Yoplait
et compagnie |
Sur l'article de Michel Houellebecq "La privatisation du monde", publié dans "le Nouvel Observateur" en août dernier par Sophie Brissaud |
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Je me suis laissée aller à un peu de sarcasme, mais il m'est difficile de faire autrement en présence de Michel Houellebecq. J'avais été frappée, en lisant l'article du "Nouvel Obs", par l'aspect "Attention, je vais leur faire très mal à ces gens-là", et je m'étais sérieusement demandé comment il allait procéder. Ce genre de déclaration, quand elle n'est pas assortie d'une description des moyens (ce qu'avait bien relevé Fabien de son côté), me fait toujours l'effet de grondements de chiot - qui se veulent très menaçants mais se révèlent inoffensifs. Les problèmes soulevés m'avaient semblé dignes de discussion, les questions valables, mais comme toujours avec Houellebecq ce sont les réponses qui laissent à désirer. Il y a plusieurs choses que je retiens de cet article. D'abord, les moyens que H. entendrait employer pour nuire aux personnes/organismes nommés. Et là je vois quelque chose de bien français, d'exclusivement national, la posture de l'intellectuel-qui-change-la-société. Ce n'est pas un problème en soi, ce trait culturel nous a valu de belles choses. C'est très précieux, ç'a été très précieux. Il y a eu des gens qui ont pris des risques (celui de leur vie par exemple) pour accuser publiquement, qui se sont mouillés, et qui sont allés droit au but - au moyen de la presse et de l'écrit. Il est vrai que depuis ce temps, au-dessus de la légende "intellectuel", aujourd'hui ce sont les photos de BHL, de Sollers et d'André Comte-Spongieux qu'on colle immédiatement. C'est dire qu'on n'en est plus à Hugo ni à Zola, c'est dire que ce jeu est actuellement faussé. Irrémédiablement faussé, je ne sais pas, mais dans ces conditions les menaces de Houellebecq ont quelque chose de profondément risible. En effet, il faut une autre trempe intellectuelle et morale que celle de Houellebecq pour, de nos jours, mener à bien ce genre d'entreprise. D'abord, plutôt que de manier le bâton en l'air façon Guignol, il faut avoir un discours vraiment choquant, vraiment cohérent, vraiment original. Ensuite il faut avoir de vrais principes à avancer et pas seulement l'intouchabilité de l'écrivain *parce qu'il est écrivain* (je reviendrai sur ce point). Ensuite il faut, il est urgent de, nommer ses armes, définir ses moyens. C'est d'autant plus crucial à notre époque, qui n'est plus celle où il suffisait de publier une gueulante dans un canard pour être entendu à demi-mot, créer une impression et faire basculer une situation. Il était simple, au temps de Zola (risqué mais simple du point de vue du processus) de publier un "J'accuse", mais de nos jours ce n'est plus possible. Parce que les filtres se sont multipliés, la polysémie a été exploitée au point où les mots ont perdu leur sens et leur poids, et ce genre de cri se perd dans le sable. Je suppose bien évidemment que Houellebecq, par sa démarche, entend se mettre dans la peau de l'intellectuel qui en pousse une, or il est assez intelligent pour savoir qu'on ne peut plus crier que dans une coquille vide - et il le fait quand même. Je trouve cela typique de sa malhonnêteté intellectuelle, de sa façon de prendre des risques sans en prendre vraiment. Le véritable poids des mots, de nos jours, ce n'est plus du côté des écrivains qu'il est, et chacun le sait, Houellebecq le sait aussi. De même que la description du monde n'est plus du côté de la peinture figurative comme elle l'était pendant des millénaires. Le poids des mots, il est du côté des infos qui annoncent, par exemple, un "jeudi noir" pour cause de grève et qui par conséquent vident pratiquement Paris de ses voitures pour une journée. Il est du côté de ceux qui ont intoxiqué les gens pendant la guerre du Golfe à tel point que les rues de Paris, là encore, étaient vides alors que les bombes tombaient tout de même à quelque distance. Le poids des mots est désormais dans le faux-semblant, il n'est plus dans le parler-juste. Celui-ci devra se trouver d'autres voies. Il aurait été intéressant que Houellebecq, s'il avait l'intention de faire jouer le "parler-juste", explique comment il allait le faire. Sinon ses menaces ne peuvent que soulever un étonnement amusé. L'allusion à Yoplait était peut-être légère, mais je ne pouvais pas m'empêcher d'y penser, faute de découvrir une autre stratégie, en lisant l'article. L'autre chose qui m'a gênée (et qui me gêne toujours en présence des écrits de Houellebecq) est sa gestion des présupposées. Cet homme emploie couramment, souvent, beaucoup trop souvent, des idées et des concepts qui lui semblent aller de soi, qui semblent simples et qui sont en réalité composés, qui ne vont pas de soi, qui demandent d'être amenés, justifiés et mis