Le voyage au bout de la nuit

 par Lise Willar

Mots...dits

Le voyage, c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillon.

 

La Guerre

 

- Oh! Vous êtes donc tout-à-fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat...

- Oui, tout-à-fait lâche, Lola,  je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux: je ne veux plus mourir.

 

L’Afrique

 

Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Une immense chique. Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol entraîné tremblant jusqu'aux premières étoiles. Après ça, le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième.

 

New York

 

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameuses même. Mais chez nous, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là, l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

 

Quand j’ai fait avec Jean-François l’échange de “mes” Chouraqui contre “son” Voyage au Bout de la Nuit, je me suis bien sûr posé la question de savoir si je l’ouvrirais un jour. Depuis le début du mois de Janvier, le livre est resté à la place où je l’ai déposé machinalement. C’était la première fois que Céline entrait chez moi - il savait qu’il n’était pas le bienvenu - et puis j’avais ce polar israélien à finir, ce “journal” de mon voyage en Israël à écrire, les rubaiyat à traduire avec Blake, le compte-rendu à faire du livre de Latifa, mes propres notes à reprendre, mon tournoi de scrabble du samedi, mes amis à voir, mes mails à envoyer... Quand aurais-je le temps d’ouvrir ce Voyage? Une force me retenait, je savais que c’était viscéral, que je n’aurais pas le courage de faire ce que je m’étais interdit durant toute ma vie d’adulte. Et puis, avant-hier soir, j’ai repensé à ce que m’avait dit Jean-François: “Tu ne peux pas mourir idiote” et j’ai pris le livre sur la table basse où je l’avais laissé. J’ai décidé que je le lirais comme une étudiante, parce qu’on m’avait demandé de le faire et que je ne pouvais refuser. Je le lirais en diagonale parce que tous ces mots, c’était trop pour un début, pour une tentative.

Je suis fière, j’ai lu d’un trait toute la première partie qui a trait à la guerre de 14-18. Je n’ai rien trouvé de choquant dans ce récit qui diffère peu de ce que j’ai entendu de la bouche même de mon père, quand j’étais petite: les tranchées, la boue, l’horreur, l’Allemand qui vous tire dedans avec un fusil ou une mitrailleuse, le colonel qui reste à découvert et se croit héroïque en ne bougeant pas d’un pouce devant le feu trop nourri, Bardamu[1] à côté de lui qui voudrait bien se cacher sous les arbres proches, la grenade qui explose dans la figure de Robinson[2]  qui “ne voit plus et se rend compte qu'il restera aveugle sans doute jusqu'à la fin de sa vie...”, le pauvre type qui vient apporter toutes les cinq minutes une dépêche du général planqué, les deux jours de repos où l’on reçoit à peine sa part de viande, les fermes désertées dont on pille les provisions comme les Allemands l’ont fait avant vous et qui le feront après, les morts, les morts, les blessés, sa blessure, son transport en civière, l’hôpital, les nerfs qui lâchent, la folie, véritable, simulée, les femmes, Lola de la guerre, Musyne de “la paix hargneuse qui trépignait dans la poussière et le grand désespoir en musique négro-judéo-saxonne, Britanniques et Noirs mêlés.” J’aime trop les mots pour ne pas avoir été séduite par cette foison aussi dense que les évènements qu’ils décrivent, des mots en masse, vulgaires parfois, ironiques souvent mais toujours choisis pour que la description de l’horreur et de la bêtise des hommes soit la plus juste et la plus réaliste possible.

Comme je n’ai pas été choquée par le récit de la guerre, j’ai décidé de poursuivre le Voyage en Afrique où s’est rendu Bardamu, une fois sorti des hôpitaux et démobilisé. Là encore, je n’ai pu qu’apprécier la vision de l’auteur sur “la colonie” et les colonisateurs. J’ai eu comme l’impression d’une sorte de pitié à l’égard des “nègres” dont il compare la misère à celle des pauvres de France alors qu’il est féroce à l’égard des maîtres et de leurs serviteurs blancs “aussi lâches et méchants que zélés”. Et puis, les descriptions de paysages sont extraordinairement poétiques et je ne résiste pas à l’envie d’en citer une si belle qu’on dirait le début d’un poème: “Dans l’hébétude des longues siestes paludéennes, il fait si chaud que les mouches aussi se reposent.” L’atroce chaleur de la Bragamance est en effet insupportable. Chargé par le Directeur de la Compagnie Poudrière du Petit Congo d’aller diriger un entrepôt au fin fond de la forêt équatoriale, Bardamu tombe très malade sur la pirogue qui l’emporte on ne sait où. Durant ses accès de fièvre il appelle Robinson qui ne l’entend pas, qui est ailleurs, loin dans un autre monde. Il n’atteindra jamais l’entrepôt car les nègres de la pirogue l’ont vendu au capitaine d’une galère. Il n’a pas eu conscience de son transfert, seulement d’un roulis dont il ne devinait pas la cause et qui l’emportait à travers l’Atlantique. C’est ainsi qu’un jour, à travers la brume, il aperçoit une cité verticale, New York... Je m’arrête encore avant de poursuivre et ma lecture et le Voyage. Deviendrais-je “fan” de l’homme que je redoutais tant? L’avenir le dira.  

