Une photographie de Stéphane Popu


La troublante ascension de l'Opus Dei


 par Lise Willar

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Si l’intégrisme musulman fait la « une » des journaux, les activités de la droite chrétienne s’effectuent souvent dans l'ombre, comme en témoigne la troublante ascension de l'Opus Dei. Milice religieuse au comportement de secte, héritière d'un anticommunisme militant, puissance à la fois économique et politique, l’OEuvre exerce une influence multiforme sur l'Église, mais aussi sur les pouvoirs temporels, qu’elle cherche à infiltrer. On retrouve ses proches jusque dans le gouvernement de M. Alain Juppé. Mais cette garde blanche du Vatican, très liée au pape Jean Paul II dont elle a permis l’élection, suscite aussi des résistances. Au nom de leur foi, bien des chrétiens rejettent la « dictature spirituelle » de l’OEuvre et craignent que cette « arme du pape » ne soit à double tranchant et ne se retourne un jour contre

                                                                                                François Normand[1]

 

Le pape a « nominé » le dimanche 28 septembre trente et un nouveaux cardinaux qui seront « créés » à l’occasion du neuvième Consistoire qui se tiendra à Rome le 21 octobre prochain. A cette date, cent trente-cinq cardinaux disposeront du droit de vote, un chiffre jamais atteint puisque le « plafond » fixé par Paul VI en 1975 et confirmé par Jean-Paul II lui-même en 1996 et toujours en cours pour le collège électoral, était de cent vingt votants. En nommant cardinaux des prélats originaires du Soudan, Ghana, Nigeria, Viêt-nam, Guatemala, Brésil ou Inde, le saint-père a également accru la possibilité que son successeur ne soit pas européen. Si ces derniers représentent environ 50 % du sacré collège (l’ensemble des cardinaux), ils sont nombreux à ne pas souhaiter un retour à une papauté italienne.

Ces nominations, dans l’état de santé actuel de Jean-Paul II apparaissent comme la première étape de sa succession, la deuxième étape du processus de succession pouvant être un remaniement à la tête de la curie romaine (l’appareil gouvernemental de l’Eglise catholique), dont l’influence grandit avec la maladie du pape.[2]

Si je parle de ces nominations, c’est que j’ai ouï dire par quelqu’un de « bien informé » dont je ne me rappelle plus le nom que sur les trente et un cardinaux, une vingtaine dont les titulaires sont originaires d’Europe comme du continent américain, africain ou extrême oriental, appartiendrait à l’Opus Dei, ce tout-puissant lobby qui essaie de contrôler toutes les élites de la terre…

Je me suis posée de nombreuses questions sur cette société depuis la canonisation de son créateur, le Père Escriva de Balaguer (1902-1975) par le pape Jean-Paul II, dimanche 6 octobre 2002, vingt sept ans après sa mort et pour un miracle que certains scientifiques réfutent : la guérison miraculeuse d’une grave maladie professionnelle (la radiodermite chronique) dont était atteint le docteur Manuel Nevado Rey et qui a disparu en novembre 1992, à la suite du recours à l’intercession du bienheureux Josémaria Escriva. Le 20 Décembre 2001, Jean Paul II avait approuvé le décret de la Congrégation pour les Causes des saints concernant un miracle du bienheureux Josemaria Escriva qui a ouvert les portes à la canonisation.

Je me permets d’ouvrir ici une parenthèse au sujet de la radiodermite à laquelle j’ai été directement confrontée autrefois : elle existait surtout chez les médecins qui faisaient trop de « radioscopies », un procédé qui n’existe plus en France depuis près de cinquante ans et surtout depuis la découverte du scanner. Mon mari était radiologiste, assistant à l’hôpital Necker et il partageait avec un confrère son cabinet privé. Je me souviens qu’à l’époque où je me suis mariée (1948), il se protégeait encore des rayons X avec un tablier, des gants et un écran de plomb quand il utilisait cette méthode (le moins souvent possible), lui préférant déjà la radiographie. Il avait alors un assistant que j’ai bien connu car nos deux familles, enfants compris, sympathisaient. Originaire de Tunisie, il avait pratiqué à l’hôpital près de cent radioscopies par jour sans se protéger convenablement et il est mort des séquelles d’une radiodermite dans les années 60. J’ajoute que mon mari, quand il est devenu radiothérapeute, utilisait encore le radium pour soigner les tumeurs. Ma propre tante (à laquelle on avait refusé un lit à Villejuif[3], une preuve de la gravité de sa tumeur jugée incurable) a été guérie de son cancer des grandes lèvres mais brûlée par le radium en dépit des soins pris pour la protéger. Là encore je me souviens de la boîte en plomb que mon mari allait chercher puis rendre à l’Institut Pasteur. Les bords de la boîte mesuraient 20 cms de largeur afin que les quelques grammes de radium nécessaires au traitement n’irradient pas la personne qui la transportait. Si le Dr Rey a été guéri aussi tard que 1992, je ne peux croire qu’il ait pu faire, même jeune médecin, des radioscopies sans protection ou qu’il ait transporté du radium. Je rappelle ici que la radiodermite est l’ensemble des lésions cutanées provoquées par des rayons ionisants. Je peux également rapporter une phrase que j’ai trouvée sur un « Journal de Radiologie » : « Cette pathologie touchait essentiellement les radiologues. La radiothérapie, actuellement, utilise non seulement des doses réduites de rayonnement mais conjointement celles-ci s’effectuent sur des surfaces d’application réduites », ce qui confirme mes propres souvenirs.

