Entre Messier et Yacoub

par Emmanuel Bing

Mots...dits

Notice biographique concernant la peinture d'Emmanuel Bing


Dans son article du 19 décembre dans le journal Le Monde, http://www.lemonde.fr, Jean-Marie Messier se demande comment " ne pas voir dans le 11 septembre un défi social et culturel de première importance ". Pour lui, la " globalisation " des entreprises (quelle expression, une entreprise globale, les mots n'ont plus de sens, ce sont des bulles vides qui permettent de maintenir les discours dans le vent), cette globalisation lie leur sort à la marche du monde, et en conséquence elles " doivent exercer leur responsabilité non seulement économique, mais aussi sociale, environnementale, culturelle..." C'est moi qui souligne. Nous voilà donc prévenus. Non contente de faire la loi dans son domaine économique, l'entreprise globale a aujourd'hui le devoir de dicter le bien vivre, le bien salir, le bien penser. Pardon : c'est dit en termes vagues. Mais c'est bien le sens. Or il est clair qu'il y a dans ce discours une inversion absolument terrifiante des valeurs éthiques et même républicaines, et plus encore démocratiques. Cela dit qu'il est du devoir du pouvoir économique de s'approprier les pouvoirs culturels, sociaux, politiques. Pour Jean-Marie Messier, c'est l'heure américaine. Ce sont ces valeurs qu'il faut faire triompher.

En effet, la problématique environnementale, par exemple, pour l'industrie que représente monsieur Messier, ne serait pas de s'ériger en sauveur de la nature et de l'environnement, mais bien de la ramener un peu moins sur le sujet, puisqu'il nous gave de sa publicité, dont il semble si fier, de ses produits marketing etc., et de toutes ces destructions de l'environnement que n'importe quelle industrie ne manque pas de produire, par ses déchets, ses infrastructures, sa pollution visuelle, chimique, sonore et autres. Et encore heureux s'ils respectent les normes !...Ce serait la moindre des choses.

Il faut faire marcher le commerce. D'accord. Faites marcher le commerce. Mais les tentatives de récupération de " la marche vers la modernité, vers le progrès et les valeurs universelles " au profit de l'image du groupe industriel qu'il dirige (malgré son affligeante médiocrité dont il a montré des exemples navrants au cours d'émissions de télévision dites branchées, celle de Thierry Ardisson par exemple), cette récupération à la fois grossière, oiseuse et odieuse, ne devrait tromper personne. C'est tellement énorme. Berlusconnesque !

Mais plus encore le discours hégémonique que Jean-Marie Messier déploie à la fin de son article est-il à faire pâlir : " Valeurs : si nous croyons ­ et je le crois ­ que nos valeurs ne sont pas seulement occidentales mais universelles, alors mobilisons nous, pacifiquement, pour les " exporter " et les faire triompher partout dans le monde. "

Brrr. Triompher partout dans le monde. Je ne crois pas que de telles métaphores guerrières soient de très bon aloi. Je crois qu'il ne sert à rien de vouloir triompher ou convaincre. Je crois qu'il faut s'écarter de ce néo-colonialisme sous couvert d'un prosélytisme à visage humain. Le modèle occidental n'est pas un modèle. C'est une forme de société. Aujourd'hui en prise avec le néo-libéralisme dont Jean-Marie Messier est l'un des meilleurs éléments, sans doute.

Vivendi-Universal, c'est une entreprise. Dans l'article du Monde, Jean-Marie Messier vante les mérites de cette entreprise dans ses apports culturels et autres. Ce mélange entre politique pseudo humaniste et économie de marché est des plus déplaisants. Le mélange des genres est des plus douteux. Lorsque l'on se rend sur le site de Vivendi-Universal, http://www.vivendi.fr, cela ne fait aucun doute. Il s'agit bien d'une entreprise à but lucratif, pas philanthropique. Bizarrement, Jean-Marie Messier voudrait faire croire le contraire ?

C'est à mon sens un exemple de cynisme absolu. Ou de bêtise immense. Mais je crois bien savoir que l'un ne va pas sans l'autre. La bonne parole de Jean-Marie Messier n'est pas une parole crédible, quelques soient les intellectuels dont il s'entoure. Elle n'est pas crédible, parce qu'il est d'un côté de la barrière, et ne se rend même plus compte de l'arrogance irresponsable de son discours, proche par certains côtés de celui de Berlusconi, et proche aussi du ridicule. Par ailleurs ce que l'on appelle la discrimination positive (expression employée par Élisabeth Roudinesco dans son livre " qu'est-ce que la psychanalyse ? ", p175), et qui consiste à privilégier une parole minoritaire pour réparer une injustice, n'a jamais fait que consacrer les ghettos et précipiter les haines.

