Une photographie de Stéphane Popu


The Bible Unearthed (La Bible Dévoilée) 
de Israël Finkelstein, professeur à l’Université de Tel-Aviv et directeur de l’institut d’archéologie  Sonia et Marco Nadler de cette université, connu pour ses fouilles de Izbet Sartah, Silo et Meggido et Neil Asher Silberman, journaliste scientifique passionné pour l’archéologie, directeur d’interprétation historique du Centre Ename pour l’archéologie publique et la Présentation de l’Héritage en Belgique.[1]

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

L’Archéologie a longtemps fait bon ménage avec la Bible mais de même que les découvertes de Heinrich Schliemann[2] ont prouvé que les histoires d’Homère n’étaient pas purement mythiques, les fouilles pratiquées sur les terres de l’Ancien testament et les découvertes qui s’ensuivirent tendaient à démontrer que la Bible est de l’Histoire autant que de la légende. Il est certain que durant des siècles les analyses des critiques[3] ont permis de réaliser que l’Ancien testament est le montage, l’amalgame peut-être même de textes produits à différentes époques par différents groupes. Jusqu’aux années 70 cependant, les archéologues ont accepté sans les contredire ouvertement les thèses bibliques, la plupart d’entre eux étant chrétiens ou juifs et profondément attachés aux paroles du Livre. Il n’est donc pas étonnant que les découvertes archéologiques aient été une confirmation de la Bible puisque les archéologues se servaient de l’Ancien Testament pour identifier, dater et interpréter la signification des villes, des bâtiments, des poteries et autres objets qu’ils déterrèrent.C’est à partir des années 70 qu’émergea une « nouvelle vague » d’archéologues qui commencèrent à traiter les découvertes de Terre Sainte comme ils l’auraient fait n’importe où ailleurs. Se concentrant sur l’ancienne Histoire d’Israël plutôt que seulement sur ses associations avec la Bible, ils ont employé les objets, l’architecture, les emplacements de campements, de villages ou de villes, les os d’animaux ou d’êtres humains, les semences, les anciens sols, les modèles anthropologiques dérivés de cultures différentes, et d’autres méthodes modernes pour inaugurer en Terre Sainte même une description basée sur l’évidence scientifique. Le livre que j’ai mentionné dans mon titre et que m’a prêté Marie au cours de mon passage dans ses montagnes aussi belles ouvertes à la canicule qu’enfouies sous la neige est - si j’ose m’exprimer ainsi - le champion des thèses les plus récentes et les plus « révolutionnaires » quant à l’  « inauthenticité » de la Bible.

L’ouvrage se compose de trois parties : l’Historicité de la Bible qui va de la venue d’Abraham à Canaan jusqu’au règne de Salomon inclus, l’Emergence et la chute de l’ancien Israël qui est consacré à l’émergence et à la chute du royaume d’Israël depuis la mort de Salomon jusqu’à la conquête de Samarie, capitale du royaume, par les Assyriens en 722 avant notre ère, Juda et la création de l’histoire biblique qui relate l’histoire de Juda, petit royaume que Josias (640-609) entreprend de réformer. C’est ce roi qui, sous l’influence du Deutéronome[4], serait le responsable principal de la présentation du passé d’Israël.

Tentant de séparer l’Histoire de la légende, les auteurs adhèrent aux vues archéologiques les plus récentes encore largement inconnues hors des cercles « initiés » et remettent en question non seulement les dates de rédaction de la Bible mais les raisons pour lesquelles elle fut écrite. Les nouvelles fouilles et nouvelles découvertes vont, selon eux, révolutionner l’étude de l’ancien Israël et jeter des doutes sur les bases historiques d’histoires fameuses tels que les errances des Patriarches, l’Exode d’Egypte, la conquête de Canaan et les glorieux empires de David et de Salomon. Les récits qui mettent en scène la succession reconnue par les tenants des trois religions révélées d’Abraham, d’Isaac et de Jacob daterait d’une période où le peuple d’Israël était déjà constitué. En 1971 d’ailleurs, le Père Roland de Vaux reconnaissait dans son ouvrage publié l’année même de sa mort Histoire Ancienne d’Israël que si l’on peut parler de l’ « époque des patriarches », on ne peut la dater exactement.[5] Finkelstein et Silberman insistent, eux, sur le fait que bien qu’aucun archéologue ne puisse nier que la Bible contient des légendes, des caractères et des fragments d’Histoire qui remontent loin dans le temps, l’archéologie elle-même peut montrer que la Torah et l’Histoire du Deutéronome portent des évidences caractéristiques de leur compilation initiale sous le roi Josias au septième siècle avant notre ère.