en scène avant qu'on y ait recours. Son manifeste poétique est truffé de présupposées, et cet article aussi. Il y a chez lui beaucoup de formules, de raccourcis, qui une fois qu'on les gratte ne révèlent pas un cheminement cohérent mais une suite de raccourcis, de virages sémantiques à 90°: par exemple "la grande barbarie naturelle" - j'ai déjà écrit à ce sujet. Je le rappelle seulement parce qu'il y a une série de virages à 90° dans cette simple formule, car il faudrait préalablement savoir ce qu'est la barbarie, ce qu'est la nature et pourquoi enfin la barbarie est grande. Il y a peut-être des idées valables et intéressantes, mais elles mériteraient de reposer sur un terrain solide au lieu d'être balancées par l'écrivain comme cela, en vrac, comme un principe de base indiscutable, comme s'il disait "soleil" ou "sable" ou "montagne". La présupposée de son article est celle de la sanctification de l'écrivain. Dans son "Analyse spectrale de l'Europe", Hermann Keyserling définissait le Français comme l'être essentiellement littéraire d'Europe, celui chez qui la littérature (en tant que style) occupe la place la plus importante. L'auteur ajoutait que l'inconvénient de cette tendance était une incapacité à reconnaître la vraie grandeur quand elle n'a pas de style, à se retrancher derrière le littéraire et le détail pour ne pas voir l'essentiel. "Je m'étonnais qu'André Gide, écrit-il, qui pourtant est, somme toute, un esprit moyen, paraisse avoir pour la génération actuelle [1930] une importance qui dépasse le besoin spécifique des jeunes Français de satisfaire aux besoins de leur "complexe du père" en donnant du "cher maître". On me répondit qu'André Gide avait introduit certaine nouvelle façon de conter et de poser des problèmes qui n'existait pas auparavant." (...) "Dans ce sens "miniature", aucun peuple ne distingue mieux l'originalité que le peuple français. Mais, d'autre part, c'est cela aussi qui explique pourquoi aucun peuple n'a moins que les Français le sens de l'originalité véritable. Balzac (...) par rapport à qui tous les esprits français depuis le XVIIIe siècle jusqu'à nos jours sont à peu près comme des coccinelles par rapport à un continent, est à peine apprécié dans sa patrie. Il n'a pas de style, dit-on, comme si jamais une grandeur de tout premier ordre, qu'elle s'appelle Cervantès, Dostoievsky ou Goethe, avait eu de la forme au sens d'un Théophile Gautier." Désolée de cette citation un peu longue, mais elle éclaire pour moi une chose qui me gêne dans la démarche de Houellebecq. Sa superficialité toute littéraire qui consiste à croire, à faire croire que quelques paragraphes désapprobateurs se suffisent à eux-mêmes et qu'il est inutile d'entrer dans les détails, de décrire les actions réelles. Superficialité d'époque (écrire un "J'accuse" dans le "Nouvel Obs" comme si ça allait avoir le moindre résultat), superficialité des menaces (médire sur Internet, écrire d'autres articles, même des milliers d'autres articles, c'est sûr que ça leur fera une belle jambe, à Le Pen et aux Chiennes de garde... On nuit davantage aux gens en allant rayer la peinture de leur voiture avec une clé de boîte aux lettres.) Superficialité de la colère, superficialité des moyens; quant au pourquoi et au comment, circulez, il n'y a rien à voir. Ensuite, la présupposée de la sanctification a priori de l'écrivain. Loin de moi l'idée ou le désir de donner raison aux tribunaux, aux accusateurs, aux empêcheurs de publier en rond. Mais s'il faut affirmer (à la française, comme Houellebecq) que l'activité littéraire possède de droit divin un éventail infini de possibilités, le droit de tirer son inspiration où elle veut, voire dans des vies actuelles, dans des vies privées, OK, mais pourquoi la littérature en soi aurait-elle ce privilège que n'auraient pas d'autres modes d'expression? Pourquoi la littérature, honnêtement, serait-elle habilitée à faire ce que le cinéma, l'info, la publicité, voire la photographie de vacances, sont de moins en moins habilitées à faire? Je veux dire : ce terrain qui a été perdu tous azimuts pour cause de "privatisation du monde" (le terme est bien choisi), pourquoi faudrait-il que seule la littérature en bénéficie? J'ai senti que, sur ce coup-là, Houellebecq montait sur ses ergots en se prononçant sur l'activité littéraire et sur elle seule. Or c'est cela qui me déplaît : s'il faut résister à la privatisation du monde, il faut y résister dans tous les domaines et n'avoir aucun respect particulier pour le pré carré de la littérature. Il faut qu'altern.org ait le droit de ne pas disparaître pour la simple raison que des photos nues d'Estelle Hallyday se trouvent sur un des sites qu'il héberge, il faut que tout promeneur puisse fouler l'herbe du magnifique puy de Pariou en Auvergne, interdit aux marcheurs pour cause de propriété privée. Il faut que n'importe