant une
qualité supérieure à celle des plaines, les petites feuilles
donnant un breuvage délicat, les plus grandes une boisson
ordinaire. Nous avons visité les ateliers de séchage et de coupage
où des ventilateurs rafraîchissaient l’atmosphère surchauffée.
Au cours de notre promenade à travers la plantation nous avons
constaté que la cueillette du thé n’était pas un exercice de
tout repos et je me suis souvenue, observant les jeunes femmes aux
chapeaux pointus qui, penchées sur les arbustes, en détachaient
minutieusement les feuilles, de certaines vendanges des années
quarante où mon dos courbaturé attendait avec impatience le repos
du soir. Nous avons terminé notre visite par le jardin d’enfants,
des gosses de trois ans qui nous ont souhaité la bienvenue en
chantant de leur petite voix aiguë.
Après notre passage à la Brigade
du Thé, nous sommes allés dans une maison de repos perchée sur la
montagne. Nous espérions un peu d’air mais la chaleur intense
nous poursuivait. Nous écoutâmes distraitement les statistiques en
parcourant les salles de jeux, les chambres et le théâtre. Nous
n’avions en tête qu’un seul rêve: la douche froide qui nous
attendait à l’hôtel, la courte halte que nous devions faire à
la Pagode des Six Harmonies nous paraissant presque inutile.
Nous eûmes droit à une sieste
chaude avant la visite d’un atelier de tissage de brocart qui ne
fut pas inintéressante car les ouvrières y fabriquaient des
mouchoirs et des napperons à l’effigie de Marx, Engels, Lénine,
Staline et Mao Tse-Toung comme leurs homologues françaises en
confectionnent à l’effigie d’images de nos provinces ou plus
simplement avec nos initiales brodées. Au retour, nous nous sommes
arrêtés dans un magasin artisanal où nous avons fait quelques
emplettes. J’ai acheté dans une librairie un livre chinois
traduit en anglais. Cette histoire d’une jeune communiste, Lin Tao
Ching, sous l’occupation japonaise des provinces du Nord de 1931
à 1935 m’a paru assez puérile quand j’ai commencé le livre
comme l’a été d’ailleurs le soir même la représentation
d’une sorte d’opéra comique donnée par le théâtre de
Hangzhou : « le Corail Rouge ». Les méchants étaient
les soldats du Kuomintang (auquel Mao Tse-Toung avait appartenu dans
sa première phase), les bons ceux de la Résistance Populaire. Il
me semblait - mais peut-on être sûr des sentiments et des réactions
officielles ? - que Tchen, notre jeune interprète et diplômé de
français, aimait la pièce car il la commentait pour nous avec une
certaine passion.
Nous étions surpris, pensant que
ce genre de pièce était conçu pour donner (imposer ?) au
peuple une éducation politique
mais que les intellectuels n’étaient pas dupes. Or, selon Tchen,
le fameux Opéra de Pékin a été de temps immémoriaux un théâtre
populaire et non celui d’une élite (intellectuelle de gauche)
comme le TNP de Jean Vilar. L’opéra moderne était donc une
continuation logique de l’opéra traditionnel. Tchen oubliait
toutefois de préciser que justement les pièces traditionnelles étaient
alors interdites, les dirigeants politiques ayant exigé du
Directeur de l’Opéra de Pékin qu’il fît une large place à
l’épopée moderne. Directeur, metteurs en scène, chorégraphes,
acteurs, machinistes... avaient, toujours selon Tchen, plébiscité
avec enthousiasme cette « proposition. » Ceci n’était
pas pour nous étonner et nous avons accepté le fait que les
Chinois, pourtant amateurs éclairés de spectacles traditionnels,
fussent assidus à des représentations imposées mais qui étaient
en fait leur seule pâture du moment. Etaient-ils pénalisés,
surtout dans les petites villes où tout le monde se connaît, quand
ils ne venaient pas voir la pièce? Nous n’avons pas cru opportun
de poser la question.
Après une nuit où mes rêves
prirent sans doute la forme de soldats héroïques et de drapeaux
gigantesques, nous avons rejoint notre groupe à l’embarcadère
pour faire une promenade en bateau jusqu’à l’île « Lune
d’Automne sur le Lac Calme » où un lac artificiel conçu
bien avant notre ère par un gouverneur poète disparaissait sous
les lotus et les nénuphars en fleurs. Devant un tel calme et une
telle sérénité, j’aurais aimé avoir le talent de composer un
haiku, ce poème japonais de trois vers en dix sept syllabes inventé
par le poète Basho au dix septième siècle, qui exprime d’une façon
aussi délicate que concise l’émotion ressentie devant des
spectacles divers, fugitifs ou pérennes. J’eus tout de même le
bonheur de me réciter
« L’Invitation au Voyage », « Là, tout n’est
qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », où le poète
français a exprimé mes propres sentiments face à la perfection
d’un jardin cinq fois millénaire sur une île lointaine.
