Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Saint-Germain ou la Négociation

 

 

 

par Lise Willar

 

 

 

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     Les programmes de télévision à l’approche des fêtes de fin d’année sont suffisamment pénibles à supporter - séries cent fois retransmises, chansons mille fois réentendues, histoires de rire à pleurer, grands zaps, best of… - pour que deux téléfilms aient capté mon attention tant ils sortaient des chantiers battus :  « Saint-Germain ou la négociation »  sur la 3 samedi 20 décembre et « Robinson Crusoé » sur la 2 lundi 22 décembre. Je ne ferai pas de longs commentaires sur « Robinson Crusoé » mais je voudrais toutefois mentionner la performance assez unique de Pierre Richard qui a tenu, seul sur son île, le personnage de Robinson durant toute la première partie. Oui, ce fut une performance car pas une fois je n’ai ressenti un manque d’autres interprètes tant il remplissait la scène par ses actes, ses réflexions, sa volonté de combattre une solitude dont il comprit peu à peu qu’elle pouvait durer des jours, des années, peut-être même une vie. Sa rencontre avec le chien, survivant comme lui-même du bateau échoué, est émouvante, celle avec celui qui ne veut pas être Vendredi mais un être à part entière, ni dieu, ni esclave, est pleine d’enseignement. Le problème est qu’il était fort tard quand le second épisode se termina et que je ne peux vous raconter la fin parce que je me suis endormie…

     « Saint-Germain ou la négociation » de Gérard Corbiau sur un scénario d’Alain Moreau est au départ un livre de Francis Walder qui a obtenu le Prix Goncourt en 1958 : Henri de Malassise et le baron de Biron sont chargés par le roi Charles IX et sa terrible mère Catherine de Médicis d’entamer les négociations préalables à la paix de Saint-Germain-en-Laye, qui fut signée en 1570 (deux années avant la Saint Barthélemy) avec deux gentilshommes huguenots, Monsieur de Mélynes et Monsieur d’Ublé. Les feintes, les manoeuvres, les compromis auxquels ils recourent pour la possession de deux villes, Sancerre et Angoulême (ils en obtinrent quatre, Cognac, La Rochelle, Montauban et La Charité) constituent la matière de ce récit qui tient de la psychologie autant que de la rhétorique. Francis Walder était lui-même un négociateur international : il a sans nul doute eut pour but de montrer que la Paix de Saint-Germain était une illustration frappante du mécanisme de la négociation qui semble avancer de façon erratique et irrationnelle et qui, pourtant, débouche sur un résultat souvent rationnel (ce qui n’implique pas d’ailleurs, nous l’avons trop souvent constaté, que ce résultat positif se concrétise pour le meilleur des parties concernées.)

      J’ai selon mon habitude voulu en savoir plus sur les réalités de la Paix de Saint-Germain (l’Histoire de France qu’on m’a enseignée à l’école s’arrêtait plus sur le Massacre de la Saint-Barthélemy) et sur la personnalité de ses négociateurs afin de pouvoir établir un parallèle entre l’Histoire et la fiction. J’étais d’autant plus attirée par cette recherche que certains hommes politiques (comme le pensait Francis Walder lui-même) ont déclaré que les pourparlers de Saint-Germain-en-Laye ont peut-être inspiré ceux de la conférence de Yalta, les négociations œcuméniques de Juin 1997 ou même les négociations sur le proche-Orient. En ce qui concerne Henri de Mesmes, j’ai eu un certain mal à trouver des références historiques au personnage.  Le cours de philosophie de Benoît Mercier de l’Université du Québec à Montréal « De la Renaissance à la Révolution », m’a éclairée quelque peu sur la jeunesse bien studieuse du futur négociateur. Il écrit dans son cours N°4 :

      Les institutions d’enseignement jouent un rôle important dans la diffusion des idées à la Renaissance. Les universités, institutions plus conservatrices, n’acceptent ni rapidement ni facilement les nouveaux courants de pensées. Quant aux collèges et académies, des institutions typiques de la Renaissance, ils sont imprégnés des principes pédagogiques humanistes. Dans ces dernières institutions, une journée d’étude normale compte, pour les élèves de tous âges, 10 heures de travail intellectuel. En 1545, alors qu’il n’est âgé que de 14 ans, Henri de Mesmes, futur magistrat et diplomate, étudie le droit à l’Université de Toulouse. Voici la description qu’il fait d’une de ses journées :

Nous étions levés à 4 heures et, après avoir dit une prière, allions à 5 au cours, nos grands livres sous nos bras, nos écritoires et chandelles à la main. Nous écoutions différents cours jusqu’à 10 heures, sans interruption. Après une demi-heure passée à corriger nos notes hâtivement, nous dînions. Après dîner, nous lisions, pour nous amuser, Sophocle ou Aristophane ou Euripide, quelquefois Démosthène, Cicéron, Virgile ou Horace. À 1 heure, au cours, à 5 heures, chez nous, pour revoir nos notes et nous reporter aux passages cités dans les cours. Ceci nous prenait jusqu’après 6 heures, alors nous soupions et lisions du grec ou du latin.

