Un de
mes auteurs préférés dont je n’ai pas encore eu l’occasion de
parler dans mes Mots…dits est Chaïm Potok. Pour ceux qui ne
connaîtraient pas cet auteur américain, je voudrais dire que
pratiquement tous ses livres ont pour centre d’intérêt le milieu
hassidique de New York. Les cinéphiles pour leur part se souviendront
peut-être du beau film tiré de « The Chosen » (L’Elu) : C’est l’histoire de deux jeunes gens
dont la destinée est de prendre chacun la place de l’autre.
Danny, un Juif traditionaliste et Reuven, un Hassid, qui étudient
le talmud dans la même école et viennent de se rencontrer au
cours d’un match de baseball, se parlent et essaient d’abord
de se comprendre : si pour le monde extérieur ils sont
tous deux juifs, leur approche mutuelle de la religion est de
nature différente. Danny a l’occasion de faire connaissance
avec la famille de Reuven qui l’a invité à dîner. Les rapports
entre Reuven et son père sont déjà énigmatiques pour Danny mais
pratiquement impossibles à concevoir pour les plus libéraux
d’entre nous. Et pourtant, peu à peu, le jeune Hassid se sent
une telle passion pour la littérature qu’il va obtenir de son
père qui ne lui adresse jamais la parole (non par manque d’amour mais par tradition
religieuse) la permission d’entrer à l’Université de New York
alors que le chemin est inverse pour Danny : son père professeur,
un homme chaleureux qui entretient des rapports touchants avec
cet enfant dont il s’occupe seul depuis la mort de sa femme
suit avec une certaine crainte l’évolution de son fils jusqu’à
son intégration dans la communauté hassidique de New York.
Chaim
Potok est mort d’un cancer en 2002, il avait 73 ans. Bien que
centrée sur le hassidisme, son œuvre a toujours été appréciée
en dehors de sa communauté. Il a créé un courant américain qui
n’existait pas avant lui, écrivant plutôt de l’intérieur de son expérience
théologique juive (il fut rabbin avant de se consacrer à l’écriture)
que d’une expérience sociologique. Chaim Potok qui considérait
James Joyce, Evelyn Waugh et Ernest Hemingway comme les auteurs
qui l’avaient le plus inspiré, tenait à préciser que les maîtres
de son école paroissiale juive étaient mécontents de voir que
son amour de la littérature l’éloignait de la lecture du Talmud.
« Je savais que j’écrirais un jour, que j’écrirais à partir
de mon expérience de la tradition. Cela signifie que je devais
connaître tout de cette tradition sans être aveuglée par elle »
a-t-il déclaré au Philadelphia Inquirer en 2002.
Chaim
Potok n’a pas écrit que de la fiction bien qu’elle constitue
la plus grande partie de son œuvre : j’ai personnellement
lu « The Book of Lights » (Le livre des Lumières :
1965), « The Chosen » (L’Elu : 1969), « The
Promise » (La promesse : 1969), « In the
Beginning » (Au Commencement : 1975), « Davita’s
Harp » (La Harpe de Davita : 1985), « The
Gift of Asher Lev » (Le Don d’Asher Lev : 1990), « I
am the Clay » (Je suis l’argile : 1992), « The
Gates of November » (Les Grilles de Novembre : 1996).
Le seul ouvrage qui me manque doit être « Old Men at Midnight »
(Vieillards à Minuit, une série de trois nouvelles écrites en
2001.) En dehors des œuvres de fiction figurent « Wanderings :
The story of Chaim Potok’s Jews » (Errances : L’histoire
des Juifs de Chaim Potok) qui fait remonter l’histoire juive
jusqu’à la famille d’Abraham il y a quatre mille ans. Potok
a également écrit des histoires pour enfants. « L'arbre
d'ici » par exemple est un texte plein de sensibilité : un
enfant doit déménager une nouvelle fois après que son père ait
été muté dans une autre ville. C'est difficile de partir encore,
surtout quand on a ses habitudes : les copains, Lisa, le marchand
de glace, un ami jardinier et surtout son arbre, un magnifique
magnolia avec lequel il discute des heures durant. Partir c'est
quitter tout ça, c'est repartir à zéro et perdre beaucoup de
soi. Mais en y réfléchissant, peut-être que le changement peut
aussi être bénéfique. Partout, on trouvera toujours « un
arbre d’ici. »
Ce texte sur une belle amitié entre un arbre et un enfant et
la déchirure d’une séparation est émouvant. Chaim Potok a également aidé le violoniste Isaac Stern pour son
livre : « My first seventy-nine years » (Mes
soixante-dix neuf premières années.)