Les auteurs vont loin dans leurs assertions puis qu’ils remettent en question la vérité historique de l’Exode. A-t-elle pu avoir lieu sans que l’on ne trouve aucune trace de la présence d’esclaves israélites – leur nombre aurait été de six cent mille – dans les tablettes égyptiennes ? Mais n’allons pas trop vite. Avant Moïse, il y eut Abraham, l’ancêtre commun, le père des religions révélées dont on a toujours dit qu’il est un personnage historique solidement établi. Babylonien natif de Ur (qui se situe aujourd’hui en Iraq du sud), il s’est rendu à Haran en Turquie du sud jusqu’au jour où Dieu lui dit de se rendre à Canaan. Je ne ferai l’injure à personne de raconter l’histoire de la descendance d’Abraham, en particulier des douze fils de Jacob à l’origine des douze tribus d’Israël et de Joseph en particulier qui, vendu par ses frères jaloux, devint esclave en Egypte avant d’obtenir les plus grandes faveurs de la part du pharaon. C’est au cours d’une famine que les israélites, les frères de Joseph compris, se réfugièrent en Egypte et y demeurèrent en esclavage.

Que met en évidence l’archéologie concernant ces figures bibliques ? Bien que la Bible fournisse un grand nombre d’informations spécifiques, les recherches se sont révélées sans fondement : des divergences dans les détails sont significatives parce que les références dans le texte aux villes, peuples environnants et places familières sont précisément ces aspects qui distinguent les histoires patriarcales de récits folkloriques complètements mythiques. Il est particulièrement important d’identifier la date et le message du texte. Par exemple, les chameaux n’ont pas été employés comme bêtes de somme au Moyen-Orient jusqu’au septième siècle avant notre ère et les Philistins ne se sont pas installés à Canaan avant 1200 avant notre ère. Les excavations de plusieurs sites mentionnés comme indiscutables dans la Genèse montrent qu’au début de l’Age du Fer[6] ils étaient insignifiants ou non existants et ne sont devenus importants qu’au septième siècle avant notre ère. Des analyses montrent de plus que l’Histoire de groupes humains appartenant au royaume de Juda et à celui d’Israël offre un caractère indéniable de ressemblance avec le royaume de Juda des huitièmes et septièmes siècles avant notre ère plutôt qu’avec celui qui est décrit dans la Genèse, la tradition patriarcale constituant selon les auteurs une sorte de « préhistoire » mythique, une « saga épique » créée au septième siècle sous le roi Josias pour unifier en quelque sorte l’Histoire de la communauté israélite.

Il est temps d’examiner les évènements bibliques concernant l’esclavage en Egypte et l’évasion de six cent mille israélites conduits par Moïse, leur errance dans le désert durant quatre décennies, leur rapide conquête de la Terre Promise sous la conduite de Josué, général remarquable, particulièrement doué pour la surprise tactique. (p. 92) Ces évènements occupent quatre des cinq premiers livres de la Bible. S’il existe une évidence historique que les Cananéens ont occupé la région prospère de la partie est du delta du Nil particulièrement durant les périodes d’inondation, de famine ou de guerre, il semble bien que certains d’entre eux y vinrent comme prisonniers de guerre mais pour la plupart comme fermiers, éleveurs ou commerçants. Les historiens égyptiens parle des Hyksos, un groupe de populations d’origine asiatique qui créa une capitale, Avaris, et conquit la Basse-Egypte.[7] Après leur expulsion vers 1570 avant notre ère, le gouvernement égyptien contrôla de près l’émigration de Canaan et construisit des forts le long de l’est du delta, de la côte méditerranéenne jusqu’à Gaza, chacun séparé par une journée de marche. On a des preuves nombreuses de l’existence de ces forts mais aucune d’elle ne mentionne la présence d’Israélites ou d’autre groupe ethnique étranger, entrant, quittant ou vivant dans le delta.   

