Le Don d’Asher Lev

de Chaïm Potok

par Lise Willar

Littérature étrangère



Un de mes auteurs préférés dont je n’ai pas encore eu l’occasion de parler dans mes Mots…dits est Chaïm Potok. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cet auteur américain, je voudrais dire que pratiquement tous ses livres ont pour centre d’intérêt le milieu hassidique de New York. Les cinéphiles pour leur part se souviendront peut-être du beau film tiré de « The Chosen » (L’Elu) [1]  : C’est l’histoire de deux jeunes gens dont la destinée est de prendre chacun la place de l’autre. Danny, un Juif traditionaliste et Reuven, un Hassid, qui étudient le talmud dans la même école et viennent de se rencontrer au cours d’un match de baseball, se parlent et essaient d’abord de se comprendre : si pour le monde extérieur ils sont tous deux juifs, leur approche mutuelle de la religion est de nature différente. Danny a l’occasion de faire connaissance avec la famille de Reuven qui l’a invité à dîner. Les rapports entre Reuven et son père sont déjà énigmatiques pour Danny mais pratiquement impossibles à concevoir pour les plus libéraux d’entre nous. Et pourtant, peu à peu, le jeune Hassid se sent une telle passion pour la littérature qu’il va obtenir de son père qui ne lui adresse jamais la parole [2] (non par manque d’amour mais par tradition religieuse) la permission d’entrer à l’Université de New York alors que le chemin est inverse pour Danny : son père professeur, un homme chaleureux qui entretient des rapports touchants avec cet enfant dont il s’occupe seul depuis la mort de sa femme suit avec une certaine crainte l’évolution de son fils jusqu’à son intégration dans la communauté hassidique de New York.

Chaim Potok est mort d’un cancer en 2002, il avait 73 ans. Bien que centrée sur le hassidisme, son œuvre a toujours été appréciée en dehors de sa communauté. Il a créé un courant américain qui n’existait pas avant lui [3] , écrivant plutôt de l’intérieur de son expérience théologique juive (il fut rabbin avant de se consacrer à l’écriture) que d’une expérience sociologique. Chaim Potok qui considérait James Joyce, Evelyn Waugh et Ernest Hemingway comme les auteurs qui l’avaient le plus inspiré, tenait à préciser que les maîtres de son école paroissiale juive étaient mécontents de voir que son amour de la littérature l’éloignait de la lecture du Talmud. « Je savais que j’écrirais un jour, que j’écrirais à partir de mon expérience de la tradition. Cela signifie que je devais connaître tout de cette tradition sans être aveuglée par elle » a-t-il déclaré au Philadelphia Inquirer en 2002.

Chaim Potok n’a pas écrit que de la fiction bien qu’elle constitue la plus grande partie de son œuvre : j’ai personnellement lu « The Book of Lights » (Le livre des Lumières : 1965), « The Chosen » (L’Elu : 1969), « The Promise » (La promesse : 1969), « In the Beginning » (Au Commencement : 1975), « Davita’s Harp » (La Harpe de Davita : 1985), « The Gift of Asher Lev » (Le Don d’Asher Lev : 1990), « I am the Clay » (Je suis l’argile : 1992), « The Gates of November » (Les Grilles de Novembre : 1996). Le seul ouvrage qui me manque doit être « Old Men at Midnight » (Vieillards à Minuit, une série de trois nouvelles écrites en 2001.) En dehors des œuvres de fiction figurent « Wanderings : The story of Chaim Potok’s Jews » (Errances : L’histoire des Juifs de Chaim Potok) qui fait remonter l’histoire juive jusqu’à la famille d’Abraham il y a quatre mille ans. Potok a également écrit des histoires pour enfants. « L'arbre d'ici » par exemple est un texte plein de sensibilité : un enfant doit déménager une nouvelle fois après que son père ait été muté dans une autre ville. C'est difficile de partir encore, surtout quand on a ses habitudes : les copains, Lisa, le marchand de glace, un ami jardinier et surtout son arbre, un magnifique magnolia avec lequel il discute des heures durant. Partir c'est quitter tout ça, c'est repartir à zéro et perdre beaucoup de soi. Mais en y réfléchissant, peut-être que le changement peut aussi être bénéfique. Partout, on trouvera toujours « un arbre d’ici. »
Ce texte sur une belle amitié entre un arbre et un enfant et la déchirure d’une séparation est émouvant. Chaim Potok a également aidé le violoniste Isaac Stern pour son livre : « My first seventy-nine years » (Mes soixante-dix neuf premières années.)

