Ecrits-vains?
mène à tout, je l’ai maintes fois constaté. Aujourd’hui
encore, si je parle du livre De Saideh Pakravan, c’est parce que je
l’ai découverte grâce à notre site où elle a un jour présenté le
poète-lauréat des Etats-Unis pour l’année 2001, Billy Collins. Par
la suite, j’ai correspondu par mails avec elle et j’ai constaté que
non seulement elle était d’origine iranienne mais que nous avions de
nombreux intérêts communs, littéraires et autres, en particulier
celui de nous être intéressées à des personnages marquants de
l’Iran de Mohammad Reza Pahlavi, Saideh parce qu’elle faisait partie
de leur entourage immédiat, moi parce que j’avais eu depuis cinquante
ans des amis iraniens qui m’avaient fait connaître leur pays avant
que je ne voyage seule comme je l’ai toujours fait pour le découvrir
en profondeur.
“L’Arrestation
d’Hoveyda” est la nouvelle qui donne son titre au livre et constitue
sans doute avec “Travels to Cairo” (Voyages au Caire) l’un des
deux récits les plus marquants de l’ouvrage. Saideh Pakravan aurait
pu se contenter de faire une relation historique de ce tragique évènement
qui n’a pu qu’entacher la fin du règne du Shah. Elle a choisi de
l’écrire sous une forme romanesque, sans doute pour montrer toutes
les facettes que prennent les choses quand elles sont relatées par des
personnages concernés mais dont la perception ne peut être la même,
selon leur degré d’amitié avec la victime ou le responsable de son
sort, leur profession, leur engagement politique ou intellectuel, leur
sensibilité, leurs aspirations, leur loyauté ou tout autre trait de
leur caractère.
Je
rappelle brièvement pour qu’on puisse mieux cerner le personnage qui
était Amir Abbas Hoveyda (1919-1979): Issu de l’aristocratie qadjare
(une province d’Azerbaidjan), il se signala par un dévouement sans
borne au Shah dont il fut le premier ministre durant plus de dix ans. Il
travailla beaucoup pour créer une administration compétente et
efficace, engagea la “révolution de l’éducation” et une réforme
fiscale. Il créa un Ministère de la Science et de l’Education Supérieure,
ainsi que des Universités dans la plupart des grandes villes (Ispahan,
Mashad, Shiraz entre autres). Son départ en 1977 a coïncidé avec le début
de la fin du règne du Shah.
Les
cinq personnages qui sont supposés avoir été convoqués par le Shah
pour discuter du sort de l’ancien Premier Ministre et de son
arrestation éventuelle qui selon certains d’entre eux pouvait apaiser
l’opinion publique sont Jala Varasteh, ancien Ministre de l’Intérieur,
Mohsen Kazempur, ancien éditeur d’un hebdomadaire politique, Reza
Naieri, le cousin du Shah, ancien Ministre de l’Information, le Général
Hassan Parvizian,
ancien chef de la sécurité, ministre et ambassadeur et Ebrahim Moradi,
auteur dramatique. Il est à remarquer que toutes ces personnalités
avaient joué un rôle essentiel dans la politique iranienne (à
l’exception de l’auteur dramatique) mais qu’elles avaient toutes
été relevées depuis assez longtemps de leurs fonctions, ce qui rend
étrange leur convocation par le Shah, explicable peut-être en un sens
parce que le souverain ne se fiait sans doute plus à ses conseillers du
moment. On doit également noter que la plupart d’entre elles, après
avoir relaté leur parcours personnel, avouait qu’elles n’avaient
pas de ressentiment particulier contre Monsieur Hoveyda. Le fait le plus
angoissant peut-être de chacun des récits est dans sa conclusion qui a
trait à une petite phrase que le Shah prononçait à la fin de chaque
entretien après avoir reçu un coup de téléphone d’un interlocuteur
inconnu: “il dit: az nan-e-shab vajebtar ast” (c’est
plus essentiel que de manger ce soir). Il semblerait que cet
interlocuteur signifiait par là que l’arrestation de Monsieur Hoveyda
était tout ce qui comptait pour l’instant.
Il est
certain que malgré tout ce que ces convocations par le souverain
peuvent avoir de dramatique puisqu’elles ont pour objet de discuter du
sort éventuel d’un homme seul, on se demande si le Shah, un des
autocrates de notre temps, a tergiversé aussi longtemps avant de
prendre une décision et n’a pas décidé seul de faire de son ancien
Premier Ministre un bouc émissaire.
La mère de Saïdeh, Fatemeh Pakravan, dans ses Mémoires publiées
en 1998 par le Professeur Habib Ladjevardi, ne parle que de plusieurs
heures durant lesquelles le souverain a écouté ses conseillers parmi
lesquels le Général Pakravan fut un ardent défenseur de Monsieur
Hoveyda, alors que Monsieur Zahedi, ambassadeur d’Iran à Washington
et le Général Oveissi affirmaient que l’arrestation de l’ancien
Premier Ministre était nécessaire pour calmer les foules.