Les biblistes situent l’Exode à la fin du treizième siècle avant notre ère et jusqu’à cette époque on ne trouve qu’une seule mention du nom Israël en dépit des nombreuses mentions égyptiennes concernant Canaan. Il n’existe pas non plus d’évidence archéologique d’une communauté ayant campé dans le désert et les monts du Sinaï à l’Age du Bronze récent (1550-900) : les sites mentionnés dans l’Exode sont réels. Quelques uns étaient connus et apparemment occupés à des périodes beaucoup plus anciennes et beaucoup plus récentes – après la création du royaume de Juda, quand le texte biblique fut pour la première fois transcrit. Malheureusement pour ceux qui sont à la recherche d’un Exode historique, ces sites n’étaient pas occupés à l’époque précisément où ils sont dits avoir joué un rôle dans les évènements relatifs à l’errance des enfants d’Israël dans le désert.

L’archéologie révèle également des divergences concernant la campagne de Josué (1230-1220) quand les puissants rois cananéens avaient été supposément détruits et que les douze tribus avaient hérité de leurs territoires traditionnels. De la correspondance militaire et diplomatique datant de l’Age de Bronze récent sur une période de plusieurs siècles donne des informations détaillées sur Canaan qui était alors fermement administré par l’Egypte, la population de ce pays n’excédant pas cent mille âmes. Les cités cananéennes étaient petites et non fortifiées - Jéricho et certaines des villes mentionnées n’étaient même pas définitivement constituées. De quelle manière ainsi auraient pu s’écrouler les murs de Jéricho, le soleil se maintenir à Gibeon, la lune se tenir debout sur la vallée d’Ayyalon pour faciliter l’avance inexorable de Josué ?

Mais si les Israélites ne se sont pas enfuis d’Egypte et envahi Canaan, où étaient-ils? Après la Guerre Israélo-Arabe de 1967, les archéologues israéliens ont commencé à explorer des cartes et à analyser les collines de Juda, recherchant des traces d’implantation, des évidences de vie quotidienne et de changement dans la démographie et l’environnement. Ces études ont révolutionné l’étude de l’ancien Israël. Elles ont indiqué qu’une transformation sociale dramatique s’était produite dans les collines de la région centrale de Canaan autour de 1200 avant notre ère mais qu’aucun signe d’une invasion violente ou même l’infiltration d’un groupe ethnique défini ne pouvait être prouvé. Il semble bien qu’il y ait eu une révolution dans le style de vie. Sur les hauteurs autrefois pauvrement peuplées des collines judéennes, loin des villes canaéennes qui étaient alors en voie de s’éteindre ou de se désintégrer, deux cent cinquante communautés environ naquirent soudain. C’était les premiers Israélites qui comptaient environ 45 000 âmes distribuées dans 250 sites et qui ont atteint le chiffre de 160 000 personnes sur 500 sites au huitième siècle avant notre ère. Ces communautés se composaient d’éleveurs de moutons et de chèvres comme à travers tout le Moyen-Orient. Parallèlement au déclin des villes cananéennes, les communautés pastorales durent produire leurs propres céréales et s’installer d’une façon plus permanente. On peut dire ainsi que l’émergence d’Israël coïncide avec le déclin de la culture cananéenne et même que certains des premiers Israélites étaient d’origine cananéenne.

La Bible parle de l’âge d’or du royaume uni d’Israël gouverné par un monarque judéen, d’abord David puis son fils Salomon. Elle décrit un empire qui s’étendait de la Mer Rouge aux abords de la Syrie, la splendeur de Jérusalem et le premier Temple construit par Salomon aussi bien que les projets grandioses qui germaient dans la tête des deux rois. Ce royaume unifié se serait alors divisé en Israël au nord et Juda au sud. L’archéologie confirme-t-elle ce tableau ? En dépit des exagérations légendaires, les auteurs pensent que David et Salomon ont bien existé mais en temps que chefs de tribus dont l’autorité ne s’exerçait pas sur plus de cinq mille âmes. Il n’y a pas d’évidence archéologique de la conquête d’un empire au temps de Salomon (970-931) ni d’architecture monumentale, Jérusalem n’étant alors qu’un village. Il n’existe pas non plus de document ou d’inscriptions écrites à propos du Temple ou du Palais de Salomon et les bâtiments qu’on a identifiés comme datant de son époque relèvent d’autres périodes : A l’instar du récit des patriarches, des sagas de l’Exode et de la conquête, l’épopée de la glorieuse monarchie unifiée était une brillante composition, tissée à partir de légendes, de chansons de gestes des temps anciens, en vue de présenter un ensemble prophétique cohérent, propre à convaincre le peuple d’Israël du septième siècle avant notre ère. (p. 172-173)

