The Arrest of Hoveyda (L’Arrestation d’Hoveyda) 
de Saïdeh Pakravan

Mazda Publishers (1998)


un article de Lise Willar

Littérature étrangère

 

Ecrits-vains? mène à tout, je l’ai maintes fois constaté. Aujourd’hui encore, si je parle du livre De Saideh Pakravan, c’est parce que je l’ai découverte grâce à notre site où elle a un jour présenté le poète-lauréat des Etats-Unis pour l’année 2001, Billy Collins. Par la suite, j’ai correspondu par mails avec elle et j’ai constaté que non seulement elle était d’origine iranienne mais que nous avions de nombreux intérêts communs, littéraires et autres, en particulier celui de nous être intéressées à des personnages marquants de l’Iran de Mohammad Reza Pahlavi, Saideh parce qu’elle faisait partie de leur entourage immédiat, moi parce que j’avais eu depuis cinquante ans des amis iraniens qui m’avaient fait connaître leur pays avant que je ne voyage seule comme je l’ai toujours fait pour le découvrir en profondeur.

 “L’Arrestation d’Hoveyda” est la nouvelle qui donne son titre au livre et constitue sans doute avec “Travels to Cairo” (Voyages au Caire) l’un des deux récits les plus marquants de l’ouvrage. Saideh Pakravan aurait pu se contenter de faire une relation historique de ce tragique évènement qui n’a pu qu’entacher la fin du règne du Shah. Elle a choisi de l’écrire sous une forme romanesque, sans doute pour montrer toutes les facettes que prennent les choses quand elles sont relatées par des personnages concernés mais dont la perception ne peut être la même, selon leur degré d’amitié avec la victime ou le responsable de son sort, leur profession, leur engagement politique ou intellectuel, leur sensibilité, leurs aspirations, leur loyauté ou tout autre trait de leur caractère.

Je rappelle brièvement pour qu’on puisse mieux cerner le personnage qui était Amir Abbas Hoveyda (1919-1979): Issu de l’aristocratie qadjare (une province d’Azerbaidjan), il se signala par un dévouement sans borne au Shah dont il fut le premier ministre durant plus de dix ans. Il travailla beaucoup pour créer une administration compétente et efficace, engagea la “révolution de l’éducation” et une réforme fiscale. Il créa un Ministère de la Science et de l’Education Supérieure, ainsi que des Universités dans la plupart des grandes villes (Ispahan, Mashad, Shiraz entre autres). Son départ en 1977 a coïncidé avec le début de la fin du règne du Shah.

Les cinq personnages qui sont supposés avoir été convoqués par le Shah pour discuter du sort de l’ancien Premier Ministre et de son arrestation éventuelle qui selon certains d’entre eux pouvait apaiser l’opinion publique sont Jala Varasteh, ancien Ministre de l’Intérieur, Mohsen Kazempur, ancien éditeur d’un hebdomadaire politique, Reza Naieri, le cousin du Shah, ancien Ministre de l’Information, le Général Hassan Parvizian[1], ancien chef de la sécurité, ministre et ambassadeur et Ebrahim Moradi, auteur dramatique. Il est à remarquer que toutes ces personnalités avaient joué un rôle essentiel dans la politique iranienne (à l’exception de l’auteur dramatique) mais qu’elles avaient toutes été relevées depuis assez longtemps de leurs fonctions, ce qui rend étrange leur convocation par le Shah, explicable peut-être en un sens parce que le souverain ne se fiait sans doute plus à ses conseillers du moment. On doit également noter que la plupart d’entre elles, après avoir relaté leur parcours personnel, avouait qu’elles n’avaient pas de ressentiment particulier contre Monsieur Hoveyda. Le fait le plus angoissant peut-être de chacun des récits est dans sa conclusion qui a trait à une petite phrase que le Shah prononçait à la fin de chaque entretien après avoir reçu un coup de téléphone d’un interlocuteur inconnu: “il dit: az nan-e-shab vajebtar ast (c’est plus essentiel que de manger ce soir). Il semblerait que cet interlocuteur signifiait par là que l’arrestation de Monsieur Hoveyda était tout ce qui comptait pour l’instant.

Il est certain que malgré tout ce que ces convocations par le souverain peuvent avoir de dramatique puisqu’elles ont pour objet de discuter du sort éventuel d’un homme seul, on se demande si le Shah, un des autocrates de notre temps, a tergiversé aussi longtemps avant de prendre une décision et n’a pas décidé seul de faire de son ancien Premier Ministre un bouc émissaire.[2]  La mère de Saïdeh, Fatemeh Pakravan, dans ses Mémoires publiées en 1998 par le Professeur Habib Ladjevardi, ne parle que de plusieurs heures durant lesquelles le souverain a écouté ses conseillers parmi lesquels le Général Pakravan fut un ardent défenseur de Monsieur Hoveyda, alors que Monsieur Zahedi, ambassadeur d’Iran à Washington et le Général Oveissi affirmaient que l’arrestation de l’ancien Premier Ministre était nécessaire pour calmer les foules.