S’il faut que je choisisse entre les livres de cet auteur dont j’aimerais vous entretenir, je crois que l’élu sera « The gift of Asher Lev » (Le Don d’Asher Lev). Je ressens peut-être le besoin d’en parler parce que j’ai été à l’époque [4] où je l’ai lu très émue bien que je ne sache pas encore aujourd’hui si c’était de joie, de tristesse, de colère ou des trois sentiments mêlés inextricablement. Avant de le commencer j’ai bien sûr relu «My Name is Asher Lev » (Mon nom est Asher Lev) car j’avais besoin de revenir dix huit années avant la nouvelle publication afin de prendre les deux ouvrages comme un tout. Asher Lev est un peintre de talent qui a choisi à la fin de son adolescence et pour sa première exposition deux tableaux représentant sa mère dans la position du Christ douloureux sur la Croix, s’exposant aux imprécations de toute la communauté juive [5] , sa propre famille comprise. [6] J’ajoute qu’il a conçu les toiles en voulant concrétiser la douleur poignante de sa mère attendant, les bras posés sur la croisée de la fenêtre, le retour de son père en mission derrière le rideau de fer pour sauver des Juifs russes et les ramener soit en Israël soit aux Etats-Unis.

Autant je comprends les réactions des parents du jeune Asher face au monde de l’Art et du don inspiré de leur fils, autant je devine que de véritables hassidim ne peuvent concevoir de mêler le christianisme à leur propre judaïsme orthodoxe [7] et ont le droit de penser qu’Asher Lev profane le nom de Dieu, autant je suis sûre que les batailles entre deux mondes opposés et le tourment extraordinaire qu’elles créent chez l’enfant et le jeune artiste sont nécessaires à l’éclosion de son génie. Jusqu’à ce point son angoisse n’est pas très différente et sans doute pas plus grande que celle de Van Gogh face à l’incompréhension générale des peintres, des directeurs de galeries, des juges académiques et à son impossibilité personnelle d’atteindre un public qui se voit refuser le droit de voir, de porter un jugement et de communier avec l’artiste. Je pourrais même dire que la vie de Van Gogh était plus misérable à la fois matériellement et psychologiquement car, contrairement à Asher Lev, son propre génie ne fut jamais reconnu de son vivant et sa vie quotidienne était parfois si misérable qu’elle le rendit presque fou.

Nous avons coutume de dire que l’art naît plus sûrement de l’angoisse et du tourment que de la paix et de la richesse, à quelques exceptions près naturellement dont Asher Lev fait partie en ce qui concerne sa vie matérielle puisqu’il est choyé par sa mère et son père dont l’attitude à son égard n’est ambiguë qu’après un temps de réflexion. Même s’il a des doutes, s’il ressent une certaine angoisse avant de dévoiler ses toiles au monde artistique, il a la chance d’être sous la protection d’un grand peintre, Jacob Kahn, qui lui ouvre les portes d’une galerie prestigieuse. Le jeune artiste est  admiré très vite par des milliers de gens dont son oncle qui aime les toiles de son neveu et confirme son admiration en les collectionnant.

En fait, mais je me trompe peut-être, le tragique aspect de la situation provient de ce qu’Asher Lev a non seulement choisi le thème du Christ, sa position sur la Croix et la Croix elle-même comme symboles ultimes de la tristesse et du désespoir mais a fait de sa propre mère l’incarnation du Fils de Dieu dans la tradition chrétienne, son père et lui-même étant sur la toile les seuls témoins de cette souffrance intolérable, une coutume des peintres du Moyen Age et de la Renaissance. Quand on questionne Asher Lev sur son dessein, il répond évasivement que les yeux du Christ constituent sans doute le symbole suprême du tourment pour ne pas évoquer tout le reste : sa mère torturée entre son amour conjugal et son amour maternel, sa mère attendant leur retour, craignant leur départ, sa mère devant le store vénitien essayant de deviner ce qui se passe à l’extérieur « sa main droite reposant sur la partie supérieure droite de la fenêtre, sa main gauche contre la croisée au-dessus de sa tête, ses yeux brûlants derrière la barre verticale. » Mais s’il mentionne bien les yeux quand il décrit sa façon de peindre « Crucifixion 1 » : « J’ai travaillé longuement sur les yeux de ma mère et de son visage », il ne les mentionne plus quand il parle de son second tableau « Crucifixion 2 ». Pourquoi ? Est-ce parce que s’il avait voulu dépeindre l’angoisse à travers les seuls yeux il aurait pu choisir ceux des survivants de la Shoah qui devaient être aussi tristes que les yeux du Christ ? Non, son idée en travaillant sur « Crucifixion 2 » était qu’ « il n’y a pas de moule esthétique dans sa propre tradition religieuse auquel il pourrait recourir pour couler une peinture de l’angoisse et de l’ultime tourment. » Ces propos ne sont-ils pas suffisants pour exprimer et comprendre l’intention d’Asher Lev, son besoin absolu d’utiliser l’entité entière pour exprimer ses sentiments et non pas quelques fragments de cette entité ?