A notre retour de l’île, nous
avons visité le Jardin Botanique et le Jardin de la Grue où se
retira pour y vivre en ermite le poète Liu Pu de la dynastie Sung
et puis ce fut le départ. Nous allions quitter Hangzhou, ce paradis
humide et brûlant, pour un second séjour à Shanghai où nous
avons logé à l’Hôtel International, vingt quatre étages entièrement
climatisés. Notre première visite fut pour le Palais de l’Amitié
sino-soviétique et plus particulièrement l’exposition des
produits chinois. Les aliments étaient conditionnés à
l’occidentale, les vêtements et les fourrures de qualité mais de
coupe assez rudimentaire. Les meubles étaient simples. Le hall des
transactions commerciales était plein d’hommes d’affaires
occidentaux, des Britanniques en majorité, qui semblaient avoir en
tête bien autre chose que le simple tourisme comme nous l’avions
déjà constaté lors de notre premier séjour. Au Magasin de
l’Amitié, j’ai eu la tentation d’acheter un tapis bleu ciel
de grandes dimensions pour le prix exceptionnellement bas de 1.538
yuans, environ 3.200 francs, mais j’ai eu peur des frais de douane
et comme les produits vendus à l’étranger devaient transiter par
Hong Kong, je me suis dit que tout pouvait arriver durant ce long
voyage.
Les enfants étaient les rois
d’un Magasin conçu à leur intention : ils envahissaient les
comptoirs sans crainte de se voir gronder ou renvoyer. D’ailleurs
ce n’était pas la première fois que je constatais la liberté
dont semblaient jouir tous les gosses que nous avions rencontrés au
cours de notre voyage. Il s’agissait bien d’une conception
ancestrale dont ils profitaient quand ils étaient petits :
l’enfant qui chevauchait le buffle comme ceux qui taquinaient les
poissons à l’aide d’une tige de bambou ou ceux qui nous
suivaient, rieurs, dans les rues de Shanghai ou de Pékin. Ils étaient
roses et joufflus et fourmillaient partout même si les dirigeants
communistes commençaient à parler de contrôle des naissances et
de la nécessité pour les couples de n’avoir qu’un enfant
unique. La seule faille à ce tableau est qu’en dehors des grandes
villes, l’instruction n’était pas encore obligatoire, faute
d’écoles maternelles, primaires et secondaires qu’on n’avait
pas encore eu le temps ou les possibilités matérielles de
construire. En tout cas, les enfants nous accueillaient partout,
devant les cités ouvrières, dans les classes où les petits
chantaient et dansaient, dans les appartements où les femmes nous
faisaient dire que si, elles, étaient analphabètes, leurs enfants
allaient en classe et auraient le loisir de poursuivre leurs études.
Les grands-mères dont certaines avaient encore les pieds déformés
par la compression subie dans leur famille traditionnelle avaient
les mêmes sentiments que leurs filles et nous parlaient de leurs
petits-enfants en termes d’espoir pour un avenir lumineux. Elles
étaient vêtues de pantalons noirs, de bas blancs et de sandales de
feutre noir mais elles berçaient dans des moïses d’osier les
Chinois de demain.
Nous avons eu droit à une soirée
au grand Monde, un parc d’attractions genre Tivoli de Copenhague
ou de notre ancien Luna-Park. Les habitants de Shanghai en étaient
fiers car on avait rasé pour construire ce lieu populaire de
divertissement les anciennes maisons de rendez-vous fréquentées en
grand nombre par les « impérialistes. » Pour une somme
modique on pouvait écouter un orchestre, assister à deux représentations
théâtrales, l’une traditionnelle, l’autre moderne ou applaudir
une troupe d’acrobates dont chaque numéro aurait fait les grands
soirs d’une émission de Gilles Margaritis : un garçon jonglait
avec des potiches de plusieurs kilos qui effleuraient sa tête et
paraissaient aussi légères que des plumes. Les cyclistes étaient
stupéfiants d’équilibre, un enfant escaladait sans difficulté
une pyramide de chaises branlantes... Les spectateurs restaient
assez froids devant de telles prouesses auxquelles ils étaient sans
doute plus habitués que nous-mêmes qui applaudissions avec plaisir
tant de légèreté, d’équilibre, de courage et d’adresse,
l’apanage des cirques célèbres comme ceux de Moscou, de Pékin
ou des grands cirques d’Outre-Atlantique.
Notre deuxième
matinée fut consacrée à la visite du centre anticancéreux de
Shanghai. L’intérêt d’une telle visite avait été formulé
par mon mari, radiologiste et cobalthérapeute, appuyé par le
Docteur Herbeau qui avait exprimé sans succès le même voeu à
Moscou où l’on nous avait proposé pour notre retour dans la
capitale après notre voyage en Chine la visite d’une usine de
confitures (!), proposition que nous avions bien sûr déclinée.
Nous fûmes d’autant plus heureux qu’on répondît à
notre demande que le quartier où se trouvait le centre avait été
privé la veille d’électricité. C’est le médecin-chef lui-même,
le Docteur Wang, qui nous reçut avec amabilité. L’hôpital
pouvait recevoir trois cents malades et les soins étaient assurés
par soixante neuf médecins. L’appareillage était moderne pour
l’époque : deux bombes au cobalt, l’une soviétique, l’autre
canadienne fonctionnaient à plein temps. Mon mari était d’autant
plus intéressé qu’il avait créé le second centre de cobalthérapie
de la région parisienne et avait pu constater à l’Exposition des
Produits Chinois qu’une bombe de fabrication chinoise était exposée
sans qu’on ait pu lui dire si elle fonctionnait déjà dans un
centre anticancéreux.
