| DEUX TRAÎTRES A LA POÉSIE: MARGUERITE YOURCENAR ET DESCLEE DE
BROUWER. par Larry Barouch |
| Peut-être le plus grand poète de ce siècle est Constantin Cavafy,
le Grec d'Alexandrie mort en 1933. Assez curieusement il n'est guère célèbre qu'en
Grèce, où son poème "Ithaque" est obligatoirement appris par coeur par tous
les petits grecs, et en Angleterre, où "En attendant les barbares" a une
notoriété bien méritée. Jacqueline fit réciter un de ses poèmes sur le tombeau de
J.F. Kennedy ce qui lui valut une gloire transitoire aux USA. C'est en France, patrie des belles-lettres depuis toujours, qu'il est plus étrange de constater qu'il est tout à fait méconnu. Mais ici on peut identifier la plume assassine qui a conduit à cet état de fait. C'est l'ignoble Marguerite Yourcenar, auteur d'un ouvrage nommé "Présentation Critique de Constantin Cavafy, 1863-1933, suivi d'une traduction des poèmes par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras". La Yourcenar nous présente ensuite une série de textes traduits au mot-à-mot, sans aucun respect de la métrique et du lyrique du texte original qu'elle a le front sans pareil de baptiser du nom de "traduction". On entend les longs hurlements de rage de la Porte Dauphine où se trouve l'Ecole Supérieure d'Interprètes et Traducteurs, pour l'insulte suprême faite à la profession toute entière par la présentation d'un torchon d'une telle primarité. Un exemple suffira à convaincre le lecteur. Voici la traduction en français d'un bref poème de Cavafy, faite par un Grec qui connaît, lui, la langue française, et qui connaît les devoirs du traducteur. LA VITRINE DU BUREAU DE TABAC. Près de la vitrine vivement éclairée Puis enfin, la voiture fermée, le rapprochement passionné Voilà ce que M. Ange Vlachos a fait. Dans son introduction, M. Vlachos dit: "Je me suis efforcé de ne trahir ni le songe du poète (la poésie n'est-elle pas un rêve qui, n'est jamais tout à fait un autre ni tout à fait le même) ni sa manière." Et maintenant:
LA VITRINE DU MARCHAND DE TABAC ls se tenaient parmi d'autres passants devant la vitrine brillamment éclairée du marchand de tabac. Leurs regards se rencontrèrent par hasard, et, de façon timide, indécise, exprimèrent le désir défendu qui montait de leur chair. Puis quelques pas inquiets sur le trottoir, jusqu'à ce qu'ils eurent échangé un sourire, et un léger signe. Et enfin, la voiture bien close, le rapprochement passionné des corps, l'union des mains, l'union des lèvres. Le rouge de la honte me monte au front quand je pense que cette grotesque plumitive a été élue à l'Académie Française. Mais enfin on comprend bien que le public français à qui l'on présente ceci comme un exemple des poèmes de Cavafy se dise "Bof". Encore que dans ce cas précis le poème est un récit, et la qualité du récit est telle que l'on peut deviner que le poème est beau même derrière le mur de platitude morne érigé par la dame Yourcenar, maudit soit son nom. Peut-être vous n'êtes pas convaincu? Voyons un autre poème. EN ATTENDANT LES BARBARES -Qu'attendons nous rassemblés sur la place? --Pourquoi au Sénat une telle inaction? --Pourquoi notre Empereur s'est-il si tôt levé? --Pourquoi nos deux consuls, nos préteurs, C'est que les barbares arrivent aujourd'hui --Pourquoi nos orateurs ne viennent-ils pas comme toujours C'est que les barbares arrivent aujourd'hui, --Pourquoi tout à coup cette inquiétude C'est que la nuit est tombée et les barbares ne sont pas venus. Et maintenant qu'allons nous faire sans barbares? Bravo, M. Vlachos. Maintenant voyons l'Autre. EN ATTENDANT LES BARBARES --Qu'attendons nous, rassemblés ainsi sur la place? Elles devaient être joyeuses, les séances de l'Académie Française qui eurent l'honneur d'accueillir la Yourcenar. Avec des Empereurs qui siègent simultanément à toutes les portes de la ville, et des Consuls indigents qui ne peuvent se permettre qu'une seule toge rouge et brodée pour deux. L'autre traître est un éditeur - Desclées de Brouwer. Autant les péchés de la
Yourcenar sont péchés de commission, autant ceux de Desclées de Brouwer sont
d'omission. Pourquoi dis-je que c'est un chef-d'oeuvre? Il faut se rendre compte du fait que c'est très difficile de traduire le Tao-Te-King. Voyons la traduction "standard" , celle de M. Duyvendak, du chapitre 13. XIII Faveur et disgrâce sont (toute deux) comme des choses effrayantes. Prise une grande calamité comme ton propre corps. Que veut dire: "Faveur et disgrâce sont (toutes deux) comme des choses effrayantes"? La faveur est chose haute, la disgrâce est chose basse; encourir (l'une) est chose effrayante, perdre (l'autre) est chose effrayante. Voilà le sens de "faveur et disgrâce sont (toutes deux) comme des choses effrayantes". Que veut dire: "Prise une grande calamité comme ton propre corps"? La raison pour laquelle j'éprouve des calamités est que j'ai un corps. Dès que je n'ai plus de corps, quelle calamité puis-je encore éprouver? C'est pourquoi, celui qui gouverne l'empire comme il prise son propre corps, c'est à celui-là qu'on peut confier l'empire; et celui qui gouverne l'empire comme son propre corps, c'est à celui-là qu'on peut donner la charge de l'empire. Le texte de ce chapitre est certainement corrompu. Les deux premières phrases qui devraient être parallèles ne peuvent être construites de manière satisfaisante. Pour ma traduction: "La faveur est chose haute, la disgrâce est chose basse" j'ai adopté une correction excellente approuvée par Yu Yue et acceptée par Kao Heng, améliorant la leçon traditionnelle: "la faveur est chose basse". L'idée de ce chapitre paraît être qu'il ne faut pas s'attacher aux honneurs; la crainte de les perdre est aussi mauvaise que la disgrâce elle-même. D'autre part il ne faut pas trop craindre les calamités; tant qu'on peut encore sentir les maux, on a encore un corps, donc on est encore en vie, ce qui est un bien. La conclusion, qui paraît un peu forcée, est qu'un prince doit s'intéresser tout autant au sort de l'empire qu'à ce qui le touche personnellement dans son corps. La dernière phrase, avec de petites variantes verbales, se retrouve dans le Tchouang-Tseu, XI, 2 (Legge, I, pp. 293-294) Pauvre M. Duyvendak! Quel gros efforts pour un tel résultat! Et maintenant voyons le génie de Claude Larre: 13 Faveur Défaveur sont des surprises Que veut dire Que veut dire Honneurs Catastrophes sont corporels Ainsi Et voilà. Le sens est sorti du charabia par un coup de baguette magique, le prestidigitateur Larre l'a sorti des caractères chinois comme il sortirait un lapin de son haut-de-forme. Relisez la traduction de Duyvendak pour savourer l'effet. |
Larry Barouch |