Le grand intérêt du second tome d’Asher Lev est qu’il n’y a aucune équivoque pour le lecteur (alors qu’elle existe chez les protagonistes du livre) : l’image du Christ ne représente pour lui que la possibilité d’exprimer à travers son art une douleur extrême. Il n’y entre jamais la tentation d’embrasser une autre foi que la sienne. Il est resté fidèle à sa communauté hassidique, choisissant à St Paul de Vence où il est venu vivre sa femme au sein de cette dernière. Ses enfants comptent pour lui plus que tout au monde excepté Dieu peut-être. Ainsi la conspiration qui se trame contre lui après son retour à Brooklyn où il est venu assister aux obsèques de son oncle est insupportable comme est insupportable, inhumaine, la pression qu’exerce un de ses anciens protecteurs, rabbin de la communauté, pour séparer de lui sa femme et ses enfants. Plus terrible encore et pratiquement incompréhensible à la Juive traditionaliste que je suis, la résignation d’une femme aimante sauvée par Asher Lev d’une vie sans joie causée par la mort en déportation de toute sa famille.

Deux lignes du livre m’ont fait très mal : une fois la séparation consommée. Asher Lev est de retour, seul, à St Paul où il vient de recevoir une lettre de New York :  « Devorah m’écrit. Avrumel se désintéresse de Shimson (une poupée en peluche qu’il avait offerte à son fils qui ne s’en séparait même pas pour aller à l’école maternelle) et insiste pour aller seul en classe. » Quand je pense que le petit garçon était d’accord pour revenir en France avec son père, un choix qui ne lui a même pas été offert, je suis d’autant plus triste. La mise à l’écart de la poupée Shimson est à mon avis le symbole de la rupture entre le père et sa famille.

Je me pose alors ces questions : Quand Chaïm Potok a intitulé son livre « Le don d’Asher Lev », a-t-il délibérément choisi un terme à double sens qui traduit à la fois le talent du peintre et son sacrifice ? L’art et la création sont-ils si essentiels que le peintre doive lui sacrifier sa chair et son sang ? (Je n’ai pas précisé que s’il pouvait dessiner durant tous les mois contraignants qu’il a passés à New York, il n’est revenu à sa véritable passion, la peinture, qu’à son retour définitif à St Paul.) La religion est-elle assez importante pour qu’en son nom un fils soit ravi à son père ? Assistons-nous ici à un transfert de la mère au fils, Asher Lev devenant lui-même le Christ quand on lui réclame l’ultime sacrifice, un sacrifice qu’il a peut-être pressenti quand il a représenté sur une toile le sacrifice d’Isaac allant à son terme ? Je murmure la dernière question car elle pourrait paraître blasphématoire aux Juifs orthodoxes : Chaïm Potok a-t-il écrit un livre à la gloire de la peinture, à la gloire de Dieu ou… à la gloire du Christ Sacrifié même si la victoire semble revenir à la communauté qui a refermé ses bras autour de ceux qu’elle considère comme ses  enfants ? L’auteur seul aurait pu sans doute répondre  à ces questions mais, contrairement à mon habitude,  je ne lui ai pas écrit pour les lui poser et il est maintenant trop tard pour le faire.



[1] Film de 1981 tourné par Jeremy Paul Kagan avec Rod Steiger dans le rôle du Rabbi hassid. « The Chosen » a même été l’objet d’une comédie musicale qui n’a pas tenu longtemps l’affiche.

 

[2] Je dois reconnaître que cet ouvrage et ce film sont les seuls dans lesquels j’ai observé une telle attitude paternelle et pourtant j’ai lu de nombreux ouvrages traitant du hassidisme.

 

[3] Il est évident que le plus grand écrivain hassidique des Etats-Unis est pour certains lecteurs et critiques Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de Littérature, mais il n’a pas la spécificité de Chaim Potok dont tous les livres (excepté « The Clay ») prennent racine dans la communauté hassidique de New York.

[4] « J’entrais » alors dans le hassidisme avec lequel je me suis bien sûr familiarisée depuis.

 

[5] Quand j’ai pensé écrire une étude comparative entre le soufisme et le hassidisme, je me suis heurtée (à mon humble niveau) à une même incompréhension. Un écrivain oecuméniste tel qu’André Chouraqui m’a soutenue de même que des rabbins du Consistoire Israélite de France mais je n’ai trouvé aucun appui auprès de spécialistes du hassidisme et de la kabbale tel que le Rabbin Ouaknin, auteur entre autres de « Tsimsoum » et des « Dix Commandements. »

 

[6] La conception de ces tableaux remonte à l’enfance d’Asher Lev et a été décrite dans le premier livre « Je m’appelle Asher Lev ». L’aspect tragique de la situation est que toute la vie de l’artiste décrite dans le second livre est influencée par ces peintures.