Le Docteur Wang disposait pour ses
malades de mille grammes de radium qu’on employait encore, même
en France, pour certaines tumeurs localisées. Je revois la mallette
plombée dans laquelle mon mari
transportait la quantité nécessaire louée dans un organisme
centralisateur. C’est ainsi qu’il avait pu traiter une de mes
tantes atteinte d’une tumeur qui avait proliféré de telle façon
que le centre de Villejuif avait alors refusé de la prendre en
charge. A Shanghai, le radium était contenu dans des tubes que
l’on tirait sans les manipuler à l’aide d’un ingénieux système
de poulies. Plus de deux mille malades étaient traités
annuellement. Le chiffre était important mais pas excessif par
rapport à l’énorme population. Les traitements au radium se
pratiquaient dans des chambres isolées par des murs de trente
centimètres d’épaisseur afin d’éviter les radiations.
Le Docteur Wang qui parlait
couramment français bien qu’il ait fait ses études aux
Etats-Unis avant la proclamation de la République Populaire de
Chine partit avec mon mari examiner quelques malades. Il en profita
pour lui montrer les radios, les fichiers de patients (une chose
inconcevable en Union Soviétique), les statistiques établies après
plusieurs années de recul. A leur retour, le Docteur Wang nous
raconta l’évolution de cet hôpital qui, avant 1949, était un
dispensaire géré par deux médecins qui n’avaient aucune
possibilité de traiter la moindre tumeur, simplement de constater
les dégâts, puisqu’ils n’avaient même pas accès à la thérapie
semi-profonde dont mon mari disposait à Necker dans les années
cinquante avant de quitter le service pour diriger son propre
centre.
Le Docteur Wang et ses assistants
ont formé en quinze ans cinquante radiologistes répartis dès leur
spécialisation terminée dans les sept centres anticancéreux du
pays et un grand nombre de scientifiques dont les recherches
pointues se poursuivaient dans des laboratoires également répartis
dans tout le pays. Une preuve tangible que le Docteur Wang se tenait
au courant des recherches et des découvertes internationales,
c’est qu’il n’a fallu à sa secrétaire que quelques minutes
pour aller à la bibliothèque de l’hôpital et revenir avec les
numéros du Journal Français de Radiologie où mon mari avait publié
des articles sur la tomographie simultanée : il venait en fait de
mettre au point un appareil qui fit les beaux jours des
radiologistes, les Allemands surtout, avant l’apparition du
scanner. La dédicace qu’il écrivit pour le Docteur Wang fit très
plaisir à notre hôte qui venait de nous prouver l’excellence de
l’accueil oriental et le cas qu’il faisait de la visite de médecins
étrangers.
Nous avons eu à peine le temps de
déjeuner avant de partir pour Nankin où nous sommes une fois de
plus arrivés par une chaleur intense. Nankin est l’un des trois
« fourneaux » de la Chine : il faisait au minimum 36°
à l’ombre ! Nous y fûmes accueillis par un interprète fort décontracté
à la langue fleurie qui ne devait pas déplaire à notre
accompagnatrice, Mademoiselle Dubray. Bien qu’il nous ait
accompagnés à l’hôtel, nous l’avons immédiatement quitté
pour prendre une douche glacée et mettre en marche l’énorme
ventilateur dont disposait chaque chambre, l’établissement n’étant
malheureusement pas climatisé. La nuit fut étouffante et il était
presque impossible de dormir.
Le lendemain matin, nous avons tout
d’abord visité le Mausolée de Sun Yat Sen, premier Président de
la République Chinoise en 1911, fondateur du Kuomintang et beau-frère
de Thang Kaï-Chek qui était en 1964 le Président de Taïwan où
il s’était réfugié en 1949 après la proclamation de la République
Populaire de Chine, un poste qu’il a conservé jusqu’en 1975
quand son fils prit sa succession. Nous avons gravi les trois cent
quatre vingt douze marches qui conduisent au mausolée et Monsieur
Arzeliès, le professeur de Physique relativiste qui ne s’était
pas beaucoup exprimé jusqu’alors, a déclaré avec le flegme qui
le caractérisait : « c’est la seule chose valable que nous
ayons vue jusqu’à présent ! »
Nous nous sommes ensuite promenés
dans le Parc Lin Kuo où se trouve la Grande Salle (sans poutres) de
la Générosité construite sous la dynastie des Ming. Nous avons vu
aussi le Pavillon du Vent des Sapins, la Grande pagode puis le
tombeau du premier Empereur Ming Tchou Ming Yuan Tchang. Après le déjeuner,
nous avons eu la chance de pouvoir filmer dans la campagne
environnante le battage du riz. J’avais déjà assisté à ce
travail lors d’un séjour en Espagne dans les rizières de la
province d’Alicante : dans certaines fermes, les gens foulaient au
pied, dans d’autres on utilisait un cheval aveuglé par une bande
d’étoffe et qui tournait des heures durant. En Chine, on battait
également au pied et les ouvriers agricoles eux-mêmes tournaient
afin de séparer le grain du son. Nous savons qu’aujourd’hui
encore les campagnes ne sont pas aussi bien nanties que certaines
villes (nous avons vu plus haut l’exemple de Shanghai et sa
renaissance parmi les villes à l’économie florissante) qui
rivalisent avec les plus grandes capitales du sud-est asiatique et
de notre monde occidental mais je veux espérer que les machines
agricoles ont fait leur apparition depuis notre voyage car c’est
une chose de filmer des coutumes ancestrales, une autre de
travailler au rythme d’un animal sans en avoir la force physique.