Passons maintenant à la seconde nouvelle: “ My father’s Photograph” (La Photographie de mon Père). Ce sont quelques pages attendrissantes dans lesquelles Saideh parle d’une photo qu’elle avait prise de son père, alors ambassadeur d'iran à Paris, dans les jardins de la résidence et que Madame Hue, la concierge de l’Ambassade, avait sauvée après l’arrivée des islamistes à l’ambassade et l’exécution du Général. Elle remit cette photo à Saideh quand celle-ci est allée lui rendre visite. Mon émotion est venue non seulement du fait que la photographie représentait pour notre amie un souvenir inestimable mais du récit  de son “faux-pas”: elle a en effet voulu laisser à Madame Hue un pourboire et elle a immédiatement regretté son geste. Emouvante aussi la façon dont elle raconte comment la brave femme a utilisé l’argent pour faire dire une messe à la mémoire du général à laquelle elle a convié Saideh et sa mère.

La troisième nouvelle: “Travels to Cairo” (Voyages au Caire) est également chargée d’une force émotionnelle, surtout dans sa première partie. Saïdeh avait, on peut la comprendre, réagi violemment après la mort de son père et, dans une lettre au Shah en exil, lui avait crié sa responsabilité à tous les niveaux, l’exécution de son père n’étant qu’une des horreurs dans lesquelles il avait précipité ce pays qu’il gouvernait depuis trente sept ans. Alors qu’elle était à Paris l’assistante de Shapur Bakhtiar, une lettre vint lui remettre en mémoire cet incident. Elle émanait du beau-frère du souverain, Mehrad Pahlbod, qui lui suggérait d’oublier ses griefs, de venir au Caire pour rencontrer la Reine Farah et rendre au Shah ses derniers devoirs car celui-ci était mourant. C’est ainsi que Saideh s’envola pour la capitale égyptienne et après avoir eu un entretien avec la reine, put baiser la main du souverain, effaçant ainsi la rancoeur qu’elle avait ressentie depuis 1979. Le deuxième voyage est moins intéressant à mes yeux car il est fondé sur des évènements tellement irano-iraniens qu’ils peuvent difficilement intéresser des gens qui ne sont pas au fait des rouages les plus secrets de la politique d’un pays.

Je passe vite sur “The House in Cuernavaca” (La Maison de Cuernavaca), une résidence que loua le shah en exil et que sa propriétaire fit visiter moyennant la somme de dix dollars par personne au temps de Solidarité. Polonaise d’origine, elle envoyait au syndicat l’argent qu’elle recueillait durant les visites.

“Varkaneh” est une nouvelle intéressante car elle conte l’histoire des “dastehs”, ces processions qui remontent aux premiers temps de l’hitoire du chiisme et rappellent “le martyr de l’imam Hussein dans la plaine de Karbala, quand le petit-fils du Prophète et une poignée de ses partisans avaient affronté le puissant Calife Ommayad et son importante armée”. L’amie de Saideh qui intervient dans le récit se souvient de dastehs au cours desquelles les hommes se donnaient des coups de sabre sur la tête et dégoulinaient de sang. Leurs petits garçons étaient au désespoir car il n’avaient que des jouets entre les mains et cherchaient à s’emparer du sabre de leur père pour s’infliger les mêmes tourments. J’étais moi-même à l’une de ces dastehs et si je n’ai pas assisté à des scènes aussi atroces, j’ai en tout cas vu des hommes torse nu se flageller jusqu’au sang. C’est ainsi que j’ai pu constater, il y a longtemps déjà, que le chiisme différait de l’Islam paisible que j’ai également connu.

Je passe rapidement sur “The Interview” qui retrace les affres d’un demandeur d’asile à l’Ambassade parisienne des Etats-Unis avec l’aide d’une interprète qui ne peut que traduire les phrases de l’intéressé sans prendre parti, au grand dam de l’homme.

“Kakouli” est la touchante histoire d’un oiseau blessé que Saideh a recueilli sur une plage au bord de la Mer Caspienne et qu’elle a soigné, faisant de ce volatile sauvage un animal familier qui avait un penchant pour Mozart et Adamo mais un tempérament jaloux puisque la venue d’une amie de Saideh, Djamileh, l’a déconcerté à tel point qu’il s’est laissé mourir. Ce récit m’a touché pour deux raisons, d’abord parce qu’il est bien écrit avec une jolie description du paysage et des marais de canards sauvages mais également parce que j’ai moi-même recueilli un pigeon voyageur blessé venu se reposer sur le rebord de ma fenêtre et que j’en ai fait le “héros” d’une nouvelle que j’ai traduite en anglais pour ma petite-fille américaine. Je vais l’envoyer à Saideh pour lui montrer que nous avons  toutes deux des coeurs sensibles...