Passons
maintenant à la seconde nouvelle: “ My father’s Photograph” (La
Photographie de mon Père). Ce sont quelques pages attendrissantes dans
lesquelles Saideh parle d’une photo qu’elle avait prise de son père,
alors ambassadeur d'iran à Paris, dans les jardins de la résidence
et que Madame Hue, la concierge de l’Ambassade, avait sauvée après
l’arrivée des islamistes à l’ambassade et l’exécution du Général.
Elle remit cette photo à Saideh quand celle-ci est allée lui rendre
visite. Mon émotion est venue non seulement du fait que la photographie
représentait pour notre amie un souvenir inestimable mais du récit
de son “faux-pas”: elle a en effet voulu laisser à Madame
Hue un pourboire et elle a immédiatement regretté son geste. Emouvante
aussi la façon dont elle raconte comment la brave femme a utilisé
l’argent pour faire dire une messe à la mémoire du général à
laquelle elle a convié Saideh et sa mère.
La
troisième nouvelle: “Travels to Cairo” (Voyages au Caire) est également
chargée d’une force émotionnelle, surtout dans sa première partie.
Saïdeh avait, on peut la comprendre, réagi violemment après la mort
de son père et, dans une lettre au Shah en exil, lui avait crié sa
responsabilité à tous les niveaux, l’exécution de son père n’étant
qu’une des horreurs dans lesquelles il avait précipité ce pays
qu’il gouvernait depuis trente sept ans. Alors qu’elle était à
Paris l’assistante de Shapur Bakhtiar, une lettre vint lui remettre en
mémoire cet incident. Elle émanait du beau-frère du souverain, Mehrad
Pahlbod, qui lui suggérait d’oublier ses griefs, de venir au Caire
pour rencontrer la Reine Farah et rendre au Shah ses derniers devoirs
car celui-ci était mourant. C’est ainsi que Saideh s’envola pour la
capitale égyptienne et après avoir eu un entretien avec la reine, put
baiser la main du souverain, effaçant ainsi la rancoeur qu’elle avait
ressentie depuis 1979. Le deuxième voyage est moins intéressant à mes
yeux car il est fondé sur des évènements tellement irano-iraniens
qu’ils peuvent difficilement intéresser des gens qui ne sont pas au
fait des rouages les plus secrets de la politique d’un pays.
Je
passe vite sur “The House in Cuernavaca” (La Maison de Cuernavaca),
une résidence que loua le shah en exil et que sa propriétaire fit
visiter moyennant la somme de dix dollars par personne au temps de Solidarité.
Polonaise d’origine, elle envoyait au syndicat l’argent qu’elle
recueillait durant les visites.
“Varkaneh”
est une nouvelle intéressante car elle conte l’histoire des “dastehs”,
ces processions qui remontent aux premiers temps de l’hitoire du
chiisme et rappellent “le martyr
de l’imam Hussein dans la plaine de Karbala, quand le petit-fils du
Prophète et une poignée de ses partisans avaient affronté le puissant
Calife Ommayad et son importante armée”. L’amie de Saideh qui
intervient dans le récit se souvient de dastehs
au cours desquelles les hommes se donnaient des coups de sabre sur la tête
et dégoulinaient de sang. Leurs petits garçons étaient au désespoir
car il n’avaient que des jouets entre les mains et cherchaient à
s’emparer du sabre de leur père pour s’infliger les mêmes
tourments. J’étais moi-même à l’une de ces dastehs et si je n’ai pas assisté à des scènes aussi atroces,
j’ai en tout cas vu des hommes torse nu se flageller jusqu’au sang.
C’est ainsi que j’ai pu constater, il y a longtemps déjà, que le
chiisme différait de l’Islam paisible que j’ai également connu.
Je
passe rapidement sur “The Interview” qui retrace les affres d’un
demandeur d’asile à l’Ambassade parisienne des Etats-Unis avec
l’aide d’une interprète qui ne peut que traduire les phrases de
l’intéressé sans prendre parti, au grand dam de l’homme.
“Kakouli”
est la touchante histoire d’un oiseau blessé que Saideh a recueilli
sur une plage au bord de la Mer Caspienne et qu’elle a soigné,
faisant de ce volatile sauvage un animal familier qui avait un penchant
pour Mozart et Adamo mais un tempérament jaloux puisque la venue
d’une amie de Saideh, Djamileh, l’a déconcerté à tel point
qu’il s’est laissé mourir. Ce récit m’a touché pour deux
raisons, d’abord parce qu’il est bien écrit avec une jolie
description du paysage et des marais de canards sauvages mais également
parce que j’ai moi-même recueilli un pigeon voyageur blessé venu se
reposer sur le rebord de ma fenêtre et que j’en ai fait le “héros”
d’une nouvelle que j’ai traduite en anglais pour ma petite-fille américaine.