Bien sûr le tableau qui s’offrait à nos yeux était fait pour
nous plaire esthétiquement même avec les restrictions que je viens
d’émettre d’autant plus que des centaines d’oies évoluaient
sur les étangs voisins et que nous étions assez gourmands pour
savoir qu’elles seraient à la base de certains mets aussi
savoureux que ceux dont notre palais s’était déjà délecté. Il
n’empêche que la Chine avait encore beaucoup à faire pour ne pas
utiliser les hommes comme des machines.
La Montagne Pourpre nous attendait
avec sa tour Cheh Li et son rocher aux Mille Bouddhas. Le plus
grand, taillé dans la pierre, mesurait trente mètres de hauteur.
Nous avons emprunté le sentier qui montait jusqu’au sommet de la
montagne afin d’admirer le paysage au milieu duquel s’étire le
Yang Tsé Kiang. Au retour, juste après l’excursion au lac des
Lotus, nous avons essuyé notre première pluie de mousson. Les rues
furent inondées en quelques minutes et très vite les passants
eurent de l’eau jusqu’aux genoux, les plus chanceux roulant à
bicyclette. Il fallut moins d’une heure pour que cinquante centimètres
d’eau stagnent sur tout notre parcours. Le beau temps revenu, elle
s’évapora très vite, laissant visibles des plaques de boue qu’évitaient
les piétons comme ils le pouvaient.
Il n’était donc pas question de
sortir pour se promener après le repas et nous avons passé
quelques heures dans le salon de l’hôtel où l’on nous a passé
des actualités et des documentaires en couleur. Nous avions un écouteur
et l’interprète faisait de la traduction simultanée du mieux
qu’il le pouvait. Les actualités étaient chinoises ou africaines
: exposition chinoise à Tokyo ou au Mali, Guerre du Vietnam avec
force détails sur la cruauté des impérialistes américains. Rien
ne semblait alors transpercer en Chine de la vie occidentale et la
Grande Muraille paraissait aussi étanche que le rideau de fer.
Les documentaires rejoignaient dans
leur conception l’opéra moderne que nous avions vu à Hangzhou.
Filmés à la gloire de la Chine Populaire, ils retraçaient la bonté,
l’héroïsme, la grandeur d’âme des résistants, soldats et
marins communistes à travers des chants et des danses apparemment
traditionnels. N’étaient les commentaires qu’on nous a traduits
et les costumes mao, l’art plastique semblait relever de l’école
de danse de Pékin avec à la fois des mouvements majestueux et
lents et des acrobaties incroyables. Malheureusement le dernier film
nous parut être une antithèse de ce que nous croyions être la
tradition chinoise : c’était un plagiat de West Side Story à la
sauce orientale. Des acteurs chinois dont la figure avait été passée
au cirage à la manière des chanteurs blancs des années trente
jouaient des habitants de Harlem, New York, USA. Ils étaient
maltraités par d’horribles policiers qui fumaient d’énormes
cigares. Une bagarre éclatait entre Jaunes-Noirs et Jaunes-Blancs.
Un Jaune-Noir était torturé tandis qu’un Jaune-Policier était
abattu. Les méchants se sauvaient et les bons pouvaient alors
danser le pseudo twist de la victoire. Le tout était si indigeste
que nous avons poussé un soupir de soulagement quand nous avons pu
enfin regagner nos chambres après de vagues applaudissements.
Le lendemain nous nous sommes
rendus à la Terrasse Yuhouataï ou Terrasse de la Pluie de Fleurs.
Les martyrs exécutés par le Kuomintang de Tchan Kaï Chek y sont
enterrés. On se souviendra qu’il avait établi un gouvernement
nationaliste à Nankin en 1927 et que ce Kuomintang n’avait pas de
commune mesure avec celui de Sun Yat Sen dont le souvenir était
perpétué par la présence de sa veuve très âgée, la soeur de
Madame Tchan Kaï Chek, au sein du gouvernement populaire. Certains
d’entre les martyrs, nous dit le guide, furent ensevelis vivants
sur cette colline et des cavaliers chevauchèrent les têtes qui dépassaient.
Il est certain qu’il était difficile pour nous de concrétiser
cette lutte presque fratricide entre deux hommes, Tchan Kaï Chek et
Mao Tse-Toung, car il est vrai que si le premier provoqua par son
attitude antagoniste la mise en place de La Longue Marche, il revint
lutter auprès de son ancien compagnon du premier Kuomintang contre
les Japonais jusqu’en 1936 puis se détourna de lui durant l’âpre
Guerre Civile gagnée par Mao Tse-Toung.
Après cette visite assez émouvante
car la Terrasse de la Pluie des Fleurs fait partie intégrante de
l’Histoire de la Chine contemporaine et plus particulièrement de
l’Histoire de Nankin, nous n’avions pas très envie d’aller au
Combinat des Engrais Chimiques sur les rives du Yang Tse Kiang pour
entendre parler de l’héroïsme des ouvriers et des ouvrières, de
la scolarité des enfants, de salaires et d’autres sujets qui sont
l’apanage de tous les travailleurs des sociétés en voie de développement.