Dans la seconde partie du livre, L’émergence et la chute de l’ancien Israël, les auteurs relatent l’histoire d’Israël et de Juda de 930 à 440 basée sur des évidences archéologiques. Ils montrent que les deux royaumes étaient toujours séparés et indépendants. Du fait des conditions naturelles, Israël au nord était plus prospère et plus peuplé : On estime à environ 350 000 habitants la population du royaume du Nord au huitième siècle avant notre ère…La grandeur du royaume d’Israël « renaissant » éclate aux yeux. Ce n’est pas un hasard si Jéroboam II fut le premier monarque israélite à posséder un sceau royal. On a retrouvé cet objet, d’une taille et d’une beauté exceptionnelle, à Meggido, au début du vingtième siècle... Il n’est pas interdit de penser que l’auteur judéen qui composa le récit un bon siècle plus tard ait, dans un bel élan de romantisme et de patriotisme, attribué les ruines majestueuses des grands bâtiments construits par Jéroboam I à l’âge d’or de Salomon (p. 242-243) tandis que Juda au sud est demeuré longtemps pauvre, peu habité et isolé.. La mort de Jéroboam II en 747 avant notre ère va révéler le vide intrinsèque de la société israélite (p. 248) et la mort du roi Menahem en 737 suivie de l’assassinat immédiat de son fils provoquer un tournant fatal dans l’histoire du royaume du nord. Envahi par les Assyriens, réduit à la portion congrue du royaume de Samarie, ses habitant déportés en Assyrie où ils tentent de conserver leurs coutumes mais sont rapidement intégrés dans l’empire. Dorénavant, la survie du royaume de Juda va permettre à ce dernier de jouer le rôle de frère cadet, le favori du divin - comme Isaac, Jacob et leur ancêtre royal David – avide de s’arroger le droit que l’aîné avait perdu, pour le rachat de la terre et du peuple d’Israël. (p. 250) 

La troisième partie du livre s’attache donc à l’émergence de Juda et à la création de l’Histoire biblique. Les récits du Deutéronome insistent sur l’adoration d’un Dieu unique dans le Temple de Jérusalem et de la séparation complète entre le peuple juif et les communautés environnantes : Le royaume de Juda se retrouva soudain seul, cerné par un monde non israélite. Le royaume ressentit alors le besoin impérieux de posséder un document écrit qui le définît et le motivât. Ce texte, c’est le noyau historique de la Bible, compilé au cours du septième siècle avant notre ère. Juda ayant été le berceau de l’Ecriture sacrée de l’ancien Israël, il n’est guère surprenant que le texte biblique mette un tel accent sur le statut particulier accordé à Juda dès les prémices de l’Histoire d’Israël. (p. 263)     

Il faut se souvenir que, selon la Genèse, c’est à Hébron, première capitale judéenne, que les patriarches et matriarches ont été inhumés dans la grotte de Makpéla. De tous les fils de Jacob, c’est à Juda qu’il incomba de régner sur les autres tribus d’Israël. La fidélité des Judéens à l’égard des commandements de Dieu n’avait pas sa pareille parmi les guerriers israélites. Lors de l’invasion de Canaan, ils furent les premiers à éradiquer toute présence idolâtre dans leur héritage tribal. (p. 263) Onze rois vont se succéder sur le trône de Juda (dix étant des descendants de David), le récit du Deutéronome entrepris sous Josias constituant, selon les auteurs, en même temps qu’une histoire épique et morale, un effort de parallélisme puisqu’il date les règnes des rois de Juda en fonction des rois d’Israël (p. 269) encore qu’ils furent loin de les égaler et qu’on ne vit à Juda aucun centre équivalent à Gézer, Meggido ou Haçor. Il ne s’en produisit pas moins une extraordinaire transformation sociale vers la fin du huitième siècle avant notre ère. L’histoire du royaume de Juda culmine avec la montée sur le trône de Josias dont l’époque fut véritablement messianique. L’Etat était bien organisé et hautement centralisé. Malheureusement, Josias entreprit pour aider l’Empire Assyrien affaibli avec lequel il entretenait de bons rapports une campagne fatidique contre les Babyloniens et mourut sur le champ de bataille à Meggido. Après sa mort, le vaste mouvement de réforme s’effondra, son fils Joachaz rétablit durant les trois mois de son règne les coutumes idolâtres des anciens rois de Juda. Les armées babyloniennes sous la conduite de Nebuzaradân, commandant de la garde, officier de Nabuchodonozor, descendirent alors le long de la plaine littorale et, malgré les appels d’aide lancés au pharaon Nikko II par la faction pro-égyptienne qui avait pris la direction de la cour de Jérusalem, le piège de Babylone se referma sur la capitale et l’on assista au pillage complet de la ville et de tout l’Etat judéen, pillage qui fut suivi par   la déportation d’au moins dix mille personnes demeurées dans Jérusalem qui ne furent autorisées à rentrer qu’après le second siège de la capitale et la seconde déportation avec l’autorisation de Cyrus, monarque perse, qui avait conquis à son tour Babylone.

