juin  2001
 

une toile de Laurence de Sainte Mareville

 

 

 

La métamorphose

 par Mireille Disdero-Seassau

Présentation des textes en prose choisis par le comité de lecture pour le mois de juin 2001


" Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une
écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des
mots sans grammaire de soutien. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.
"
                                                                             M. Duras, Ecrire (Gallimard 1993)

En attendant cette métamorphose de l'écriture, le comité de lecture prose
s'est penché cette semaine sur un certain nombre de textes. Nous avons
décidé de sélectionner une nouvelle et un conte :


Avec le texte de Freddy Lebowsky, " Serge et Simon", la maîtrise du thème est manifeste :
" L'écriture est maîtrisée et le texte me laisse dans un malaise constant du
début à la fin
" ( Liette )
Anita précise :
" ... ici l'acte sexuel est bien placé et décrit pour ce qu'il est un abus
qui couronne les autres alliènements mentaux. Tout se tient, rien n'est
là par hasard..
.".
Je vous invite à le lire :
" Le jeudi après-midi, après les cours, on rentre en faisant le grand tour
par les fonderies qui bordent le Fleuve. Il me force à marcher lentement,
toisant les hommes solides, fatigués, qui sortent du travail.
D'un homme au visage particulièrement marqué, il me dit qu'on devrait le
tuer pour en faire du cuir, sa peau est plus épaisse que celle d'un
éléphant. D'un autre, jeune athlète aux pommettes très hautes, aux
avant-bras formidables en cordons sous sa chemise, il dit qu'il aimerait se
mesurer à lui.
Si un homme nous regarde, il soutient son regard sans s'arrêter, sans
accélérer non plus, une ébauche de sourire difficile à déchiffrer
."

Enfin, pour "Messagers du temps, conte de la pierre", texte gothique ?
Je donne la parole à Anita puis à Aaron :

"... qualité de l'écriture et de la langue, précision de la syntaxe et
richesse du vocabulaire donnent toute leur profondeur aux images
développées.
Le style ensuite, du premier paragraphe au dernier, dessine dans les volutes
du phrasé le long vol d'un oiseau (...).
Enfin, (...) la rigueur dans les images, la pudeur des émotions décrites
et la grâce du récit en général n'ont pas grand chose à voir avec le grand
guignol gothique tel qu'on le conçoit aujourd'hui. Cela m'évoque plutôt
le superbe de la littérature gothique fin 18e en Angleterre, tissée des
mains délicates de quelques femmes pionnières qui laissaient exploser ainsi
un imaginaire, une sensualité et un questionnement salutaires sans retenue,
mais sans débordement
." ( Anita )

" - Chez nous, les pierres, il a des gens qui ne croient pas aux contes.
Mais vous savez comment sont les grandes personnes. Arrogantes et
cariatides !
Il y en a même qui ne croient pas en l'existence de ces créatures en chair
de pierre et branchies de verre qui vivent là-bas, en bas, dans les
bas-fonds des pavés -

Voilà comment aurait pu commencer ce récit s'il avait été un conte. Mais ce
n'est pas un conte. C'est une histoire banale que Myrrheille raconte. Celle
qui est arrivée à ma cousine Chimère de Notre-Dame de Chartres.
Un beau millénaire, en se réveillant, ma cousine se sentit toute drôle.
Parfum femme! soupçon melba ! Vous imaginez la surprise.
Lentement, dans un frémissement, elle rajusta sa jupe, lissa ses souvenirs,
et hop, d'un léger saut de siècles, se retrouva dans la rue, toute froissée,
boule de chair dans le coeur rougeoyant de la ville.
Une porte s'enfonce dans les lampions de la nuit. Regards de braise,
griserie de rhum, danses pulsatiles, transes imperceptibles battent les
pas, habaneras battent les coeurs, folles diastoles.

Soudain le millénaire sonne. La pierre redevient pierre, chrysolithe
ancestrale sur son encorbellement gothique. Une ride de plus sur sa peau
de chagrin.

Histoire banale direz-vous. C'est vrai.
Mais ici, c'est l’habit qui n'est pas banal. Ophélique, mauve d'orviétan, il
vous entraîne irrésistiblement dans sa chiromance tivolienne.

Ce récit me fait penser au grand poème de Wislawa Zsymborka, "Conversation
avec la pierre" où l'univers est à un toucher de doigt, à travers une porte
- porte que finalement, la Pierre ne nous ouvre pas.

Sans oublier "Les statues vertes sur le toit de Notre-Dame" de Pablo Neruda,

"Contre les toits noirs
contre la lumière laiteuse
ces longues femmes
ces vertes statues
que font-elle, qu'ont-elles fait avant
que feront-elles l'année prochaine ?
sont-elles des fruits de l’hiver ?"

S'il vous arrive un jour de ne pas savoir lire, ou bien si vous êtes un de
ceux qui cherchent des questions aux réponses,
alors ce conte est pour vous, ouvrez-le.

Une pierre contée
une pierre dans ma poche
comme une souris.
" ( Aaron de Najran )

Je vous invite maintenant à la lecture !

Mireille