Le directeur nous accorda le loisir de déjeuner avant la visite de
cette énorme entreprise qui employait dix sept mille ouvriers et
leur prodiguait des soins médicaux gratuits, une cantine à prix
modique, des loyers insignifiants dans la cité ouvrière, des bâtiments
réservés aux célibataires... à défaut de leur donner des congés
payés.
Nous avons regagné la ville après
avoir retraversé le grand fleuve que nous avions franchi une première
fois pour voir les réalisations de l’autre rive. Sous la pluie,
nous avons roulé à travers de pauvres villages où les gens, tout
en nous regardant passer depuis le seuil de leurs maisons, avalaient
d’énormes bols de riz qu’ils introduisaient avec agilité dans
leur bouche à l’aide des traditionnelles baguettes. J’avais
cependant remarqué dans une école que les petits mangeaient leur
bol de riz à l’aide d’une cuillère, ce qui est peut-être plus
facile au départ. Le guide en a profité pour nous dire que la
consommation de riz était de deux cent cinquante kilos par adulte
et par an. Nous avons fait le soir l’un des plus merveilleux repas
qu’il m’ait été permis de savourer, différent de celui du
« Canard Laqué » de Pékin mais tout aussi délectable.
Ce fut une symphonie à base de lotus, l’emblème de Nankin, dont
le premier mouvement se composait de plats froids, oeufs de cane,
amandes de lotus, jambon, poulets en lanières, le second
d’innombrables plats chauds, anguilles du lac à l’ail et au
gingembre, toasts de sapèques d’or (crevettes), tranches de
poisson cuites dans des feuilles de lotus, pâtés de racines de
lotus, potage Tonnerre de Printemps versé par les serveuses sur des
croûtes bouillantes de riz aux crevettes dans une énorme
citrouille évidée, le contact entre le potage bouillant et les croûtes
de riz faisant chanter ces dernières, d’où le nom de la recette,
canard croustillant sur pétales et fleurs de lotus, pâtés ronds
fourrés aux graines de lotus.
Les tables elles-mêmes,
recouvertes de nappes blanches, étaient ornées de sujets
confectionnés en mie de pain : grenouilles, canards, cygnes,
tortues... peinturlurés de couleurs vives et symbolisant la faune
du lac. Le repas entier répondait aux critères traditionnels,
philosophiques et esthétiques de la cuisine chinoise dont le but
est de tenir en éveil les cinq sens : elle doit plaire au regard, dégager
des odeurs délicieuses, réjouir le palais, se désagréger au seul
toucher des baguettes et craquer au contact de la chaleur.
Nous avons proposé une vingtaine
de toasts au vin de la province de Nankin en criant « cambé »
(cul-sec) puis nous avons fait appeler le chef-cuisinier que nous
avons félicité avant de boire à sa santé. Au moment du départ,
la direction du restaurant a offert aux dames un bouquet de fleurs
de lotus, une attention charmante qui, le vin et le souvenir tout
jeune de la bonne chair aidant, a encore augmenté notre impression
de bien-être. Je me suis souvent demandée depuis nos agapes
chinoises la raison pour laquelle on mangeait si mal en Union Soviétique
alors que mes amis russes de Paris nous invitaient à de délicieux
repas et pour quelle raison aussi la cuisine chinoise était restée
délectable en dépit des bouleversements politiques. La réponse
tient peut-être à ce que les grandes familles russes ont fui la Révolution
avec leurs recettes (le borstch excepté qui est resté l’apanage
des paysans et que j’ai trouvé succulent d’un bout à l’autre
de l’Union Soviétique) alors que peu de grandes familles ont
quitté la Chine sinon avec Tchan Kaï Chek et pour demeurer dans un
environnement oriental, la cuisine continuant à être l’une des
composantes des grandes traditions populaires de cet étonnant pays.
Nous avons changé une fois de plus
d’hôtel à Pékin où nous sommes revenus pour un dernier séjour.
Il semblait qu’on voulût nous montrer que les grandes villes ne
manquaient pas d’établissements adéquats. Au programme du matin,
une usine d’objets artisanaux. On y travaillait le jade,
l’ivoire, le cloisonné, le filigrane et la laque. Pour obtenir
des émaux cloisonnés, les ouvrières délimitaient par un mince
fil d’or de petites enclaves où la poudre d’émail était déposée
à l’aide d’une curette et grâce à la fusion, travail accompli
par leurs collègues masculins, fil et enclaves s’emprisonnaient
mutuellement. Pour ce qui est du filigrane, elles entrelaçaient et
soudaient des fils métalliques, souvent porteurs d’une
granulation, technique mise au point en Asie quatre mille ans avant
notre ère. La laque est un genre de résine qui se solidifie en séchant.
Des ouvriers fabriquaient des vases dont la matière provenait de
plus de cent couches de laque superposées. D’autres taillaient
des blocs de jade et des morceaux d’ivoire avec des pierres
tendres. Tous ces objets dont la fabrication se transmettait
oralement de père en fils étaient devenus monnaie courante dans
les usines et les produits s’apprêtaient sans doute à inonder
les marchés occidentaux. Encore fallait-il aimer tous ces objets
dont certains relevaient de la pacotille.