L’histoire de l’Exode telle qu’elle est racontée dans la Bible devint alors particulièrement signifiante. Le récit de cette libération devait exercer une fascination sur les exilés de Babylone. Comme le fait remarquer le bibliste David Clines : L’esclavage en Egypte rejoint leur propre esclavage à Babylone et l’Exode du Passé devient l’exode qui n’a pas encore eu lieu. (P. 351) C’est la raison pour laquelle le récit deutéronomique commencé sous Josias dont le règne s’apparentait à ceux de David et de Salomon fut modifié et réinterprété en fonction des deux déportations, des deux exils à Babylone et du retour. Comme au temps de la sortie d’Egypte, de l’errance dans le désert sous la conduite de Moïse, de la conquête de Canaan, l’unité se réalisa grâce à la brillante reformulation du noyau historique de la Bible, de telle manière qu’il puisse servir de fondement identitaire et spirituel au peuple d’Israël, confronté aux désastres, aux défis religieux et aux aléas politiques qui le menaçaient. (p. 352)

Les auteurs terminent leur ouvrage en écrivant: l’intégrité de la Bible et, en fait, son historicité, ne se fondent pas sur les preuves historiques d’évènements ou de personnages donnés, comme le partage des eaux de la mer Rouge, les sonneries de trompettes qui abattirent les murs de Jéricho ou David tuant Goliath d’un seul jet de fronde. Le pouvoir de la saga biblique repose sur le fait qu’elle est l’expression cohérente et irrésistible de thèmes éternels et fondamentaux : la libération d’un peuple, la résistance permanente à l’oppression, la quête de l’égalité sociale, etc. Elle exprime avec éloquence la sensation profonde de posséder une origine, des expériences et une destinée communes, nécessaires à la survie de toute communauté humaine.

Ainsi que je l’ai dit avant de d’exposer les thèses développées dans l’ouvrage  de Finkelstein et Silberman, celui-ci n’a pas reçu que des louanges car archéologie et Bible sont deux mondes différents…Ce que l’archéologie met au jour, ce sont les objets réels de la vie quotidienne qui ont appartenu à des hommes et des femmes à telle époque. Se prononcer sur l’identité technique des habitants est déjà plus aléatoire et l’archéologue est heureux de trouver des inscriptions qui permettent de fonder des hypothèses. Ils sont très rares les archéologues qui sont en même temps des biblistes et une compétition égale dans les deux domaines est chose de plus en plus exceptionnelle. A cet égard, l’ouvrage de I. Finkelstein montre bien la difficulté pour l’archéologue de se servir des textes de la Bible, sans vouloir simplifier la complexité des textes. Ces réflexions que j’emprunte au Père Jacques Briend, Professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris, qui les a formulées dans le N° 62 de la revue Esprit & Vie expriment mieux que je ne saurais le faire moi-même le sentiment qu’éprouveront de nombreux lecteurs de toutes tendances car elles comptent parmi les plus objectives que j’aie rencontrées lors de mes recherches.

Pour André Lemaire, directeur à l’Ecole pratique des hautes études dans la section des Sciences historiques, il manque notamment au livre de Finkelstein et Silberman une véritable étude littéraire sans laquelle l’interprétation historique de la Bible est rendue très difficile, voire impossible. Ils avancent, en particulier, une interprétations des deux Livres des Rois comportant la disparition de la monarchie unifiée du dixième siècle qui serait étayée par l’exploration des sites. Cependant, pour arriver à cette conclusion, Finkelstein, archéologue éminent au demeurant, s’appuie sur une thèse simplifiée – et simplificatrice – de l’élaboration de l’historiographie biblique puisqu’elle n’approfondit pas les multiples genres littéraires et les multiples strates qui composent le récit.