Le contenu du discours se voudrait inattaquable. Il ne l'est pas. " Toutes les sociétés, toutes les civilisations, aspirent à cette modernité, y compris l'islam dans son immense majorité. " Il me semble bien prétentieux de dire à quoi aspirent d'autres civilisations, d'autres peuples, d'autres gens. Je ne crois pas que nous soyons un modèle pour les autres, pas plus qu'ils ne sont un modèle pour nous. Je ne veux pas vivre comme les américains, les lapons, les polonais, et je ne souhaite pas non plus qu'ils vivent comme moi. La modernité n'est pas une valeur, c'est un état du monde. Être moderne n'est ni démocratique ni totalitaire. Les technologies sont les technologies. Les gens qui ne les possèdent pas ou qui n'y ont pas accès en subissent les conséquences, peu ou prou. Pour autant cela permet-il de préjuger de leur volonté ? Je ne crois pas. Je n'ai d'ailleurs pas, aujourd'hui, la prétention de savoir ce qu'il faudrait faire, ou non. Je n'ai pas de leçon à donner, de direction à indiquer. Je ne suis pas bien sûr qu'il y ait d'autre voie que le doute.

Qu'il fasse ce qu'il veut, Jean-Marie Messier : je n'ai pas le pouvoir d'empêcher quoi que ce soit. Qu'il étale le pouvoir de l'argent sur le culturel me tue, quand bien même je connais ce pouvoir, nous le connaissons tous, et n'y pouvons mais, que d'en dénoncer l'incohérence, l'inconsistance, le déphasage. Son ambition culmine au ridicule, mais le pouvoir qu'il possède, et qui est un pouvoir économique, est exorbitant. Il en use avec cette naïveté cynique qu'ont beaucoup de grands patrons, et de petits aussi, prenant le monde pour une cour de récréation dont il serait le surveillant général, bienveillant, omniscient et tout puissant, garant des seules vraies valeurs universelles, unique garant du bien et du mal. Il a cru bon, par ailleurs, d'annoncer dernièrement que l'exception culturelle française était morte. Si c'est le cas, il sera donc l'un des acteurs de la catastrophe, dont il aura annoncé l'avènement, au profit de l'hégémonie, encore une fois, de l'exception culturelle américaine.

Il faudrait, pour bien comprendre de quoi relève ce discours, séparer la position de Jean-Marie Messier de ce qu'il déclare. Si c'était le discours d'un chômeur, d'un artiste, d'un politicien, ce discours serait entendable, ou crédible ?...Un artiste pourrait-il dire que c'est la responsabilité d'une entreprise de communication hypertrophiée, mégalomane et hégémonique, que de faire triompher partout dans le monde les valeurs de l'occident, au prétexte qu'on les veut, ou les croit, universelles ?

Le 7 décembre j'étais au concert de Gabriel Yacoub, à Ivry. Une petite salle, le forum Léo Ferré, enfumée, sympathique. Un beau concert. Et un autre message que celui de Jean-Marie Messier, tout autre. Celui de l'esthétique, de la musique, des mots. Un message ? Je ne suis même pas sûr. Je ne sais pas si Gabriel Yacoub a un quelconque message à faire passer. Je crois qu'il s'en fout. Mais ce qu'il a, et j'en suis sûr, et heureux d'être de ceux-là qui l'apprécient, ce qu'il a, lui, c'est une parole, et une vraie. C'est à cela que je tiens. Les grands patrons ont beau dire. Il y a d'autres paroles à tenir. L'album de Yacoub est sorti il y a peu. On peut le trouver. Il est superbe. Il y a cette version gigantesque du poème de Paul Fort, La marine, dont Brassens a fait la musique. Il y a ces très belles paroles de la chanson " le poids du passé ". 
vivre danser mourir
on montrera ce qu'on sait faire
le mieux du moins du mieux qu'on peut
chacun fera ce qu'on pourra
et vice-versa


Il y a mon souvenir de ce concert, et des disques, et des musiques, qui sont de vraies réparations devant les discours inquiétants de ces grands patrons qui se croient tout permis. Le disque est chez P & © 2001 celluloïd / mélodie. http://www.gabrielyacoub.com, le site de Gabriel Yacoub, est une réussite, et permet d'en découvrir un peu plus, et même de remonter dans un passé plus lointain, pour ceux qui ont aimé Malicorne.

Enfin, et afin que les choses soient claires, je ne signe ici que mon évidente préférence pour ce que fait Gabriel Yacoub, par rapport au discours surréaliste de Jean-Marie Messier. Cela n'engage en rien, bien évidemment, le musicien.

Quant à Jean-Marie Messier, je prendrai bien sa place, ou son salaire, même la moitié, ce serait parfait, il y a trop longtemps que je souffre de manque d'argent...et donc, du reste. Quant à lui, il en a suffisamment gagné comme ça, et comme il commence à déborder un peu trop du cadre...Je vous 
assure : je serai bien mieux à sa place. Bien mieux. Ceci dit, c'est pas demain la veille, je sais. Quelle injustice !

© Emmanuel Bing, Décembre 2001.