Au retour, nous sommes passés dans
la rue des Antiquaires et des Reproductions de tableaux. Nous avons
acheté des estampes sur soie, des éventails de théâtre et des
cartes de voeux représentant des petits garçons jouant au sabre,
au cerf-volant, à la toupie, au pétard... Après le déjeuner,
nous avons acheté des disques chinois et mongols au grand magasin
d’Etat de Wang Fu Chin. Un 33 tours valait environ trois à quatre
yuans (6 à 8 francs français.) Nous sommes allées ensuite au
bazar qui est un compromis entre le Goum de Moscou et les souks
d’Afrique du Nord. On y trouve des antiquaires, des pharmacies
traditionnelles, des épiceries regorgeant de nourritures les plus
variées et les plus fines: vermicelles chinois, ailerons de requin,
sèches, crevettes, langoustines…, des boutiques de tissu, de
chaussures, de sacs, d’éventails, de costumes et de sabres de théâtre,
des échoppes de fruits confits, de bonbons acidulés, fourrés, au
citron, à la mandarine... Nous avons fait halte dans un débit de
boissons : un mince vieillard à longue barbiche nous a servi dans
un pichet de verre la bière délicieuse et fraîche qu’il a tirée
d’un énorme fût de bois.
Nous avons passé au Parc Sun Yat
Sen la fin de la soirée. Des tréteaux de cirque étaient installés
dans un ancien temple de l’empereur qui s’ouvre sur des jardins
par des colonnades néo-grecques. Les meilleurs numéros étaient
ceux des clowns et des chiens chinois : un ou deux hommes travestis
en chiens pékinois attrapaient au vol des boules bleues et roses
que leur lançaient des acrobates. Dans les jardins, des vendeurs
ambulants proposaient de beaux fruits de saison, pêches, poires,
raisins. Il faisait doux et sur Tien An Men des jeunes gens et des
jeunes filles continuaient à répéter inlassablement le programme
des défilés du 1er Octobre.
Le temps a passé vite, notre
dernier matin est survenu sans que nous y ayons pris garde : dès
six heures du matin, des hommes et des femmes pratiquaient leur
gymnastique dans les parcs et sur les larges trottoirs au son
d’une musique diffusée par des haut-parleurs. J’aimais la
lenteur mesurée de leurs gestes que nous avons observée en partant
pour nos dernières excursions : tout d’abord, le Palais d’Eté
situé au nord-ouest de la ville. Pour nous y rendre, nous avons
traversé le quartier des Instituts très différent de
l’Université de Moscou qui se dresse, colossale et solitaire, sur
le Mont Lénine (ancien Mont des Oiseaux.) Les facultés de Pékin
étaient quand nous les avons découvertes des immeubles modernes
enfouis sous les arbres : Institut de Physique et Chimie, Institut
agronomique, polytechnique... Poursuivant notre route, nous sommes
montés au Temple des Nuages d’Azur afin d’admirer la Pagode du
Trône de Diamant et la Salle des Arhats ou disciples du Bouddha. Au
premier plan se trouve le Mémorial de Sun Yat Sen où l’on
exposait le cercueil de verre à couvercle d’acier offert en 1925
par le gouvernement soviétique. Ce cadeau étant arrivé deux
semaines après l’inhumation de Sun Yat Sen au Mausolée de
Nankin, les autorités chinoises ont conservé pieusement au Mémorial
de Pékin le don de la nation qui fut leur amie jusqu’à la grande
séparation qui commença par le rappel des experts soviétiques en
1960.
C’est à l’Est du Temple que se
situe la Salle des Arhats, cinq cent huit statues, chacune dans une
pose différente. Quand on est seul dans un des couloirs de cette
salle immense on a véritablement l’impression qu’un des Arhats
souriants va parler. La Pagode du Trône est dessinée d’après
une pagode de l’Inde Centrale. Un escalier central conduit à la
plate-forme de la fondation sur laquelle se dressent cinq pagodes et
deux dagobes de style tibétain. L’excursion s’est poursuivie au
Temple du Bouddha Dormant dont la statue est en cuivre. Il est étendu
dans la position du sommeil mais accoudé sur un bras et la tête
reposant sur la main. Il est lui-même entouré de douze statues
plus petites.
Nous avons déjeuné au Palais
d’Eté auquel on accède après avoir parcouru le long corridor de
mille six cents mètres dont les centaines de colonnades serpentent
le long des jardins et du lac. A la fin du déjeuner, tradition
oblige, nous avons proposé nos derniers toasts et fait nos adieux
aux directeurs de la Luksingshe de Pékin. Monsieur Durand-Monti a
exprimé nos remerciements et nos regrets de quitter ce grand pays
dont nous avions entrevu certains aspects politiques, historiques, géographiques,
artistiques, religieux (sans mentionner pour autant que nous avions
pu constater une similitude entre les consignes du Gouvernement
chinois et celles de la Révolution Française : comme durant
celle-ci et quand ils furent autorisés à le faire, les prêtres
bouddhistes ne pouvaient exercer leur sacerdoce sans la permissions
des autorités « compétentes. » C’est la raison pour
laquelle nous avons assimilé la plupart des nombreux temples que
nous avons visités à des musées plutôt qu’à des édifices
religieux.) Monsieur Durand-Monti a bien sûr mentionné la cuisine
délicieuse qui a, comme le veut la tradition chinoise, réjoui nos
cinq sens tout au long de notre séjour et dans toutes les provinces
que nous avons traversées.