       Quant à l’âge adulte du personnage, j’ai eu plus de mal : Conseiller au Grand Conseil, diplomate, intendant de la reine Louise[1], il est cité dans « Le Château et le Jardin de Troissereux » de Franck Rolland : …Le village de Troissereux apparaît sous le nom de Troissereux. Un lien est donc possible entre Troissereux et Trois rieux. Bernard Palissy cite ses amis du nom de leur terre. Ainsi le personnage qu’il désigne sous le nom de Monsieur de Roissi n’est autre que Henry de Mesmes, seigneur de Roissy et de Malassise.  Essayant de poursuivre mes recherches un peu plus avant, j’ai trouvé dans une collection « Les Livres Rares du 17ème siècle » le nom de Jean Passerat (1534-1602) : Figure de la littérature française, il a fait ses humanités à Troyes et à Paris. Il a occupé une de ses premières chaires au collège de Poissy puis au Collège du Cardinal Lemoine. Après un bref séjour à Bourges, il est revenu à Paris et a vécu avec Henri de Mesmes. Il a obtenu en 1572 la chaire d’Elocution et de Poésie du Collège Royal.

      C’est dans un texte sur les Guerres de Religion (1559-1598) « L’Edit de Nantes et la Paix Imposée » que j’ai trouvé les plus longues références sur la Paix de Saint- Germain-en-Laye signée le 8 août 1570 mais le nom d’aucun négociateur n’y est précisé si ce n’est celui de l’Amiral de Coligny qui exerça une grande influence sur  Charles IX et gouverna pratiquement la France de 1570 à 1572 avant d’être assassiné le jour de la Saint-Barthélemy.

     Voici maintenant ce que j’ai pu apprendre sur Armand de Gontaut, baron de Biron, dit Biron le Boiteux, Maréchal de France (1524-1592) : Ayant participé à de nombreuses batailles contre les huguenots dans les guerres de Religion (notamment au siège de La Rochelle, en 1573), il servit d’abord Henri III, qui le fit maréchal en 1577 puis le nomma l’année suivante lieutenant général du roi en Guyenne dont le gouverneur en titre était Henri de Navarre. À la mort du roi, il fut, dès le 4 août 1589, l’un des premiers à se rallier à Henri IV. Il prit part à la bataille d’Arques (1589) et fut tué au siège d’Épernay (juillet 1592.) Rien dans ces informations ne le fait apparaître comme l’un des négociateurs de la Paix de Saint-Germain. J’aurais aimé avoir accès aux « Letters and Documents of Armand de Gontant, Baron de Biron, Marshal of France (1524-1592) » collationnés par James Thomson de l’Université de Berkley mais c’est impossible parce que ces cours sont réservés aux étudiants de l’Université. Certaines lettres sont mentionnées dans l’ « American Historical Review » mais là non plus je n’ai pas eu de chance. Je suppose que je devrais me rendre à la Grande Bibliothèque pour plus amples informations mais après tout je m’éloigne un peu trop du sujet qui est le commentaire d’une émission télévisée…

     Passons maintenant aux négociateurs protestants, Monsieur de Mélynes et Monsieur d’Ublé. Malgré toute ma bonne volonté je n’ai rien trouvé sur ces personnages interprétés dans le téléfilm par Didier Sandre et Jean-Paul Farré. Je dois donc passer maintenant à la fiction et je m’aperçois que les personnages historiques vont peu me servir pour établir une comparaison ou un parallèle. Je devrai donc en venir sans plus tarder aux acteurs eux-mêmes. Jean Rochefort est extraordinaire dans presque tous les rôles qu’il a interprétés mais là, il se surpasse. Il est à la fois distant et proche, serein et torturé, direct et machiavélique, grand seigneur et mauvais gestionnaire,  solitaire et désireux de lier une connivence affective avec son jeune fils. Cette soif d’être père l’emporte peut-être (selon moi) sur ses dons de négociateurs. La rencontre de l’homme et de l’enfant au bord du ruisseau où tourne un petit moulin de bois est émouvante : construit par Malassise enfant et son valet auquel il apprenait à lire et qui vient d’être arrêté comme hérétique, le moulin est un symbole de l’amour que se portent dorénavant un père qui ne le connaissait pas et son fils qui l’admirait. L’arrestation du précepteur de l’enfant, un prêtre passé à la Réforme, la décision irrévocable de sa femme de partir avec leur fils chez des cousins de Bourgogne et d’adopter comme eux la religion nouvelle sont autant de boutoirs reçus par un homme jusqu’alors peu habitué à dévoiler ses sentiments profonds. Dirai-je que la scène la plus belle est peut-être la dernière, celle où Malassise ayant appris l’assassinat de sa femme et de son fils comme hérétiques et n’ayant pas cru devoir se dérober aux ordres infâmes de Catherine de Médicis pour rejoindre sa famille, se décide enfin à poursuivre son véritable destin, celui de quitter son château que des serviteurs infidèles lui ont de toutes façons volé pour embrasser la Réforme. Cette décision suprême a sans doute des fins religieuses mais elle marque par-dessus tout l’amour intense qu’il portait aux siens et qu’il n’a pas su montrer de leurs vivants. Me voilà bien ! selon mon habitude, j’ai cédé à l’émotion et la négociation est restée en chemin… (une fois de plus, mon assistant de la Fac me traiterait, s’il était encore de ce monde, d’impressionniste !)