S’il
faut que je choisisse entre les livres de cet auteur dont j’aimerais
vous entretenir, je crois que l’élu sera « The gift of
Asher Lev » (Le Don d’Asher Lev). Je ressens peut-être
le besoin d’en parler parce que j’ai été à l’époque où je l’ai lu très émue bien que je ne sache
pas encore aujourd’hui si c’était de joie, de tristesse, de
colère ou des trois sentiments mêlés inextricablement. Avant
de le commencer j’ai bien sûr relu «My Name is Asher Lev » (Mon
nom est Asher Lev) car j’avais besoin de revenir dix huit années
avant la nouvelle publication afin de prendre les deux ouvrages
comme un tout. Asher Lev est un peintre de talent qui a choisi
à la fin de son adolescence et pour sa première exposition deux
tableaux représentant sa mère dans la position du Christ douloureux
sur la Croix, s’exposant aux imprécations de toute la communauté
juive, sa propre famille comprise. J’ajoute qu’il a conçu les toiles en voulant
concrétiser la douleur poignante de sa mère attendant, les bras
posés sur la croisée de la fenêtre, le retour de son père en
mission derrière le rideau de fer pour sauver des Juifs russes
et les ramener soit en Israël soit aux Etats-Unis.
Autant
je comprends les réactions des parents du jeune Asher face au
monde de l’Art et du don inspiré de leur fils, autant je devine
que de véritables hassidim ne peuvent concevoir de mêler le
christianisme à leur propre judaïsme orthodoxe et ont le droit de penser qu’Asher Lev profane
le nom de Dieu, autant je suis sûre que les batailles entre
deux mondes opposés et le tourment extraordinaire qu’elles créent
chez l’enfant et le jeune artiste sont nécessaires à l’éclosion
de son génie. Jusqu’à ce point son angoisse n’est pas très différente
et sans doute pas plus grande que celle de Van Gogh face à l’incompréhension
générale des peintres, des directeurs de galeries, des juges
académiques et à son impossibilité personnelle d’atteindre un
public qui se voit refuser le droit de voir, de porter un jugement
et de communier avec l’artiste. Je pourrais même dire que la
vie de Van Gogh était plus misérable à la fois matériellement
et psychologiquement car, contrairement à Asher Lev, son propre
génie ne fut jamais reconnu de son vivant et sa vie quotidienne
était parfois si misérable qu’elle le rendit presque fou.
Nous
avons coutume de dire que l’art naît plus sûrement de l’angoisse
et du tourment que de la paix et de la richesse, à quelques
exceptions près naturellement dont Asher Lev fait partie en
ce qui concerne sa vie matérielle puisqu’il est choyé par sa
mère et son père dont l’attitude à son égard n’est ambiguë qu’après
un temps de réflexion. Même s’il a des doutes, s’il ressent
une certaine angoisse avant de dévoiler ses toiles au monde
artistique, il a la chance d’être sous la protection d’un grand
peintre, Jacob Kahn, qui lui ouvre les portes d’une galerie
prestigieuse. Le jeune artiste est
admiré très vite par des milliers de gens dont son oncle
qui aime les toiles de son neveu et confirme son admiration
en les collectionnant.
En
fait, mais je me trompe peut-être, le tragique aspect de la
situation provient de ce qu’Asher Lev a non seulement choisi
le thème du Christ, sa position sur la Croix et la Croix elle-même
comme symboles ultimes de la tristesse et du désespoir mais
a fait de sa propre mère l’incarnation du Fils de Dieu dans
la tradition chrétienne, son père et lui-même étant sur la toile
les seuls témoins de cette souffrance intolérable, une coutume
des peintres du Moyen Age et de la Renaissance. Quand on questionne
Asher Lev sur son dessein, il répond évasivement que les yeux
du Christ constituent sans doute le symbole suprême du tourment
pour ne pas évoquer tout le reste : sa mère torturée entre
son amour conjugal et son amour maternel, sa mère attendant
leur retour, craignant leur départ, sa mère devant le store
vénitien essayant de deviner ce qui se passe à l’extérieur « sa
main droite reposant sur la partie supérieure droite de la fenêtre,
sa main gauche contre la croisée au-dessus de sa tête, ses yeux
brûlants derrière la barre verticale. » Mais s’il mentionne
bien les yeux quand il décrit sa façon de peindre « Crucifixion 1 » :
« J’ai travaillé longuement sur les yeux de ma mère et
de son visage », il ne les mentionne plus quand il parle
de son second tableau « Crucifixion 2 ». Pourquoi ?