Après un coup d’oeil sur les
Pavillons de l’Impératrice Tseu-Hui encombrés de meubles assez
laids, nous embarquâmes sur un grand bateau plat qui nous a ramenés
à notre point de départ d’où la vue sur le Pont des Dix Sept
Arches et celui de la Ceinture de Jade est superbe. Le guide nous a
raconté l’anecdote suivante: l’Impératrice Tseu-Hui, dernière
Impératrice d’origine mandchoue et grand-mère de Kinag-Siu dont
nous connaissons aujourd’hui l’enfance à travers le film de
Bertolucci mais qui fut, adulte, la marionnette des Japonais comme
roi du Mandchoukouo (nom de l’ancienne Mandchourie de 1932 à
1945) et vécut modestement à Pékin jusqu’à sa mort après
avoir « reconnu » ses fautes, Tseu-Hui donc avait reçu
des Impérialistes des sommes importantes pour consolider sa flotte
au moment de la Guerre des Boxers. Laissant à ses généreux
donateurs le soin de mener une expédition punitive contre ces gens
qui les haïssaient et exerçaient contre eux une xénophobie
passionnée, elle dilapida les sommes reçues dans la construction
du gigantesque bateau de pierre figé au milieu du lac tel un bâtiment
fantôme.
Le temps était venu de rentrer à
l’hôtel pour faire les bagages. Nous avons quitté Pékin -
Beijing comme on dit dans mon Atlas du Monde et même dans mon Petit
Larousse qui a sinisé tous les noms propres à tel point qu’il ne
sont plus prononçables en français - à dix huit heures, la tête
pleine de souvenirs et d’images à mettre en ordre. La Chine est
un pays bien trop grand et bien trop énigmatique pour que nous
n’en ayons eu plus qu’une vision. S’étofferait-elle grâce
aux films et aux photos que nous ferions développer à notre retour
en France ? L’avenir le dirait mais je doute qu’un voyage
touristique puisse donner une image constructive d’un pays dont
l’idéologie est stricte et programmée pour des décennies.
Monsieur Li nous a accompagnés à
la gare et nous a fait de nouveaux adieux. Le jeune Tchen était
chargé de nous convoyer jusqu’à la frontière d’Elian pour
nous en faciliter le passage. Nous nous sommes réinstallés dans
les compartiments du Pékin-Moscou où nous avons retrouvé nos
stewards de l’aller et nous avons employé les quelques heures qui
nous séparaient d’Elian pour transcrire en caractères chinois
avec l’aide amicale de Tchen les mots dont nous aurons besoin pour
monter photos et documentaires. Les adieux d’Elian furent assez émouvants
: le jeune Chinois de vingt deux ans quittait son premier groupe de
touristes français. Il se souviendrait de nous s’il avait
l’occasion d’escorter d’autres groupes, ce qui nous semblait
assez problématique : nous avions en effet entendu dire que le
gouvernement chinois n’était pas favorable à l’ouverture de
leur démocratie populaire à des touristes nantis mais songeait à
privilégier la venue de travailleurs étrangers plus aptes à
comprendre les intentions des dirigeants et les destinées du pays.
Le gouvernement chinois a bien
changé depuis cette époque qui pourra paraître lointaine aux
jeunes lecteurs et je crois qu’il préfère aujourd’hui la venue
de gros entrepreneurs plutôt que celle d’ouvriers dont les
portefeuilles ne sont pas assez bien rembourrés. Si l’on considère
aujourd’hui l’évolution de la Chine Populaire et son ouverture
à l’économie de marché, on peut dire qu’il y a une scission
entre la Chine d’avant la Révolution Culturelle de 1966 - celle
dont j’ai essayé d’esquisser le portrait - qui fut en quelque
sorte un moyen de reculer pour mieux sauter et celle qui fut
reconnue par l’ONU en 1972. Nous avons assisté à l’éclosion
de fortunes colossales réalisées par les nouveaux mandarins de
l’économie, à la construction de villes nouvelles, à
l’entreprise de travaux de grande envergure mais nous savons que
des millions de gens travaillent dur pour des salaires infimes ou
inexistants et que les campagnes n’ont pratiquement eu aucune
retombée de la nouvelle manne.
La
Chine aujourd’hui est un pays-continent jouant le rôle d’usine
du monde, avec une main-d’œuvre bon marché, un taux
d’expansion annuel de 8 % et l’apparition d’une classe aisée,
de plus en plus nombreuse, qui consomme et voyage. Avec un
accroissement économique fulgurant depuis 15 ans, on assiste aussi
à d’importantes disparités spatiales : une frange littorale
riche et urbanisée et des provinces montagneuses intérieures
encore arriérées. Le monde paysan pauvre, représentant plus de 70
% de la population, est en crise face à la dégradation de
l’environnement et à la mondialisation. Doté du chromosome
capitaliste, d’une grande capacité d’adaptation, d’une
jeunesse dynamique et d’une ouverture de plus en plus grande sur
le monde, l’Empire du Milieu ne pourra pas maintenir indéfiniment
un régime de parti unique. Hong Kong montre la voie, des voix s’élèvent.