“Quintet” est la dernière nouvelle et se divise, comme le titre l’indique, en cinq parties: “Ciel, Arbres, Arômes et Goûts, Terre, Montagnes”, une epitomé en quelque sorte de ce qui constitue la mémoire et la nostalgie de Saideh qui se souvient de l’Iran de sa jeunesse au temps où la rage islamique ne s’était pas encore abattue sur ce malheureux pays. J’ai aimé “Ciel” parce que ce court passage m’a rappelé “mon” Anatolie Orientale quand j’allais comme Saideh me coucher sur la terrasse, les nuits d’été brûlantes  où le ciel étoilé semblait si proche qu’on aurait pu saisir les étoiles. Je ne peux être, gourmette comme je le suis, qu’émue par “Arômes et Goûts”: ce khorech-e-badenjan composé d’aubergines et d’agneau, je l’ai moi-même dégusté bien souvent sur la terrasse de Mina, mon amie iranienne. De “Terre”, je retiens ce désir de Saideh de conserver de la terre d’Iran afin de pouvoir toucher, sentir un peu du sol qu’elle ne reverra peut-être jamais, je comprends son émotion quand son ex-mari lui remet un petit sac de terre provenant du jardin de ses parents, terre qu’elle va mettre dans une boîte à bijoux qui ne la quittera plus jamais.  Je trouve bien que le livre s’achève à ce moment précis.

 J’ai posé les questions à Saideh que j’ajoute au compte-rendu de son livre:

 - Saviez-vous quand vous avez fait paraître votre livre en 1998 que votre mère, Fatimeh Pakravan, allait non seulement faire paraître la même année ses mémoires publiées sous l'égide de Habib Ladjevardi mais qu'elle y parlerait longuement de Hoveyda et emploierait à son propos le terme de "scapegoat" (bouc émissaire) qui est en définitive le terme le plus approprié en ce qui concerne la fin de sa triste histoire?

 - Est-ce votre goût pour la fiction qui vous a fait choisir de raconter un fait de l'Histoire contemporaine sous forme de nouvelle alors que vous avez vous-même été l'assistante d'Hoveyda à votre sortir de l'Université et que vous avez de cette époque des souvenirs assez prégnants que vous racontez d'ailleurs (fort bien toujours) dans "In Remembrance of Hoveyda, 'Elpis of Alabama"? (En souvenir d'Hoveyda, Elpis d'Alabama).

 Voici les réponses de Saïdeh:

 - A propos du livre de ma mère dans le cadre du programme d'"Histoire orale" de Harvard de Habib Lajevardi, ni elle ni moi ne savions qu'il serait publié cette année-là. Habib a réussi à débloquer les fonds nécessaires à ce moment. Vous savez peut-être qu'il a interviewé plus de 100 (ou 200, je ne sais plus) personnalités de l'ancien régime. Ma mère était la seule a avoir été interviewée en anglais. (Pour la petite histoire, elle et mon père ont, chacun séparement, été élevés entièrement en Europe et sont rentrés en Iran quand ils étaient déjà adultes. Quand ils se sont rencontrés, leur langue commune était le francais. Ils ne parlaient que peu le persan et l'ont mieux appris par la suite. Ma mère n'a jamais pu le lire ou l'écrire couramment. Ce qui explique aussi que le francais est la langue maternelle de la famille.) Bref, non, je ne savais pas que cette interview paraîtrait quasiment en même temps que mon livre mais bien sûr que j'en connaissais intimement le contenu, y compris que ma mère y parlait de Hoveyda comme d'un bouc émissaire.

 

- En réponse à votre deuxième question, je ne sais pas si c'est mon goût pour la fiction qui m'a fait écrire la première histoire de mon livre sous cette forme. Je n'ai pas pris de décision consciente de le faire, mais plutôt, un travail intérieur et une interrogation sur le sens du pouvoir et de la politique, de la mémoire (dans quelle mesure peut-on se fier à des souvenirs, à des "il dit, elle dit, il s'est passé...") et aussi, de facon plus grandiloquente, de la destinée des peuples, m'ont fait opter pour ce traitement à la Rashomon.[3] Je dis Rashomon puisque les cinq versions de cette arrestation varient, particulièrement dans la scène finale.



[1] Je suis tout de même trop au fait des évènements de cette période pour n’avoir pas compris (je l’ai d’ailleurs dit à Saideh) que le Général Parvizian ne pouvait être que son père, le Général Pakravan, ancien Chef de la Sécurité, arrêté peu après Hoveyda et exécuté dans la même prison.

[2]  On se souviendra que j’ai moi-même donné ma version des faits que je connaissais de première main par mon ami, Maître Chariatzadeh, dans un de mes précédents Mots...dits: “Lettre au journaliste américain William Shawcross.

[3]Rashomon” de Ryunosuke Akutagawa est le conte étrange fait par sept personnes racontant le même incident d’une manière terriblement différente. C’est ce que Saideh Pakravan veut exprimer quand elle parle d’une nouvelle à la Rashomon.

   

Lise Willar