Le Rabbin David Lichtman dans son ouvrage « Archéologie et Bible » traduit et adapté par le Dr Aaron Feldman écrit en se référant à La Bible Dévoilée : Les tentatives pour essayer de nous déstabiliser ne sont pas nouvelles ; du Hollandais au Viennois en passant par un ouvrage récent (qui est même vendu dans les librairies juives !) tout a été fait pour nous démontrer scientifiquement que la Bible est erronée. Quand ces détracto-révisionnistes comprendront-ils que la Bible n’est pas un livre d’Histoire et que sa dimension est à des années lumières de cette conception cartésienne. Les révisionnistes insistent beaucoup sur le fait que l'entité « Israël » n'a pas existé avant le 9ème siècle avant notre ère or on connaît une inscription datant de 1210 av. qui identifie clairement « Israël » dans la terre de Canaan comme un peuple à part entière.

    

« Israël est dévasté, sa graine ne

ne poussera plus » est la procla-

mation de Pharaon Méneptah…

gravée en 1210 avant notre ère.

 

Au cours d’un colloque oecuméniste portant sur l’Archéologie et la Bible, 
le pasteur Gilles Castelnau a dit :  

Je reçois le numéro de mars 2003 de la brochure « Expériences », rédigée par un pasteur d’une Eglise évangélique qui n’est pas de la Fédération protestante de France. Ce texte me scandalise car il attaque bille en tête les archéologues et historiens israéliens Israël Finkelstein qui dirige l’Institut d'archéologie de l’université de Tel-Aviv et coresponsable des fouilles de Megiddo, et Neil Asher Silberman, directeur historique au Ename Center for Public Archaeology de Belgique qui ont écrit leur ouvrage « La Bible dévoilée » (éd. Bayard). Ce livre reprend les mêmes idées que le remarquable livre publié l’année précédente par Pierre Bordreuil et Françoise Briquel-Chatonet : le Temps de la Bible (Fayard) qui vient d’être réédité en collection de proche chez Gallimard. Pierre Bordreuil est théologien protestant et Françoise Briquel-Chatonet responsable de catéchèse dans l’Eglise catholique, tous deux historiens et directeurs de recherche au CNRS. Ils travaillent à l’Institut d’études sémitiques du Collège de France. La brochure qui me scandalise et contre laquelle je voudrais mettre les lecteurs en garde est un bon exemple de la passion idéologique qui aveugle devant l’évidence ceux qui s’y laissent aller, au lieu d’entrer calmement dans un dialogue fécond. Cette passion apparaît dès la couverture de la brochure : « Est-ce vraiment la Bible qui est dévoilée ? L’attaque spécieuse de I. Finkelstein a révélé une étonnante crédulité. » 
Dire d’une personnalité éminente qu’elle est « crédule » est évidemment impoli. Mais il est inacceptable de dire que son oeuvre est « spécieuse », c’est-à-dire sans valeur, n'ayant qu’une apparence de vérité. 

Résumant en quelques mots son avis sur l’ouvrage contre lequel Expériences met ses lecteurs en garde, le Pasteur Castelnau écrit : Ce remarquable ouvrage très clair et documenté va désormais constituer l’incontournable document pour tout ce qui concerne la relation de la Bible avec l’histoire de l’ancien Israël.

Je retranscris maintenant une traduction que j’ai faite de quelques passages d’un article écrit Par Larry Saltzman pour Palestine-Chronicle :

The Bible is essentially a work of propaganda weaving, historical fragments, and myths of various Canaanite peoples into a powerful justification for Josiah’s rule and expansionist policies. I personally draw a positive conclusion from this research. As an American-Jew, I have long struggled with the contradictions and problems of Zionism and the unjust policies of the State of Israel towards Palestinians. For those brave enough to seize this research in the right spirit, there is a solution in it for the problems of the Middle East. Simply stated, European Jews, Middle Eastern Jews, and Palestinians are brothers and sisters and share a common Canaanite ancestry. There were a small number of voices amongst the early Zionists who were against the creation of a separate Jewish state in the region. They lost out to the bigger faction lead David Ben-Gurion, who suffered from the disease of European colonialism. Ben-Gurion and those in his camp saw the natives of the region as an obstacle to be eliminated. I believe Jews around the world need to take pride not in Israel as a modern colonialist State but in the entire region Palestine as the homeland of Canaanite and Israelite culture that we are descended from. European Jews are simply Europeanized Canaanites, Palestinians, whether Muslim, Christian or Jewish were simple Arabacized Canaanites. Even modern genetic research is proving that we come from the same ancestry. 
  