Pékin est inquiet, une nouvelle génération est en marche. Par sa
masse et son rôle de locomotive, la Chine intéresse le monde
entier. Son rêve, devenir une superpuissance, est l’une des
nouvelles donnes du XXIe siècle. Un nouveau partage du monde est en
cours pour la course aux ressources énergétiques. Toute
prospective est cependant difficile compte tenu de la nébuleuse
incontrôlable des paramètres. Mais en Chine comme ailleurs,
personne ne pourra faire l’économie d’une gestion nouvelle de
l’environnement car c’est à moyen terme l’avenir même de
l’espèce humaine qui est en jeu.
Tout
ce qui vient d’être dit sur l’économie chinoise ne m’empêche
pas de croire qu’elle représente pour le monde un péril beaucoup
plus grand que ne l’était le péril jaune représenté entre les
deux guerres mondiales par le Japon. Aux informations, il ne se
passe pas une heure sans que l’on nous parle de la Chine et que
l’on nous rabâche que nous vivons l’année du coq. On va même
très loin puisque des astrologues font des analyses telles que la
suivante :
L’année, placée sous le signe de l’animal symbolique Coq et de
l’élément cosmogonique Bois, sera donc une année du Coq de
Bois. Comment allons-nous vivre cette nouvelle année sur le plan
tant individuel que mondial ? Que nous réservent les astres ? Quels
domaines de notre vie seront-ils favorisés, et quels autres sujets
à tribulations ? Quelles mesures devrons-nous prendre afin de
pouvoir vivre notre année de la façon la plus heureuse possible ?
Inutile de se leurrer : la nouvelle année du Coq sera marquée par
une conjoncture économique plus difficile que les trois dernières
années. Un certain ralentissement sera perceptible dans tous les
secteurs d'activité. L'argent se fera plus rare, et l’on devra
travailler plus dur si l'on veut préserver son niveau de vie
actuel…
Je
m’arrête avant la fin mais tout ce que je souhaite, c’est que
ces pronostics se réalisent et que les Chinois fortunés soient
confrontés à une année difficile. Combien d’entre ces nouveaux
riches savent-ils que deux cent cinquante hommes et femmes sont
condamnés à mort et exécutés annuellement (si ce n’est pas
mensuellement…) dans ce beau pays des rêves. Pour mon compte, il
reste un de ceux contre lesquels je garde des épines au fond de mon
cœur. Au Pays du coq, se souvient-on de l’année 1950 (deux années
seulement après la proclamation de la Chine Populaire) où le Tibet
fut envahi, conquis, perdit des centaines de milliers d’hommes, de
femmes et d’enfants pour la plus grande gloire du père Mao vénéré ?
Jusqu’à
l’invasion chinoise, le pays était couvert de milliers de monastères
où méditations et lectures des textes sacrés constituaient
l'essentiel des journées des moines. Lors des grandes festivités
annuelles, des danses sacrées étaient exécutées par les moines,
danses codifiées, ritualisées, où étaient données à voir des
représentations symboliques très imagées des divers aspects des
avatars tibétains du Bouddha, des apparitions de Boddhisattvas, des
formes spectaculaires de l’ego et de ses déguisements, des
visions des déités célestes... À la suite de l'invasion du Tibet
par la Chine, plus de six mille monastères furent détruits et un
million de Tibétains périrent. Les bibliothèques furent brûlées
ou jetées dans les rivières, les statues brisées ou refondues
pour faire des canons de fusils. Le monastère de Shéchen, fondé
au 18ème siècle, au Tibet Oriental, ne fut pas épargné par ce
triste sort. Plus de trente se sont écoulés avant que le Festival
Annuel de Danses Sacrés ne soit reconstitué à Shéchen au Népal
en 1983 puis au Tibet en 1985. Un maître de danse et un maître de
chant purent venir du Tibet et passer plusieurs années à Katmandou
afin d’y rétablir la tradition musicale et chorégraphique qui
faisait la réputation du Monastère de Shéchen.
Monsieur
Chirac a-t-il donc si peu de scrupules qu’il considère la Russie
et la Chine comme des pays amis ? Oserai-je dire : qui se
ressemble s’assemble ? J’ai été si fière la nuit où
s’est envolée notre Ariane V européenne ! Je crois que
parmi toutes ces années que l’on célèbre, toutes ces Saints
Valentins que l’on se souhaite, c’est la seule bonne nouvelle
que j’aie entendue depuis longtemps. Comment pourrais-je me mêler
à des joies futiles quand les reporters envoyés en Iraq sont enlevés
sans qu’on sache où et par qui ? J’ai dit un jour que nous étions pires que les Romains qui
se contentaient de pain et de jeux. Nous voulons plus de jeux et non
plus du pain mais de la bonne nourriture chinoise qui, vu le nombre
de Chinois installés en France (même dans les bureaux de tabac
ai-je entendu dire !) nous fera tous crever un beau jour. Mais
il faut bien mourir, n’est-ce pas ?
Alors que ce soit de la main des bourreaux ou des Chinois… En
attendant, nous aurons eu plus de jeux que tous les hommes et femmes
de l’antiquité en ont jamais eus ! Alors, vive les jeux de Pékin
de 2008 où se rendront tous les gens qui ne voient pas au-delà de
leur satisfaction touristique et bonne mort à tout le monde de la
fameuse grippe aviaire que ces braves Chinois réussiront bien un
jour à nous repasser, ne serait-ce que pour nous réapprendre à ne
pas les aimer !
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