Cette parenthèse nécessaire sans doute pour « mettre les choses à plat », je peux dire maintenant que les réponses (qui n’abordent pas le sujet du miracle) aux questions dont j’ai parlé au début de ce texte, je les ai trouvées en partie dans une émission de Canal+, « 90 minutes », Lundi 6 Octobre : « L’Opus Dei et les dérives sectaires de ce lobby catholique. » Je résume ici ce que j’ai pu en retenir : Après avoir revu l’image du pape canonisant le Père Balaguer, nous sommes très vite passés à deux familles dont les filles ont été contraintes d’adhérer au mouvement. Monsieur et Madame Tissier recherchait pour leur fille qui terminait sa troisième une école professionnelle. On leur a indiqué l’Internat de Dornon qui jouxte le château de Couvrel, dans l’Aisne, en  précisant que c’était une école catholique mais sans obligations religieuses pour les élèves. Six mois environ après son entrée, leur fille Catherine a été convoquée chez la directrice de l’internat qui lui a révélé que toute la propriété appartenait à l’Opus Dei, lui a succinctement expliqué l’orientation de cette œuvre et l’a engagée à y entrer sans plus attendre. A cet effet, la directrice lui a remis une « jarretelle de chasteté » qu’elle devait porter au-dessus du genou, pointes contre la peau, tous les jours sauf les dimanches et les jours de fête. De cette façon, la jeune fille comprendrait ce qu’est la mortification et la douleur glorifiée ! Elle devait d’autre part assister tous les jours à une messe de plusieurs heures.

Quand elle fit part à ses parents de ce qui venait de lui arriver, ils ont immédiatement pensé que l’Opus Dei était une secte et ont envoyé une lettre aux autorités ecclésiastiques qu’ils jugeaient compétentes et au Vatican pour avoir des précisions à ce sujet. Voici la réponse sibylline qu’ils reçurent du Vatican : « Si c’est une oeuvre des hommes, elle disparaîtra, si c’est une œuvre de Dieu, vous n’y pouvez rien ! » Catherine était entre-temps retournée à l’école. Elle a passé dix ans de sa vie aux ordres de l’Opus Dei contre la volonté de ses parents, travaillant comme une forcenée,  payée au SMIG par un chèque qu’elle ne pouvait encaisser et ne mangeant pas à sa faim. C’est quand elle eut maigri de vingt kilos qu’elle s’évada et put rentrer (cinquante francs en poche) chez ses parents qui l’accueillirent avec amour et chaleur. Elle a porté plainte contre l’œuvre au Tribunal de Grande Instance de Paris et a obtenu qu’on lui rembourse un an de salaire.

Des journalistes ont profité d’une journée « porte ouverte » pour visiter l’école professionnelle de Catherine.  A l’entrée on peut voir un portrait en pied de Balaguer. Les élèves en uniformes disent qu’elles sont bien traitées et ne subissent aucune contraint religieuse. Dans la chapelle trône un nouveau portrait de Balaguer. Tout serait allé pour le mieux si on n’avait prié les visiteurs à la sortie de rendre le film qu’ils venaient de tourner…

Nelly Peugnet est un autre exemple du parcours précédent. Elle a fugué, s’est cachée à la Gare du Nord mais n’a pas eu assez d’argent pour rentrer à la maison. Elle est donc rentrée à l’école, a subi quinze jours de pression, a craqué puis « tout » est rentré dans l’ordre. Ses parents nous ont avoué en pleurant qu’ils n’avaient plus jamais eu de nouvelles de leur fille.

Après ces réflexions de parents, l’abbé Jacques Trousselard de l’Evêché de Soissons - ennemi des sectes – a été interviewé : Il a rencontré plus de deux cents familles françaises qui lui ont révélé les dérives sectaires, l’engagement de mineures à l’insu de leurs parents, leur enfermement. Il a constitué des archives énormes et a montré une preuve écrite qu’il tenait d’une jeune fille qu’il a rencontrée après sa sortie de l’œuvre : avant d’avoir pu échapper à l’emprise du Père Balaguer, elle s’est vue traité par l’homme de putain et de cochonne avec la promesse qu’il parlerait d’elle à toute la presse mondiale et qu’elle ne pourrait plus jamais trouver de travail.