Est-ce parce que s’il avait voulu dépeindre l’angoisse à travers
les seuls yeux il aurait pu choisir ceux des survivants de la
Shoah qui devaient être aussi tristes que les yeux du Christ ?
Non, son idée en travaillant sur « Crucifixion 2 »
était qu’ « il n’y a pas de moule esthétique dans
sa propre tradition religieuse auquel il pourrait recourir pour
couler une peinture de l’angoisse et de l’ultime tourment. »
Ces propos ne sont-ils pas suffisants pour exprimer et comprendre
l’intention d’Asher Lev, son besoin absolu d’utiliser l’entité
entière pour exprimer ses sentiments et non pas quelques fragments
de cette entité ?
Le
grand intérêt du second tome d’Asher Lev est qu’il n’y a aucune
équivoque pour le lecteur (alors qu’elle existe chez les protagonistes
du livre) : l’image du Christ ne représente pour lui que
la possibilité d’exprimer à travers son art une douleur extrême.
Il n’y entre jamais la tentation d’embrasser une autre foi que
la sienne. Il est resté fidèle à sa communauté hassidique, choisissant
à St Paul de Vence où il est venu vivre sa femme au sein de
cette dernière. Ses enfants comptent pour lui plus que tout
au monde excepté Dieu peut-être. Ainsi la conspiration qui se
trame contre lui après son retour à Brooklyn où il est venu
assister aux obsèques de son oncle est insupportable comme est
insupportable, inhumaine, la pression qu’exerce un de ses anciens
protecteurs, rabbin de la communauté, pour séparer de lui sa
femme et ses enfants. Plus terrible encore et pratiquement incompréhensible
à la Juive traditionaliste que je suis, la résignation d’une
femme aimante sauvée par Asher Lev d’une vie sans joie causée
par la mort en déportation de toute sa famille.
Deux
lignes du livre m’ont fait très mal : une fois la séparation
consommée. Asher Lev est de retour, seul, à St Paul où il vient
de recevoir une lettre de New York : « Devorah
m’écrit. Avrumel se désintéresse de Shimson (une poupée en peluche
qu’il avait offerte à son fils qui ne s’en séparait même pas
pour aller à l’école maternelle) et insiste pour aller seul
en classe. » Quand je pense que le petit garçon était d’accord
pour revenir en France avec son père, un choix qui ne lui a
même pas été offert, je suis d’autant plus triste. La mise à
l’écart de la poupée Shimson est à mon avis le symbole de la
rupture entre le père et sa famille.
Je
me pose alors ces questions : Quand Chaïm Potok a intitulé
son livre « Le don d’Asher Lev », a-t-il délibérément
choisi un terme à double sens qui traduit à la fois le talent
du peintre et son sacrifice ? L’art et la création sont-ils
si essentiels que le peintre doive lui sacrifier sa chair et
son sang ? (Je n’ai pas précisé que s’il pouvait dessiner
durant tous les mois contraignants qu’il a passés à New York,
il n’est revenu à sa véritable passion, la peinture, qu’à son
retour définitif à St Paul.) La religion est-elle assez importante
pour qu’en son nom un fils soit ravi à son père ? Assistons-nous
ici à un transfert de la mère au fils, Asher Lev devenant lui-même
le Christ quand on lui réclame l’ultime sacrifice, un sacrifice
qu’il a peut-être pressenti quand il a représenté sur une toile
le sacrifice d’Isaac allant à son terme ? Je murmure la
dernière question car elle pourrait paraître blasphématoire
aux Juifs orthodoxes : Chaïm Potok a-t-il écrit un livre
à la gloire de la peinture, à la gloire de Dieu ou… à la gloire
du Christ Sacrifié même si la victoire semble revenir à la communauté
qui a refermé ses bras autour de ceux qu’elle considère comme
ses enfants ? L’auteur
seul aurait pu sans doute répondre à ces questions mais, contrairement à mon habitude,
je ne lui ai pas écrit pour les lui poser et il est maintenant
trop tard pour le faire.