La Bible est essentiellement un ouvrage de propagande mêlant des fragments historiques et de mythes des différents peuples cananéens pour apporter une justification puissante à la politiques expansionniste de Josias. Je tire personnellement une conclusion positive de cette recherche. En tant qu’Américain juif, j’ai longtemps combattu les contradictions et problèmes du Sionisme et de la politique injuste menée par l’Etat d’Israël contre les Palestiniens. A l’égard de ceux qui sont assez braves pour saisir cette recherche objectivement, il existe une solution aux problèmes du Moyen orient. Plus simplement, les Juifs européens, les Juifs du Moyen Orient et les Palestiniens sont frères et sœurs et partagent une origine commune cananéenne. Un certain nombre de voix sionistes sont contre la création d’un Etat juif séparé dans la région. Ils se sont perdus dans la plus large faction conduite par David Ben Gourion qui a souffert de la maladie du colonialisme européen. Je pense que les Juifs du monde entier ne doivent pas tirer d’orgueil du fait qu’Israël est un Etat moderne colonialiste mais de celui que la région entière qui constitue la Palestine est le berceau des Cananéens et que la culture israélite s’y rattache. Les Juifs européens sont simplement des Cananéens européanisés, le Palestiniens, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs de simples Cananéens arabisés. Les recherches génétiques modernes prouvent que nous avons la même origine.
[8] 

 

Les revues de presse parues  lors de la publication du livre dans Publisher’s Weekly, le Library Journal et dans New York Times (où Phyllis Trible parle tout de même de livre provocateur et d’histoire policière) vont dans un sens positif à l’égard des thèses développées par les deux auteurs. Les lecteurs dont j’ai pu examiner les réactions parfois viscérales sont  trop attachés à leurs traditions pour accepter une relecture des évènements deutéronomiques en les transposant à une époque plus récente, les Catholiques plus que les Protestants ou les Musulmans d’ailleurs.

J’aimerais toutefois noter la réflexion d’un lecteur anglais : This book is a must and shoud be read by any Christian, Jew or Muslim who would like to see what exactly has been found in extensive excavations in the Holy Land. Doubtless, Professor Finkelstein's book will be criticised by fundamentalists of every stripe, as it challenges the veracity of the Hebrew Bible, and by extension, that of the Quran as well: Ce livre est un must et devrait être lu par tout Chrétien, Juif ou Musulman qui aimerait voir ce qui a été exactement trouvé dans les fouilles extensives de la Terre Sainte. Sans aucun doute, le livre du Professeur Finkelstein sera critiqué par les fondamentalistes de tout bord car il apporte un challenge à la véracité de la Bible hébraïque et par extension à celle du Coran. 

Je voudrais en guise de conclusion terminer ce tour d’horizon d’un livre que je crois important sinon essentiel en notant trois questions et réponses d’une interview donnée au Nouvel Observateur par Israël Finkelstein  qui sont une bonne indication de l’esprit du livre en même temps qu’une constatation par l’un des auteurs des réactions suscitées par sa publication :  

                N. O. Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé?

I. Finkelstein. Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient plutôt les roitelets d’un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l’époque une ville assez misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était clairsemée et, dans l’ensemble, illettrée.

N. O. Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu’on a écrit ces textes extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui avaient développé une civilisation raffinée, n’ont rien produit de comparable?

I. Finkelstein. – Effectivement, c’est une chose fascinante. Ce récit se trouve à la fondation des trois religions monothéistes, alors que les auteurs ont grandi dans un minuscule royaume provincial où une population peu nombreuse menait une vie précaire. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’Ancien Testament comprend à la fois des éléments d’histoire, des légendes, des mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie de l’humanité, pendant des siècles.

N. O. – Vous remettez en question l’exactitude du récit biblique qui, pour des millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N’êtes-vous pas attaqué en Israël ?