Il fut question ensuite des positions politiques de Balaguer. Le Père Vladimir Selzmann, un Anglais proche du nouveau saint avant de quitter l’Opus Dei pour se réfugier en Angleterre a fait des remarques encore plus dures que celles du Français parce qu’il  a mis le doigt sur le passé politique de Balaguer mais en ne citant que des idées ou des phrases émises en sa présence telles que : « Le mal, ce sont les Républicains et les athées, le bien c’est Franco et les catholiques. » Le Père Selzmann a dit que Hitler était le héros (il est même allé jusqu’à dire « le sauveur ») du président de l’œuvre qui a pleinement approuvé le départ des « brigades jaunes » (soldats espagnols) pour le front de l’Est à l’époque où les Allemands pilonnaient Stalingrad. Balaguer aurait même dit après la guerre : « Six millions de Juifs ? Il aurait pu s’en tenir à trois millions ! »

L’émission de Canal+ passa ensuite à Rome où « l’Athénée de la Sainte Croix » appartient à l’Opus dei mais dépend du Vatican. On y forme les futurs prêtres et la mortification quotidienne est de rigueur. Puis on nous parla d’un bibliothécaire de Hanovre : C’est lui qui a dit que l’œuvre voulait contrôler toute l’élite de la terre. En Espagne l’Université la plus moderne et la plus cotée est celle de Navarre à Pampelune. Elle compte des facultés de pharmacie, de médecine, de philosophie, de littérature et même une école de journalisme dans laquelle on veut former des étudiants d’une moralité à toute épreuve, vertueux en somme qui, une fois leurs études achevées, feront partie des médias les plus importants du pays : El Mundo - El Pais - L’Expansion - la direction de la TVE (télévision) et de la radio espagnoles.

Le Père Vladimir Feldzmann est revenu à l’écran pour affirmer que les membres de l’Opus Dei doivent devenir amis avec toutes les personnalités importantes de l’Univers. A Louvain, en Belgique, le Président Gabriel Ringlet, a fermé deux ailes du bâtiment qui étaient contrôlées par l’œuvre. A Paris, les membres y sont nombreux : 7 rue Dufresnoy, les clubs Fennec, Garuel… Quelqu’un a cité l’entreprise Bouygue qui lui apporterait une aide financière importante, l’institut Locarne, Alain Blond, Président de la plus grosse entreprise agro-alimentaire française et même Patrick Lelay de TF1. En Allemagne, le Président de la Deutsche Bank en ferait partie : il prône la dictature mondiale des Etats-Unis sur le monde afin d’éviter une guerre totale avec les terroristes. L’Opus Dei essaie d’obtenir des fonds de la Commission Européenne. Le président de la société ACTEC s’occupe d’œuvres en Extrême-Orient qui semblent dépendre de l’Opus Dei mais lui-même se défend d’en être. Un professeur de Louvain a démissionné de l’œuvre parce qu’il a fait partie d’ACTEC et a pu constater les manœuvres de cette société.

Argent, influence et pouvoir, telle est la devise de l’Opus Dei qu’elle espère pouvoir exercer dans tous les siècles à venir. En conclusion, je voudrais dire qu’il est possible de se procurer des centaines de livres en faveur ou non de l’œuvre. Je pourrais ajouter que j’ai même trouvé des documents dont les auteurs n’avaient pas une seconde de doute quant aux liens qui unissent le Saint Père et l’Opus Dei mais j’ai décidé de m’en tenir à une émission que j’ai trouvée passionnante, instructive et tout de même terrifiante.[4]

 


[1] François Normand est réalisateur, journaliste au Monde Diplomatique, auteur, réalisateur de vidéos d’éducation populaires et intervenant psycho-social.

 

[2] Cette hypothèse a été émise par un des invités de l’émission du 1er octobre de « C’dans l’air » qui passe quotidiennement sur France 5 à 17h50

[3] Il est évident qu’il y a près d’un demi-siècle, si Villejuif fonctionnait déjà comme un hôpital spécialisé dans le traitement du cancer, l’actuel « Groupe des Laboratoires de Villejuif » qui comporte l’Institut André Lwoff consacré à la biologie, les virus et le cancer n’existait pas encore. On n’avait d’ailleurs pas « refusé » un lit à ma tante, on lui avait fait comprendre poliment qu’un lit n’était pas alors disponible. C’est sur mes instances que mon mari accepta de la traiter en dépit du peu de chances qu’il y avait de la sauver.

[4] Il est bien entendu que j’ai essayé de transcrire du mieux que j’ai pu ce que j’ai entendu au cours de l’émission. Je tiens d’ailleurs la cassette à la disposition des lecteurs qui pourraient s’étonner de me voir donner de telles informations. Je les prie également d’excuser les fautes d’orthographe dans les noms propres car je n’ai pu les vérifier tous.