Semaine du  9   juillet  2000...
 

Au seuil des vacances d’été, notre comité vous a déniché sept textes à déguster avec un verre de fin d’après-midi, à l’heure où ombre et lumière font des peaux aux couleurs, à l’heure ou l’air s’arrête et écoute la voix des choses et où les mots trouvent cette étrange intonation, poreuse je dirais…

Cette semaine, nous accueillons deux nouveaux auteurs, et comme chaque fois, c'est un vrai bonheur : Nicolas Kurtovitch et Olivier Requier. Autre source de bonheur, celle de retrouver les chères familières, cette fois-ci celles de Michel Bourhis, de Aaron de Najran et de Mireille Seassau.


Pour commencer, deux textes qui nous chantent et nous dansent dans l’oreille et dans l’œil : C’étaient des heures et Un air de tango de Michel Bourhis. Le deuxième est notre coup de cœur de la semaine : J'aime l'ambiance tango argentin. Le décor est très bien suggéré : air humide, relents de bière et d'anisette, piste vide, et les émotions (pleurait l'exil, surtout en rappel) que suggère cette danse sont vraiment bien rendues. Pour un peu on entendrait la musique et on ressentirait une légère angoisse. Un voyage express en Amérique du Sud. Je pense à la chanson de Brel dans les ports d'Amsterdam ; autre pays, mais ambiance aussi. Bravo. (Ailen)

Sous les néons tremblant au spleen du matelot,
Visages émaciés, tristesse de comptoir,
J’étais le figurant du zinc humide
Où s’étalaient billets froissés, mouillés,
En acompte des gerbes à venir
Et le bandonéon pleurait l’exil.


La voix de Mireille Seassau résonne douce, comme une voix qui nous aime, qui connaît le lobe de notre oreille et le sourire calme de notre écoute. Nous avons adoré « Pensée d'amour à la Albert Cohen », recette poétique et Kobo :
On change d'étage.  Une écriture très maîtrisée, un véritable sens poétique, une façon d'associer les mots de manière suprenante. Ainsi que la capacité étonnante de créer un univers en quelques lignes. Une architexture peut-être un poil trop esthétisante qui manque parfois d'un battement de coeur humain qui saurait louper une marche. Feu et glace mêlées, comme si l'auteur tendait à dissocier le beau du vivant. Au bout du compte, voilà un texte angora, une sorte de bijou hypnotique. (Stéphane Méliade à propos de Kobo).
Voici donc un avant-goût de « Pensée d'amour à la Albert Cohen », recette poétique, mais j
e ne vous donnerai que les ingrédients… :

- Un invité à la pensée fraîche du matin
- Une boîte de cigarettes « Abdoulla » (en chocolat de préférence)
- Un secrétaire
- Quelques pincées de sourires confits
- Un bon briquet caramélisé (or)
- Un fauteuil tendre et bien fait…


Notre comité s’est arrêté également sur un court texte de Aaron de Najran, Étoiles brûlées, un texte à l’écriture fine, d’une précision d’image, d’une acuité et d’une fraîcheur remarquables, où une forme d’engagement perce dans la densité d’émotion qui le traverse :

des étoiles emmurées
bouches sans paroles
coeurs battus
des cris qu'on écrase à l'outil
ou au fusil
loin là-bas 


Nous découvrons cette semaine avec Nicolas Kurtovitch, dans Le bouvier est assis sur son bœuf, une écriture méditative aux accents de nostalgie et au souffle ample qui résonne longtemps après la lecture :

Très tôt le matin
Après qu'aient osé chanter les oiseaux
En même temps qu'un soleil voilé se lève
Entre de fins nuages blancs
Je retrouve de vieux amis
Perdus de vue depuis si longtemps
Depuis si loin déjà
Et là dans l'air leurs voix se posent
Avec justesse et surprise
Comme découvrant une nouvelle voie
Vers un lieu parfaitement connu
Comme l'immense silence d'une Montagne Froide
Avant qu'on y inscrive
Pas et chants tout droit sortis du vin et des torrents


Enfin, deuxième découverte cette semaine, Olivier Requier nous donne Oh dormir…, un texte laconique, où roule un rythme anaphorique tout intérieur :

oh la sieste, la sieste
au bout de l'absurde voyage
autour de soi,
autour de rien,
oh dormir
vers une terre
ferme.

 Bonne lecture.

 Mathieu Boily


Une toile de F. Vignale