Je vais l’envoyer à Saideh pour lui montrer que nous avons toutes deux des coeurs sensibles...
“Quintet”
est la dernière nouvelle et se divise, comme le titre l’indique, en
cinq parties: “Ciel, Arbres, Arômes et Goûts, Terre, Montagnes”,
une epitomé en quelque sorte de ce qui constitue la mémoire et la
nostalgie de Saideh qui se souvient de l’Iran de sa jeunesse au temps
où la rage islamique ne s’était pas encore abattue sur ce malheureux
pays. J’ai aimé “Ciel” parce que ce court passage m’a rappelé
“mon” Anatolie Orientale quand j’allais comme Saideh me coucher
sur la terrasse, les nuits d’été brûlantes
où le ciel étoilé semblait si proche qu’on aurait pu saisir
les étoiles. Je ne peux être, gourmette comme je le suis, qu’émue
par “Arômes et Goûts”: ce khorech-e-badenjan
composé d’aubergines et d’agneau, je l’ai moi-même dégusté
bien souvent sur la terrasse de Mina, mon amie iranienne. De
“Terre”, je retiens ce désir de Saideh de conserver de la terre
d’Iran afin de pouvoir toucher, sentir un peu du sol qu’elle ne
reverra peut-être jamais, je comprends son émotion quand son ex-mari
lui remet un petit sac de terre provenant du jardin de ses parents,
terre qu’elle va mettre dans une boîte à bijoux qui ne la quittera
plus jamais. Je trouve bien
que le livre s’achève à ce moment précis.
J’ai
posé les questions à Saideh que j’ajoute au compte-rendu de son
livre:
-
Saviez-vous quand vous avez fait paraître votre livre en 1998 que votre
mère, Fatimeh Pakravan, allait non seulement faire paraître la même
année ses mémoires publiées sous l'égide de Habib Ladjevardi mais
qu'elle y parlerait longuement de Hoveyda et emploierait à son propos le terme de "scapegoat" (bouc émissaire) qui est en définitive
le terme le plus approprié en ce qui concerne la fin de sa triste
histoire?
-
Est-ce votre goût pour la fiction qui vous a fait choisir de raconter
un fait de l'Histoire contemporaine sous forme de nouvelle alors que
vous avez vous-même été l'assistante d'Hoveyda à votre sortir de
l'Université et que vous avez de cette époque des souvenirs assez prégnants
que vous racontez d'ailleurs (fort bien toujours) dans "In
Remembrance of Hoveyda, 'Elpis of Alabama"? (En souvenir d'Hoveyda,
Elpis d'Alabama).
Voici
les réponses de Saïdeh:
-
A propos du livre de ma mère dans le cadre du programme
d'"Histoire orale" de Harvard de Habib Lajevardi, ni elle ni
moi ne savions qu'il serait publié cette année-là. Habib a réussi à
débloquer les fonds nécessaires à ce moment. Vous savez peut-être
qu'il a interviewé plus de 100 (ou 200, je ne sais plus) personnalités
de l'ancien régime. Ma mère était la seule a avoir été interviewée
en anglais. (Pour la petite histoire, elle et mon père ont, chacun séparement,
été élevés entièrement en Europe et sont rentrés en Iran quand ils
étaient déjà adultes. Quand ils se sont rencontrés, leur langue
commune était le francais. Ils ne parlaient que peu le persan et l'ont
mieux appris par la suite. Ma mère n'a jamais pu le lire ou l'écrire
couramment. Ce qui explique aussi que le francais est la langue
maternelle de la famille.) Bref, non, je ne savais pas que cette
interview paraîtrait quasiment en même temps que mon livre mais bien sûr
que j'en connaissais intimement le contenu, y compris que ma mère y
parlait de Hoveyda comme d'un bouc émissaire.
- En réponse
à votre deuxième question, je ne sais pas si c'est mon goût pour la
fiction qui m'a fait écrire la première histoire de mon livre sous
cette forme. Je n'ai pas pris de décision consciente de le
faire, mais plutôt, un travail intérieur et une interrogation sur le
sens du pouvoir et de la politique, de la mémoire (dans quelle mesure
peut-on se fier à des souvenirs, à des "il dit, elle dit, il
s'est passé...") et aussi, de facon plus grandiloquente, de la
destinée des peuples, m'ont fait opter pour ce traitement à la
Rashomon.
Je dis Rashomon puisque les cinq versions de cette arrestation varient,
particulièrement dans la scène finale.