quel individu qui trouve belle certaine maison de Beaune ne soit pas poursuivi par je ne sais quels tribunaux pour avoir photographié la maison. Il faut affirmer l'espace de liberté collectif, pour tout et pas seulement pour la littérature. Le procès contre Mathieu Lindon m'a choquée mais pas moins que l'affaire altern.org. La littérature n'est pas sacrée et l'écrivain ne doit pas affirmer sa liberté d'action *parce qu'il est un écrivain* mais parce qu'il est un homme qui vit parmi les hommes. Oui mais voilà, Houellebecq a dit à plusieurs reprises être contre la liberté liberté de choix, liberté d'action, éloge des clubs échangistes, pour prendre ce petit exemple, opposés à la liberté sexuelle qu'il déteste. Or voilà qu'il se met à défendre tout d'un coup une liberté, celle de l'écrivain. Parce que cette liberté le touche personnellement et qu'elle touche ses collègues. Mais c'est un peu bas de plafond. Ne se rend-il pas compte qu'en défendant cette liberté, il défend aussi les autres, ou alors son propos est d'une rare malhonnêteté, en plus d'être à courte vue? Je ne conçois pas de liberté spéciale de la littérature en vertu d'un statut spécial de celle-ci. Voilà encore un problème qu'il n'a pas abordé. Enfin, il y a un problème de sac. Un gros problème, qui m'est personnel et je crois que je ne rencontrerai pas une grande adhésion. Mais je l'expose tout de même. Mettre "dans le même sac" Le Pen, la Licra, l'Espace du possible, les Chiennes de garde, les familles truc et machin, voilà un beau slogan publicitaire, bien que Houellebecq ait prévenu qu'a priori on risque de ne pas voir le point commun entre tous ces gens. Mais le problème est qu'on se trouve encore face à un raccourci houellebecquien, et un de la plus belle eau. Oui, on peut le voir, le point commun : ces gens/associations ont tous en commun d'avoir accusé et traîné en justice des écrivains - ou d'être susceptible de le faire. Quelle horreur, les monstres, les monstres! Comme si cette seule action suffisait à les classer dans une seule catégorie. Est-ce honnête? Personnellement je trouve cela très malhonnête, voire abject. Parce que ces gens ne disposent pas tous des mêmes moyens et leurs actions, surtout, ne procédaient pas des mêmes principes. Le Pen faisant un procès à Lindon, ce n'est pas tout à fait comme l'Espace du possible attaquant Houellebecq (j'ai oublié le nom réel et non romancé de ce camp de camping, Houellebecq aussi semble-t-il puisqu'il l'a reproduit tel quel). Ce n'est pas le même pouvoir, il y a une dimension pot de terre-pot de fer assez gênante. L'Espace a perdu, Le Pen a gagné, j'aurais préféré le contraire (dans le cas du camp de camping, il y a réellement eu abus de confiance et une forme de calomnie à peu de frais envers des gens qui, comme la suite l'a prouvé, possédaient peu de moyens de se défendre). Dans le cas de la Licra et des Chiennes de garde, c'est déjà plus grave à mon avis. Quand j'ai adhéré au Syndicat des correcteurs, voici dix ans, j'ai dit à une amie que cela me gênait un peu parce que je n'étais pas d'accord avec certaines de leurs méthodes. Elle m'a alors répondu : "Ce n'est pas cela que tu dois voir. L'important n'est pas comment le syndicat se comporte, l'important est qu'il y existe un syndicat." Je pense de cette façon pour la Licra et les Chiennes de garde. Je ne suis pas forcément d'accord avec leur mode de fonctionnement, mais je ne conteste pas l'utilité de leur existence. Bien au contraire en ce qui concerne les Chiennes. Le sexisme en politique est une chose terrible. Le seul fait que les Chiennes de garde soient à ce point tournées en ridicule démontre bien qu'il faut qu'elles existent... Et ce n'est pas parce qu'un guignol absolu comme Gaillot les a rejointes que cela invalide l'entreprise à la base. Je crois qu'il est bon que des groupes existent pour protéger la dignité de certaines personnes, même si ces groupes se livrent à des excès. Ces groupes, d'ailleurs, n'existeraient pas s'ils ne répondaient pas à un problème réel. En revanche, je ne pense pas qu'un Le Pen, en tant qu'agrégat d'idées et que force politique, corresponde à un besoin humain fondamental. Ses théories, quoi qu'il en dise, ne sont pas là pour affirmer la dignité de personnes humaines en tant que personnes humaines. C'est un chef de parti politique, avec tout ce que cela comporte d'hypocrisie, de manipulation, d'ambition. En offensant Le Pen, on n'offense pas une collectivité. Je déplore qu'en "mettant dans le même sac" tout ce monde et en les menaçant tous en vrac des mêmes turpitudes (bien qu'on ne sache toujours pas lesquelles), Houellebecq se soit livré à un amalgame, à un de ses raccourcis typiques, bref à une de ces approximations qui n'empêchent pas l'arrogance et qui font qu'il ne sera jamais ni un grand penseur ni même un éditorialiste potable. Sophie Brissaud |