I. Finkelstein. – Les milieux religieux m’ignorent. L’étude critique de la Bible ne les intéresse pas. Ils s’en tiennent au texte, un point c’est tout. En revanche, ce que j’appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l’Etat d’Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l’archéologie doit – comme du temps d’Igal Yadin, le chef de l’école archéologique classique – apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en doute. Ils ont tort. L’archéologie moderne n’affaiblit pas le message de la Bible. Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique.

 



[1] J’aimerais que mes habituels et sympathiques « détracteurs », ceux qui me trouvent trop attachée à mes origines et à « ma » mémoire, m’accordent un bon point car si je ne me rallie pas forcément aux thèses des auteurs (mes piètres connaissances en matière d’archéologie classique ou révolutionnaire m’empêcheraient de le faire et tous savent très bien que je suis uniquement ici pour « raconter »), j’aborde aujourd’hui un ouvrage dont je montrerai plus avant qu’il n’a pas été bien accueilli par les Juifs pieux et les sionistes et devrait être, comme le dit un lecteur, salué par les Musulmans qui pourront constater dans les thèses développées une preuve que les Juifs de la diaspora n’ont pas droit plus que les Palestiniens à la seule occupation d’Israël puisque les deux communautés seraient d’origine cananéenne et occuperaient bien une terre qui leur est commune. 

 

 [2]Heinrich Schliemann est un historien et archéologue allemand né à Neubukow en 1822 et mort à Naples en 1890 qui, amoureux de la Grèce antique depuis son enfance, a découvert les ruines de Troie et de Mycènes.  

 

 [3]La civilisation occidentale, marquée par la tradition judéo-chrétienne, considère souvent Moïse comme le père du monothéisme, et il couvre de son autorité à la fois le Décalogue et la Loi juive consignée dans les cinq premiers livres de la Bible ou Pentateuque. Comme souvent pour les grands fondateurs, la légende a eu tendance à mettre sous son nom les développements de la tradition postérieure, et il est difficile de discerner le personnage historique sous ses habits de légende…André Lemaire : « Moïse et l’Exode au regard de l’Histoire, entre Nil et Jourdain. »  

[4] .Deutéronome : Cinquième et dernier livre du Pentateuque qui reprend les lois énoncées dans les précédents volumes, l’Exode, le Lévitique et les Nombres. Selon la tradition, son contenu aurait été transmis oralement par Moïse durant les trente-sept derniers jours de sa vie, après quoi il mourut dans la quarantième année qui suivit l’exode d’Egypte.

 

[5] « Le problème de l’historicité des patriarches : De M.-J. Lagrange à R. De Vaux », par Guy Couturier. (p. 137-226) Couturier, disciple, ami et admirateur du père Roland de Vaux, analyse les travaux de son maître, à partir du début de ses publications en 1946 jusqu'à la publication de son livre magistral « Histoire ancienne d'Israël » en 1971, l'année de sa mort. Ce volume est « une parfaite illustration de sa méthode, qui s'appuie sur le jeu de plusieurs sous-méthodes selon les besoins de la critique interne (textes bibliques) et de la critique externe (archéologie et textes proche-orientaux) » (p. 162). De Vaux porte son attention sur l’histoire proprement dite, le milieu social, les coutumes juridiques et la religion pour évaluer la portée historique de la geste patriarcale. Couturier souligne la valeur permanente de l'oeuvre de de Vaux, à cause du fait exceptionnel qu'il était en même temps bibliste, orientaliste et archéologue. Il s'éloigne de la position de de Vaux quant à l'époque des Patriarches. De Vaux les place autour de 1850 av. J.-C., Couturier propose plutôt autour de 1450-1400. Je me permets de souligner qu’on est là, en ce qui concerne la datation, bien loin des thèses nouvelles de 2002

 

[6] L’Age de Fer I (1150-900) correspondrait aux règnes de Saül (1025-1005), David (1005-970) et Salomon (970-931), c’est-à-dire les règnes les plus glorieux de l’histoire du peuple israélite selon la Bible. 

[7] Les spécialistes situent généralement l’entrée de Joseph en Egypte durant la domination des Hyksos mais n’assimilent pas l’expulsion des Hyksos avec l’Exode qu’ils situent vers 1250-1200 avant notre ère.  

[8] Je crois que les amis qui ont l’habitude de me lire sauront que je « serine » la même antienne depuis des années, que mon livre même « Soufisme et Hassidisme » est une tentative de nouer des liens intimes entre l’Islam et le Judaïsme.