Ainsi que je le pressentais, je n’ai pas continué dans l’enthousiasme béat car le Voyage à New York est jusqu’à présent celui qui m’a le moins touchée, peut-être parce que mon New York à moi est celui des années 60 à 90 où je me gavais de musées, de promenades et de comédies musicales. Le New York des années 30 était sans doute à la croisée des chemins, se projetant déjà dans un avenir gigantesque mais terriblement marqué par la Grande Dépression. C’est drôle mais un des passages que j’ai le plus goûté est la description des concierges de Paris quand Bardamu s’aperçoit qu’elles manquent singulièrement à New York: “Une ville sans concierges, ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide, telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe.” La découverte de Lola riche et méprisante qui le laisse repartir avec cent dollars pour solde de tous comptes, les quelques mois durant lesquels il est ouvrier chez Ford à Détroit, sa vie avec la gentille, la bonne, l’admirable Molly du bordel où il échoue en quête de femmes, sa rencontre avec Robinson auquel il avoue son désir de rentrer en France, tout a une odeur de pauvreté, de lassitude, de saleté, de mal vivre... qui ne m’a pas comblée.

J’ai donc traversé l’Océan pour me retrouver en banlieue à La Garenne Rancy après que Bardamu ait terminé ses études de médecine. Moi qui me plaignais de New York et de Détroit, de la vie étriquée des gens misérables outre-Atlantique, je n’avais pas conscience des énergumènes qu’allait rencontrer le médecin des pauvres auxquels on n’ose même plus parler d’honoraires à la fin de la consultation: personne pour racheter l'autre, jusqu'à la vieille qui prend soin de Bébert (l'enfant malade qui mourra peu après) et le fait vivre dans une odeur nauséabonde de choux de Bruxelles, le couple qui veut tuer la mère pour s'en débarrasser et qui n'inspire pas plus la pitié que la mère elle-même, devenue folle depuis longtemps. Et puis Robinson est revenu dans les rêves et la vie de Bardamu “avec sa gueule toute barbouillée de peine”. Tous deux s’enfoncent dans une nuit de plus en plus opaque, à tel point que le médecin commence à être détesté par les pauvres qu’ils soignent. Il continuerait son voyage n’était Bébert qu’il voudrait sauver d’une mort certaine... Je commence à être plus déconcertée par toutes ces horreurs que comblée par le récit, d’autant plus que Robinson devient omniprésent, accusé, blessé, hospitalisé, suicidaire mais sans avoir le courage de passer à l’acte, en partance pour Toulouse...

Je lis de plus en plus en diagonale. Il est très long ce livre et le voyage est parfois insupportable. Souvent je me dis: “Mais où va-t-il ce Bardamu?”, j’ai envie que son errance se termine, qu’il retrouve définitivement Robinson et qu’on en finisse, qu’on en finisse avec ces vies qui ne mènent nulle part. Ai-je envie de savoir que le médecin est devenu figurant, qu’il a fait connaissance de Tania la Polonaise, qu’il est parti à Toulouse retrouver Robinson près de l’Eglise Sainte-Eponine, qu’ils ont fait du bateau avec Madelon sur une rivière? Ca devrait me faire du bien pourtant la description de cette rivière, mais non: “Les rivières ne sont pas à leur aise dans le Midi. Elles souffrent qu’on dirait, elles sont toujours entrain de sécher.” Rien ne va plus, Bardamu a quitté Toulouse, il revient à Paris pour donner des leçons d’anglais à la petite Aimée. Tout s’embrouille dans ma tête et j’oublie s’il est médecin ou malade dans un asile ou les deux. J’oublie quand Robinson a tout lâché à Toulouse pour le rejoindre à Paris, quand il a pris trois balles de Madelon déchaînée, quand il est mort en étouffant “parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras.” Ce qui m’étonne tout de même c’est que Bardamu ait survécu à son double et qu’il ait continué son Voyage jusqu’au bout de la nuit...

 



[1] Le personnage central du livre.

[2] L’ami et le double du héros: tous deux, atrocement meurtris, parcourent un monde aussi absurde que cruel, à la recherche l’un de l’autre.