     Il ne faut pas oublier le jeune acteur qui interprète le rôle du fils. Il est exceptionnellement doué. Il fait mieux que jouer d’ailleurs, il est le jeune élève tout acquis sans doute aux idées de son maître l’abbé mais certainement tiraillé entre l’amour et l’admiration qu’il porte à son père enfin revenu et celui qu’il éprouve envers sa mère, à tel point qu’emportant avec lui le petit moulin à eau, il n’hésite pas à suivre celle qui l’entraîne sans le savoir vers sa mort prochaine.

      En ce qui concerne les négociations elles-mêmes, je donnerai peut-être la palme à Rufus alias Monsieur de Biron (car il n’est pas encore Maréchal.) Monsieur de Malassise ayant parlé d’une reprise possible de la guerre et n’insistant pas suffisamment sur les atrocités qu’on y commet, l’homme de terrain dans un monologue époustouflant parle du champ de batailles en termes si véritables, si crus, si descriptifs… qu’on ressent peut-être plus que face aux paroles du diplomate l’horreur d’une telle aventure.

     Marie-Christine Barrault est une méchante Catherine de Médicis qui joue bien son rôle mais sans plus. Il faut dire que le personnage est apparu à de trop maintes reprises dans de nombreux films qui reprennent le thème de son ascendant sur Charles IX n’osant proclamer haut et fort l’amour qu’il porte à sa tante de Navarre et l’amitié profonde qu’il ressent envers Coligny pour qu’on s’y attarde trop.

     Juste quelques mots sur le réalisateur et l’auteur du scénario et des dialogues. Ils ont tout réussi, le décor, la mise en scène, et surtout le choix des interprètes. Gérard Corbiau est un réalisateur belge dont je me souviens pour sa magnifique mise en scène du « Maître de Musique » : José Van Dam y interprétait le rôle d’un chanteur d’opéra renommé, Joachim Dallayrac qui, après avoir fait ses adieux à la scène, se retire dans son château à la campagne pour se consacrer à former au bel canto une élève de dix-huit ans, Sophie Maurier. Pour ce qui est d’Alain Moreau, cet ex-éditeur (Suicide mode d’emploi), ex-producteur (Caméras orientales), il semble avoir eu du mal à faire admettre que son scénario et ses dialogues prennent le pas sur le roman lui-même pratiquement oublié. Il faut rendre grâce aux producteurs de France 3 qui compte parmi ses titres de gloire la formidable « Controverse de Valladolid » (où Jean Carmet joua peut-être son plus beau rôle) de s’être souvenus que ce débat entre juristes et théologiens suscité en 1550 par Charles Quint à propos du sort fait aux Indiens par les conquistadors espagnols constituait sans doute un préalable magnifique à un second essai, cette fois-ci une confrontation entre négociateurs et militaires catholiques et huguenots qui devait aboutir à la paix de Saint-Germain-en-Laye.

 

 


[1] La reine Louise n’est entrée dans la vie de Monsieur de Mesmes qu’après la Paix de Saint-Germain-en-Laye et la Saint-Barthélemy. L’histoire de Louise a tout eu du conte de fées, du moins au début : A son retour de Pologne en 1574, le nouveau roi de France, Henri III, prit une décision qui surprit profondément son entourage ainsi que le pays entier : Il épousa Louise de Lorraine, issue d’une branche cadette de la prolifique maison des ducs de Lorraine, parti on ne peut plus modeste pour un roi de France. Louise comptait beaucoup dans la vie de son époux et il formait avec elle un couple très uni. Ce n’est pas pour autant une union sans nuages : les infidélités conjugales, les « mignons », le drame de la stérilité, la guerre civile… Louise eut à subir tout cela, sans jamais cesser de porter à Henri un amour exceptionnel. La mort du roi la laissa inconsolable, elle prit le deuil en blanc, se retira à Chenonceaux puis à Moulins où elle mourut en janvier 1601. Ce que je viens d’écrire est le beau côté de l’histoire. Selon d’autres sources, sacré à Reims sous le nom d’Henri III le 13 février 1575, le roi s’est marié le 15 du même mois à Louise de Vaudémont. Ce fut un mariage sans amour, son coeur étant resté avec Marie de Clèves, princesse de Condé, qui est morte en couches le 30 octobre 1574.